‹ PétrarqueChapitre 1 sur 178 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

La France a toujours entouré de tendres *oins la mémoire de Pétrarque. Elle s'est paravec l'Italie le devoir d'honorer le poète e Yaucluse, qui a lui-même partagé sa vie ntre les deux pays latins. Nulle part mieux que liez nous n'a été goûté l'œuvre lyrique de celui ue notre Lamartine appelait « le plus accomli des poètes de sentiment ».

L'histoire de son temps et de sa vie doitbeauoup, d'autre part, aux recherches de nos érulits, qui se sont multipliées de nos jours, du ivre d'Alfred Mézières à ceux d'Henry Gohin. Nous avons intérêt cependant à posséder o notre langue un bon livre comme celui de jiuseppe Finzi, qui donne un résumé biogra- »hique écrit au point de vue italien.

Beaucoup d'esprits, chez nous, en sont deneurés au jugement de nos pères, qui ne

voyaient en Pétrarque que « l'amant de Laure » et composèrent, à ce sujet, tant de dissertations aujourd'hui oiseuses. Elles eurent leur dernier écho aux fêtes de 1904, en Avignon, à l'occasion du sixième centenaire de la naissance de Pétrarque; il y fut surtout parlé de la belle Provençale qu'il aima d'un amour si profond et si rare et que les chants du Canzoniere ont faite immortelle. Aux fêtes d'Arezzo, aux «commémorations » qui se multiplièrent en Italie à la même époque, Pétrarque fut honoré de tout autre façon. Son pays célébraji la fois le plusgrand de ses poètes lyriques et l'un des précurseurs

de son uni té^ celui qui^je premier de ses hommes illustres, a été un Italien au sens moderne du mot.

Un poète s'est trouvé, au xive siècle, qui a vécu une vie errante et passionnée, conduit par les événements et plus encore par son inquiétude d'esprit, dans les pays les plus différents, à travers toutes les études et tous i les livres, qui a promené dans le monde, comme d'autres devaient le l'aire après lui, sa renom-

mée o[ sa mélancolie, et qui, en tout lieu et toute sa vie, a aimé, désiré et glorifié son Italie. Alors que Dante, son aîné, se jugeait en exil hors de Florence, Pétrarque2surj£solU^Hen> se seiijj}iJtj)aH^u^ quit-

Eantla France et apercevant, au passage des Alpes, les plaines de son pays :

« Je te salue, terre sacrée, bénie de Dieu, favorable aux bons et terreur des méchants : tu es la plus noble terre, la plus fertile et la plus belle ; ceinte de tes deux mers, fière de tes montagnes fameuses, séjour de l'héroïsme et des lois, maison des Muses, l'art et la nature ,e font maîtresse du monde. A ma vie fatiguée accorde le repos qu'elle désire et la place de non tombeau. Du haut de l'Alpe couverte de ■orêts, j'ai la joie de t'apercevoir, ô mon Italie ! Derrière moi s'enfuient les nuages; du ciel serein ne souffle au visage un vent suave : c'est l'air talien qui m'accueille de sa caresse. Je reconîais la Patrie; ô ma mère, gloire du monde, je ,e salue ! »

Ces vers, d'un accent si moderne, sont en atin, comme une partie — et la moins connue — des plus beaux vers de Pétrarque. Mais c'est in chef-d'œuvre de la lyrique italienne, que

cette admirable canzone Italia mia, qui pleure les malheurs de la patrie, flétrit les divisions des peuples italiens, les appelle à l'union, à la gloire, à l'indépendance. Ce n'est pas en vain qu'un des nôtres l'a nommée « la Marseillaise de l'Italie ». Aux temps vaillants et douloureux de la servitude, sous le joug de l'Autriche, alors que les âmes se préparaient pour la liberté, on récitait ce poème, on le chantait, on le commentait avec passion; et c'était le vieux Pétrarque, par son chant fait pour les ancêtres, qui formait et enflammait les jeunes héros.

Ces souvenirs furent rappelés avec éloquence en 1874, aux solennités de Vaucluse. Le diplo mate, qui était alors le chevalier Nigra et qui représentait à Paris l'Italie définitivement unifiée, convié par le Comité français à dire ce qu'était Pétrarque pour son pays, exprimait ainsi le sentiment universel des Italiens :

« Nous sommes devenus sages, parce que nous avons beaucoup souffert. Eh bien ! penJ dant la durée de nos malheurs, savez-vous quelle était en Italie la meilleure et, après Dieu, la seule consolation de tous ceux qui souffraient de tous ceux qui pensaient, de tous ceux qu i espéraient? L'Italie a vécu, pensé, espéré pour

des siècles, avec ses grands poètes, ses ai-listes, ses savants. C'est dans la Divine Comédie de Dante et dansles chansons de Pétrarque <|ut* les générations qui nous ont précédés ont puisé tantôt l'espérance, tantôt l'encouragement, Ionjours la consolation... Les nations, comme les individus, ne vivent pas seulement de réalité, elles vivent aussi d'idées et d'imagination; nos poètes, et Pétrarque surtout, à défaut de la réalité absente, nous donnaient, comme précieuse compensation, l'éternel idéal. »

Et voilà pourquoi, lorsque l'Italie célèbre Pétrarque et s'honore du génie du poète, elle > met toujours quelque chose de son cœur.

Il y a encore un autre Pétrarque, et le plus grand. Celui-là appartient moins à l'Italie qu'à l'humanité tout entière. C'es^lcjpremier humaniste et nmUatemrde^^

Pétrarque, de son vivant, a été moins fameux pour ses poésies italiennes — lues seulemenl par les femmes, disait-il, — que pour l'énorme production de ses œuvres latines, qu'on ne lil plus, mais dont l'influence a été immense. G

pour les avoir écrites qu'il a été couronné au Capitole, recherché des Papes et des princes, et salué comme le maître universel par le monde civilisé de son temps.

Epris dès son enfance, par goût d'artiste, de la forme littéraire des Anciens, il avait peu à peu compris leur âme. Il avait consacré sa vie à recueillir leurs ouvrages, épars dans les bibliothèques monastiques et où l'on ne cherchait guère avant lui que des exemples de grammaire pour le latin du temps. Pétrarque eut jpour maîtres de sa vmjnorale V^ile.^J^icéron^ Tite-Live, qui tous lui parlaient de la gloire de Rome ; il les relisait sans cesse, s'efforçait à les bien pénétrer. Il vivait avec eux, disait-il lui-même, comme avec des contemporains et des amis.

Ainsi il a retrouvé, dans l'étude des manuscrits, l'antiquité romaine oubliée ou défigurée avant lui. Il a fait partager à une légion de disciples l'enthousiasme qu'il ressentait pour les livres des Anciens ; il a délivré la pensée littéraire des entraves de la scolastique. Philosophe, moraliste, historien, polémiste et poète, il n'a pas seulement contribué à rendre au monde cette forme raffinée de l'activité humaine qu'est

la littérature classique; il a orienté les intelligences vers des conceptions nouvelles et a préparé pour plus tard, à des pensées plus fortes que la sienne, le moyen de s'exprimer aisément.

A l'origine de ce mouvement, unique dans Phistoire,qui s'appelle la Renaissance, sur toutes les voies, dans toutes les directions, on rencontre François Pétrarque; et, plus on l'a étudié au siècle dernier, plus son rôle est apparu fécond et libérateur.

Pétrarque est donc du petit nombre d'esprits auxquels, sans le savoir, nous devons tous quelque chose de notre vie intellectuelle. Il faut juger sa grandeur à celle des idées qu'il a fait revivre et dont l'Europe n'a pas encore, après des siècles, cessé de nourrir sa pensée. N'est-il pas admirable que ce soit un poète, un beau poète d'amour, qui lui ait fait ce don merveilleux ?

Pierre de Noliiac

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