Cf. Purgai., XXIY
lors pour toujours Guillaume et Azzo au poète.
Pétrarque resta environ deux ans à Avignon, mais le plaisir qu'il avait eu de son premier voyage et son désir plus vif de connaître d'autres lieux, le décidèrent à en entreprendre un dont il caressait l'idée depuis quelque temps. C'était l'ascension du mont Yentoux, le plus élevé de la région (1911 mètres). Il en tenta l'épreuve en avril 1330, prit comme compagnon de voyage son frère Gérard et partit de chez lui le 21 avril bien pourvu des choses nécessaires, et avec deux serviteurs. Il fut le premier des alpinistes. Personne avant lui n'avait senti si vivement cette fièvre de conquête qui fait surmonter les difficultés et les dangers d'une ascension, cet enthousiasme qui vous transporte corps et àme de cime en cime, à l'appel de la voix mystérieuse qui redit sans cesse comme dans « Excelsior » de Longfellow : Plus haut, plus haut.
Le 20, après un jour de repos à INIalaucène, ces deux vrais alpinistes du xiv" siècle accomplirent l'ascension. Gérard, intrépide et gai, Pétrarque, irrésolu et las. Arrivé au sommet après beaucoup de fatigue, le poète se sent saisi d'émotion devant le panorama qui se
déroule à sa vue tandis que les nuages floconnent à ses pieds ; son premier regard est pour son Italie, il soupire après le ciel de sa patrie qu'il veut revoir, enflammé d'un irrésistible désir, et, détournant les yeux, il aperçoit à sa droite les monts du Lyonnais, la mer qui vient lécher la côte de Provence, et le cours inférieur du Rhône.
On pourrait croire que ce spectacle grandiose et si nouveau pour lui, devait éveiller des enthousiasmes dans le cœur du poète et le remplir de joie et de poésie. Loin de là, il n'était moderne qu'à demi, l'alpiniste avait encore un pied dans le mysticisme du moyen âge. L'immensité de cette scène plongea son àme dans un étonnement mêlé de la crainte de l'infini, et dans un geste d'inexprimable égarement, il concentra son regard et sa pensée sur une page ouverte au hasard des Confessions de saint Augustin qu'il tenait entre les mains. On voit que si l'alpiniste avait pourvu aux nécessités de l'ascension, le penseur mystique n'avait pas négligé les besoins pieux de son esprit ; il y lut ces lignes : « Et les hommes vont contempler les hautes cimes des montagnes, les vagues enflées de la mer, le large cours des
fleuves, l'infini des océans, le mouvement des astres et ils oublient de se considérer euxmêmes. » Gérard, esprit plus paisible, s'amusa de l'idée d'une lecture faite devant un pareil spectacle et lui dit en insistant: « Continue. » Francesco froissé lui répliqua : « Ne m'importune pas ^ », et se plongeant dans une longue et profonde méditation il cesse d'admirer la grandeur du panorama, se replie en lui-même et reste silencieux pendant toute la descente. Quelles pensées occupaient alors cette âme inquiète et troublée ? Il le dit lui-même, il pensait « à la folie des hommes qui dédaignent la meilleure partie d'eux-mêmes, s'embarrassent dans de vaines spéculations et cherchent hors d'eux ce qui est en eux. » Il pensait que « s'il avait été capable de supporter une grande fatigue pour s'élever à une si petite hauteur, aucune difficulté ne devait arrêter une âme résolue à monter jusqu'à Dieu. » Toute la durée de la descente il resta plongé dans de semblables réflexions et, à une heure avancée de la nuit, il rejoignit le gîte qu'il avait quitté avant
1. Pour éviter l'énjuivoque, le texte de Pétrarque (Fani., IV) dit justement : AuJiendiqiie avidnm fratrem rogans ne mihi inolesliis esset, libr-iim clausi iratiis.
le jour. La fatigue de cette pénible ascension n'empêcha pas que peu de temps après son arrivée, pendant que ses serviteurs apprêtaient le souper, il ne s'étendit en une longue description destinée au père Dionigi da San Sepolcro, où il rappelait longuement toutes les circonstances que nous avons à peine indiquées ici \ Ainsi était Pétrarque.
Ce souffle d'ascétisme qui l'accompagna à la descente du Ventoux ne pénétrait son àme que par intermittences. Pétrarque était comme un prisme à nombreuses faces, et le mysticisme n'était que l'une d'elles ; il y avait en lui l'homme de cour, l'homme de vie élégante, l'homme d'études, le poète, le voyageur passionné, et, ce qu'on sait déjà si nous ne l'avons encore laissé entendre ici, l'homme sensuel, en même temps que l'amant platonique. Ces divers aspects de sa multiple personnalité venaient des diverses tendances de sonesprit,de ses qualités opposées et des conditions de son être. Faible, indécis, il se trouvait livré à des courants contraires, se débattait dans leur opposition, se pliant tour à tour vers celui qui l'en-