RUE FAVART
LES HEURES DU JOUR. FRAGMENT DU «TRIOMPHE DU TEMPS». Miniature française du xvie siècle.
(Bibliothèque Nationale. Fonds français, n° 594.'
PRÉFACE
Quelle action Pétrarque a exercée comme poète, comme penseur, comme érudit : on le sait de reste. Le chantre de Laure, le fondateur de l'humanisme, a instruit son siècle autant qu’il l’a charmé. En préparant les voies à la Renaissance, il a facilité plus que tout autre l’ avènement de hère moderne. Nul n’a réuni au même degré tant d’imagination, de sensibilité et de haute raison; nul n’a su allier ainsi le culte de l antiquité ou la ferveur de la foi chrétienne à la passion du progrès. Loin donc de le considérer, avec un critique fameux — Francesco de Sanctis, — comme un malade qui flotte entre deux inondes, le monde qui s en va et le inonde qui vient, et qui est impuissant à résoudre cette conti adiction, félicitons-le d’avoir si parfaitement concilié la tradition avec l esprit d initia¬
tive. Des siècles durant, l’ humanité a trouvé le réconfort dans la conception
qu’il avait formulée de la vie intellectuelle et morale. De nos jours encore, en Italie, les humanités ne fleurissent-elles pas aux côtes de croyances qui, pour être éclairées, n’en sont pas moins profondes!
Il ne nous a point paru oiseux de rechercher si ce génie, à la fois
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merveilleusement pondéré et d’une fécondité splendide, qui a ouvert à l esprit humain tant d’horizons inconnus, a étendu son action bienfaisante au domaine de l'art; s’il a porté bonheur aux artistes qui l'ont approché ou qui ont mis à contribution ses écrits. En un mot, la propagande exercée par Pétrarque a-t-elle été limitée à t érudition et à la littérature, ou bien a-t-elle profité à d'autres formes encore de la civilisation ? Question grave et solennelle. Ne s’agit-il pas, en somme, d’éclaircir les origines mêmes et de mesurer la portée du grand mouvement qui s’appelle la Renaissance ? Peutêtre aussi, grâce à de telles investigations, réussirons-nous à nous glisser plus près de cette nature d’élite, à pénétrer plus avant dans t intimité d’une si grande âme, d'un si noble cœur.
Et, tout d'abord, au point de vue spécial où nous nous placerons dans le présent travail, Pétrarque a rendu à l’art l’immense service de tirer de l'oubli et de remettre en circulation les souvenirs du monde classique. Pour que les artistes pussent se lancer sur une piste nouvelle ou bien revenir aux tendances idéales, si fortement compromises, du vivant même de Pétrarque, par l’invasion du goût flamand, il fallait qu'ils trouvassent un appui auprès de la philosophie et de la littérature ; il fallait que les idées, que l’état d'âme même du public, fussent renouvelés. Sinon, ç’ eût été une plante sans racines, comme le fut la tentative à laquelle un statuaire illustre, Nicolas de Pise , avait attaché son nom, deux siècles auparavant. L’architecte, le sculpteur, le peintre, ne pouvaient espérer de parler à l'esprit, et non pas seulement aux yeux, de leurs contemporains, que du jour où les conquêtes les plus enviables de la civilisation grecque et romaine auraient de rechef pénétré dans le sang et la chair de leur génération.
Or, plus puissamment qu'aucun écrivain de son siècle, Pétrarque a travaillé à faire revivre tant de hautes ou fécondes leçons, et, ce qui ajoute à sa gloire, il a opéré cette métamorphose sans cesser d’être croyant, sans cesser d’être patriote. En lui nous assistons à la plus harmonieuse fusion de l’héritage du passé avec les aspirations du christianisme.
C’est à l'étude de son rôle en tant qu archéologue et esthéticien qu’est consacré notre premier chapitre.
Mais Pétrarque n'a pas été seulement ï intermédiaire entre les modèles classiques et les artistes de son temps : il a encore inspiré et enflammé ceux-ci par ses propres poésies. Une étude, poursuivie pendant de longues années, dans les bibliothèques et les musées de l’Europe entière, nous a révélé toute l’étendue de son influence. On en jugera par quelques chiffres : alors qu’un de nos prédécesseurs, M. TT astler, n’a connu que treize suites d'illustrations consacrées au poème des Triomphes sur la vie et la mort de Madame Laure,
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et que M. le D' Graus lui-même ri en a catalogué que vingt et une , nous en avons recueilli plus de cent cinquante : peintures , vitraux, tapisseries, miniatures, ivoires, marbres, bronzes, gravures de toutes sortes, subdivisées chacune en au moins une demi-douzaine de scènes; soit, au total, plus de mille compositions distinctes. Pendant près de trois siècles, les artistes les plus divers se sont évertués à traduire un thème si véritablement plastique ; ils lui ont donné place sur des écnns microscopiques et sur des façades monumentales (tels les bas-reliefs de l hôtel du Bourgthêroulde, à Rouen), sur des coffres de mariage et sur des tentures de haute-lisse, sur des décors de théâtre et jusque sur des tombeaux. Des interprétations aussi multiples ont, aux yeux de la postérité, le précieux avantage de refléter, sous leurs faces les plus diverses, les instincts et les tendances de chaque génération.
Ajoutons que la valeur moyenne des illustrations exécutées d’après Pétrarque est supérieure à celle des illustrations d’après Dante : il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil sur le savant volume que M. le D’ F.-X. K raus a consacré au grand poète florentin.
Pouvait-il en être autrement, lorsque les noms de Matteo de Pasti, de Lorenrfi Costa, de Francesco Mantegna, de Luca Signorelli, de Bonifaqio Veneqiano, de Godefroy le Batave et de Geoffroy Tory, du Petit Bernard, de Georges Pencq, du Tempesta, de Jacques Saraqin, et de tant d’autres maîtres encore, sont inséparables du poème des Triomphes?
Le secret d’un succès si éclatant est dans la portée philosophique et morale de cette fiction, dans la plasticité de ses images ; il est peut-être aussi dans la succession même des cortèges, dans ce drame à six actes, se terminant chaque fois par la défaite du vainqueur de la veille. La répétition périodique d’un triomphe, suivi de si près par une chute du haut de la Roche Tarpéïenne , jusqu au moment où l Eternité, intervenant, met fin à toutes choses : quel aiguillon pour la curiosité et quelle leçon ! D’autre part, en consacrant un chant au Triomphe de la Mort, l'auteur rattachait son œuvre au vaste cycle des Danses macabres; de même qu’en faisant une large part à l’allégorie, il se rencontrait avec les auteurs du Roman de la Rose ; enfin, en donnant à ses évocations la forme de défilés triomphaux, il faisait revivre, devant des générations avides de tout ce qui rappelait l’antiquité, les plus glorieux souvenirs du monde romain.
Nous nous efforcerons de découvrir quels bourgeons ou quelles fleurs les germes déposés par Pétrarque ont fait pousser dans l’esprit de ses interprètes. L étude de l'œuvre d’un poète ne serait pas complète sans ces investigations sur son rôle posthume. Quelque humble que soit l’illustrateur, et pourvu qu'il ressente une émotion véritable, il s’établit, entre son modèle et
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lui, une sorle de télépathie ; par cela seul qu’une idée, lancée par le «.poiètes », a pris racine dans le cerveau d’un admirateur, à son insu l inventeur premiei s’en trouve comme solidaire.
L’histoire de l’illustration des Triomphes soulève, d'autre part, de délicats problèmes de psychologie. Dès le début, comme à la suite d une entente , sculpteurs , peintres, miniaturistes, tapissiers, s entendirent poui donne] du poème de Pétrarque une interprétation absolument conventionnelle, et, pendant près de deux cents ans, cette interprétation subsista, sans que pet sonne eût l’idée de la renouveler en recourant au texte original. C est un exemple à ajouter à ceux que l’on connaissait déjà de l indépendance des milieux artistes vis-à-vis d’un <c libretto » quelconque. Qui sait ? à cette condition seulement, l'inspiration continue d’être vivante.
Aux Triomphes sur la vie et la mort de Madame Laure, fait pendant le Traité des Remèdes de l’une et l’autre Fortune. Ici encore — et les biographes du maître rien avaient nul soupçon, — Pétrarque a mis le pinceau ou le crayon à la main d’une série d’artistes considérables, parmi lesquels il suffit de citer Hans Burgmair.
Mais c’est trop insister, dans un avant-propos, sur les résultats de nos recherches. Rien qu’en parcourant les nombreuses gravures qui accompagnent notre texte, le lecteur se convaincra du charme, de l’éclat et de l’éloquence de tant d’œuvres d’art inspirées par le chantre du Canzoniere ou des Trionfi, et que nous nous félicitons d’avoir remises en lumière.
Puissions-nous avoir réussi, en étudiant cette partie jusqu’ici inexplorée de l’héritage de Pétrarque, à ajouter un nouveau fleuron à sa couronne, déjà si riche l
LA CHASTETÉ VICTORIEUSE DE l’aMOUR (Édition de Jean de Tournes. Lyon, i55o.)
LES TRIOMPHES DE PÉTRARQUE. «CASSONE» ITALIEN DU XVe SIECLE (Collection de M. de Landau, à Florence.)