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CHAPITRE III

piquant ou pathétique, fougueux ou plein de réserve. Rien n'égale la richesse de son imagination, la variété de ses ressources ; tantôt il excelle à résumer en quelques figures véritablement trouvées les dissertations les plus filandreuses, tantôt à créer de pittoresques tableaux de genre. Ici

exubérant et heurté, voire confus,

il se révèle ailleurs comme pénétré du sens de la beauté. Est-il surprenant si, dans la masse de ses illustrations, l'une ou l’autre manque de sel : cela devait arriver fatalement. Nature somme toute violente et brutale, il se plaît à peindre la souffrance, les maladies répugnantes, les scènes de torture, les supplices (2e partie, ch. xxix, lxv, etc.); il est

(àugsbourg, i5m) tourmenté par une sorte de fougue

qui le pousse à rechercher les attitudes les plus outrées, les plus invraisemblables (son frontispice nous montre les quatre vents soufflant avec furie sur la roue de Fortune, tandis que des personnages, disloqués comme des acrobates, s’y accrochent ou en tombent). En échange, comme il a beaucoup observé, les détails de costumes ou de mœurs qu’il prodigue ont tout le prix de documents pris sur le vif. Il s’entend aussi à créer des tableaux concrets etspirituels. Pour représenter l’amour du bas peuple (ch. xciiii), il montre un personnage ■assis , dans les oreilles duquel soufflent une nuée de flatteurs, et autour duquel bourdonnent des mouches . Par un contraste piquant, il nous présente ailleurs le même personnage entouré de moqueurs qui lui tirent la langue (2e partie, ch. xxv ). Le Mépris (2e partie, ch. xxxvi ) est symbolisé par un homme poursuivi à coups de pierres ; l’Avarice, par un homme assis nu sur des broussailles, et qui calcule à côté d’un coffre et de sacs pleins d écus (ch. cv). Comme illustration du chapitre xlvi de la deuxième partie, la Mort d’un père (fol. lv v°), l’artiste a choisi la légende bien connue des Trois Fils de roi qui tirent sur le cadavre de leur père, attaché à une colonne,

l’avarice

Gravure du Traité des Remèdes.

(Augsbourg, i532.)

L'ILLUSTRATION DU TRAITÉ DES REMÈDES

en présence de plusieurs personnages'. Voilà qui s’appelle renforcer l’action et faire d’une pierre deux coups.

Quand nous aurons ajouté que l’artiste d’Augsbourg manie au besoin, avec une aisance parfaite, la symbolique classique (il personnifie la Beauté par une femme se regardant dans un miroir et ayant à côté d’elle un paon, etc., etc.), on reconnaîtra que rarement il a été donné à un auteur de trouver un interprète aussi fécond, aussi pénétrant.

L’examen des nombreux manuscrits ou imprimés reproduisant le Traité des Remèdes nous conduit au résultat suivant : cet ouvrage a exclusivement fait fortune de ce côté des monts, en France et en Allemagne. L’Italie s’en est comme désintéressée.

Il y a plaisir, d’autre part, à constater qu’une des productions les moins attrayantes de Pétrarque conserva ainsi, jusqu’en pleine Renaissance, le privilège d’exciter l’admiration des artistes. Cet épisode posthume des destinées du De Remediis utriusque Fortunes méritait d’être mis en lumière.

A tout instant, en nous occupant d’un autre ouvrage de Pétrarque, les Triomphes sur la vie et la mort de Madame Laure , nous aurons l’occasion de signaler l’antagonisme qui existe entre le Traité des Remèdes , si pessimiste, et cette radieuse évocation de toutes les gloires de l’antiquité biblique ou de l’antiquité classique, ainsi que du moyen-âge. Ces contradictions abondent chez le père de l’humanisme, et c’est bien le cas de rappeler ici les sagaces observations de l’abbé de Sade : « Si on ne connaissoit pas les misères, les inconséquences et les variations perpétuelles de l’esprit humain, qui est-ce qui ne serait pas étonné de voir un homme tel que Pétrarque pleurer, soupirer, gémir comme un enfant aux pieds d’une femme, dans les temps que, les yeux tournés vers Rome, il paroît profondément occupé de l’affaire la plus importante, la plus sérieuse, et qui lui tenoit le plus à cœur ! Quelle différence entre ces vers mois et langoureux que l’amour lui dictoit, et ces lettres à Rienzi, pleines de l’esprit de l’ancienne Rome, où règne le style le plus mâle et le plus vigoureux! Croiroit-on que l’un et l’autre part de la même source ! Là, c’est un esclave efféminé, baisant les fers d’une maîtresse altière qui le traite avec dédain : ici, c’est un Républicain outré, qui souffle dans le cœur des Romains l’amour de la liberté, et sonne le tocsin contre les tyrans". »

i. Voyez, pour ce qui concerne cette légende, de France , 188S, p. 2i5, 216, 229. qui semble empruntée aux Gesta Romanorum , le 2. Mémoires pour la vie de Pétrarque , t. Il,

Bulletin de la Société nationale des Antiquaires livre III, p. 356.

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