L’ÉCONOMIE DES TRIOMPHES
Au début du quatrième chant, la Mort part, glorieuse d'avoir éteint le flambeau de beauté. Soudain, du côté opposé, surgit la Renommée, qui tire l'homme du tombeau et le fait revivre1.
Ce Triomphe consiste surtout en une énumération, plus ou moins sèche, de guerriers et de guerrières, de philosophes, de savants, de poètes. Nulle mise en scène ici, nul combat, nul cortège triomphal ; le poète se borne à nous montrer une troupe nombreuse suivant César et Scipion, placés à la droite de la Renommée. Parfois, afin d’éviter la monotonie d’une nomenclature, il désigne ses héros par quelque haut fait accompli par eux : celui qui, seul contre toute la Toscane, défendit le pont (Horatius Codés); celui qui, au milieu du camp ennemi, étendit la main inutilement, puis la brûla, tellement irrité contre lui-même qu'il ne sentit pas la douleur (Mucius Scævola).
Chez les illustrateurs, la Renommée, une femme ailée, vêtue d’une longue robe, couronne en tête, est caractérisée tantôt par une trompette, tantôt par une palme et un livre, tantôt par le glaive et la balance (on l’a donc confondue, dans ce dernier cas, avec Thémis ; ou bien passerait-elle pour une justice posthume?)2 *. Parfois aussi elle tient d’une main un petit génie. Mêmes variantes dans son attitude : tantôt elle est debout, tantôt assise.
Parmi les favoris de la Renommée, Pétrarque cite avec le plus d’amour les héros de Rome républicaine ; il énumère ensuite, sans y insister autrement, Vespasien et son fils, Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux et Marc-Aurèle, puis une masse de vaillants guerriers étrangers5.
Le poète galant n’a garde d'oublier les femmes guerrières : les Preuses défilent à la suite des Preux.
Aux guerriers succèdent les philosophes, les savants, les poètes : Platon, Aristote, Pythagore, Socrate, Xénophon, Virgile, Cicéron, Démosthène, Eschine, Solon, Varron, Salluste, Tite-Live, Pline, Plotin, Thucydide, Hérodote, Archimède, Démocrite, Héraclite, Diogène, Quintilien, Sénèque, Plutarque, Carnéade, Epicure, Zénon et divers autres, moins célèbres. La plupart de ces personnages sont à peine caractérisés par une épithète ; pour beaucoup d’autres, notre auteur se borne à la simple mention de leur nom.
1 . Sur la Gloire, ou plutôt contre la Gloire, voy. le traité De Contemptu Mundi, 3« dialogue (éd. de 1 58 1 , p. 367). Dans son Secret, Pétrarque prend à partie l’amour de la Renommée, mais il le fait à titre de paradoxe. — Sur la passion de la gloire au siècle de Pétrarque, voy. Burckhardt, Cultur der Renaissance, 2e section.