LE JEUNE PAYSAN
.Us ont battit l'impie. {Le peuple se découvre tt se signe).
au Seigneur ! gloire à toi, Jésus :
notre Dieu! entend-on de tous côtés , et le peuple court à la rencontre des blessés.
Un convoi de télègues chargées de blés* ses défilait lentement le long de la rue dite de Tver ; bientôt la place en fut cou* verte. Beaucoup de soldats blessés cheminaient à pied près des télègues : quelques uns avaient leurs fusils, d'autres non. Les télègues s'arrêtèrent : le peuple entoura les soldats, et se mit en devoir de les régaler de vin , d'eau-de-vie , de petits pains et de tisane. Les marchands donnaient des pièces de monnaie. Tous avaient hâte de faire parler les soldats sur la grande bataille. Le groupe principal s'assembla autour d'un vieux soldat à qui il manquait les deux avant-bras. Celui-ci se mit à raconter diverses circonstances militaires de la célèbre bataille appelée par les Français bataille de la Moskva.
— Aussitôt que l'illustrissime prince Koutoûzof fut arrivé à l'armée , dit-il , l'affaire alla à merveille. Il passa en revue toutes les troupes, dit bonjour aux soldats, et ajouta : — Ah çà ! il s'agit de ne pas se laisser repousser , frères , mais de tenir
U«n ferme jpopr le tsar. , la foi., >k Rimtf notre. mère, et la maison de la .très mainte Yiçijge. Et nous, et nous de crier Maton à foire trembler la .terre. Ensuite, il «arrêta près de Borodino. Quelqu'un de vous est41 jamais allé à Borodino ?
PLUSIEURS VOIX
Comment donc ! nous connaissons cet endroit , nous le connaissons.
LE VÉTÉRAN
Eh bien ! le prince a disposé son armée dans les champs, les prés et les vallées 9 depuis le confluent de la Kolotch avec la Maskva jusqu'à la vieille route de Smolensk. On a mis les canons sur tous les monticules et les collines propres à rétablissement des redoutes; puis on a attendu les mécréant Ils sont arrivés, et de bon cœur; mais n'osant attaquer à la fois toute notre armée,, ils sont tombés d'abord sur le général Konovnitsyne. Oh ! frères , quel général que ce 'Konovnitsyne ! un aigle ! Il combat ' de tous les cotés à la fois,; il voit tout luimême^ ordonne et dispose tout; «o'est une digue, un rempart de rochers ! Qu'il y ai t<coatce-lui des mille milliers, lui, avec unseulué-
gi«Wotr lient fcoDr«tr<uwieïT)i touvc'èftiMI» le -temps de'se reconnaître^, de «secouer ,flt moustache grillée. Uaura! dit fcuMMHÛJtr ayae, et dans la fumée brillent ses baïopAqbtes ! Pas un de ses gens n'a bronché. Ehbiën-J disais-je, Konovnitsyne a tenu ferme, <€tttnprtre armée cependant s'est mise en balejltfr Alors le très illustre (a) nous ordonna df nous recommander à Dieu et de nous préparer pour une bataille générale. La nuitpasse, le jour commence à poindre, et vive la joîel tout s'engage, tout est lancé. Ah! frères^ j!ai fait trente-cinq campagnes ; j'ai marche contre les Turcs , contre les Français même, contre les Suédois ; je me suis trouvé à des assauts de villes, à de grandes batailles rangées; j'ai vu de tout, de tout ce qu'on voit dans trente-cinq années de guerres ; mais unehataille telle que la bataille de Borodinoi, mm, je n'en ai point vue ni ouï raconter. <2e n'est ni à conter en contes., ni à écrire*** écritures! Qu'y a-t-il eu et que n y^-t-il pm eu à Borodino ! Les cauens (faisaient -tel 'ta** mené qu'il semblait que la 4ene dût i&e*
<ié) tfeprinfe Kmftoâiéf.
l5* PETRE IVAKOVITCH.
dissoudre. Rien à distinguer dans le vacarme, pas une fusillade, pas une bordée ! mais seulement tout le jour retentit un rugissement infernal, un fracas assourdissant ; ceux qui faisaient feu de file n entendaient point même la détonation de leurs armes. Sur iferre, au ciel, ce n'était que feu, fumée et brouillard. Là , frères , l'ennemi , avec ses forces visibles et invisibles, faisant pleuvoir sur nous ses nuées de guerriers terribles; ici les nôtres tirant sur eux', d'abord à boulet, puis à mitraille, puis à feu de peloton. Mais ce n'est pas encore assez! les enragés crient à leur mode et se glissent en avant, fondent par milliers, et marchent, marchent, marchent comme s'ils eussent avalé pour cela quelque- chose. Alors nos chefs de crier : — Enfans , allons ferme à Ja baïonnette. Nous autres , un signe de croix, armes au poing, et marche ! Houra! houra/ nous frappons , et nous faisons des prodiges. Non , de par Dieu ! frères , ni avec Souvôrof, ni sous Roumiantsof, jamais pareille boucherie. Quel diable de peuple pour être vif que ces maudits Français ! Quels désespérés lurons ! on ne saurait
PETRK 1VÀN0VITCH. 1 53
croire ! ils ont la baïonnette dans le flanc qu'ils s'acharnent encore, poussent, piquent, rongent , et ne bougent de place quand même on les mangerait. C'est la vérité, qu'eux aussi sont des maîtres ! Nous nous sommes donc heurtés, heurtés ; écharpés, écharpés ; rompus, rompus; tant qu'enfin nous voilà couvrant de nos troupes tout le champ de bataille. Houra ! en avant ! mais de nouveau tonnent de toutes parts leurs canons , et de nouveau leur infanterie, et de nouveau pareils massacres. De rien ne leur a servi. Nous avons rejoint les nôtres; mais ils prennent nos canons. Ah ! brigands ! et nous, de nouveau , ferme à la baïonnette, et les canons sont repris. Et revoilà la boucherie , et quelle boucherie ! et quel car* nage ! Grand Dieu ! ta volonté soit faite 1 Nous tapons, tapons, et à force de coups nous enlevons la redoute. Par trois fois ainsi ils nous en débusquent et nous les débusquons, et par toute la plaine c'est un tonnerre qui tonne , un feu qui flamboie , une bouilloire qui bout avec furie ! Là c'est la cavalerie qui vole avec des cris, plus loin l'infanterie qui se précipite en
avant* et .partout las jhoromes 'tombai
comme la feuille dçferbre. fit: toujours 'k
généraux de crier : P#s defaihlme^émm
gemj moutons pour ia Rumt, maire mèrt
pour la foi. et pour le Uar!, et <eittMnëmes<«
tqte., toujours les premiers .au-devant à
canons et des baïonnettes. Voilà coron
nous nous en sommes donnés jusqu'au soi
<et plus les Français y revenaient , plus ooi
tenions icerme. Sur le soir donc nous noi
faisons jour encore vers la redoute ; nous:
tenions , houra ! An J les damnés nous -v
missent un indigne feu de mitraille, et -voi
xjue mon poignet pend à un nerf, et
tombe ; *t je me relève , et je veux prend
mon fusil; ma main pend, se traîne et ■
saisit rien. Un camarade tire un rasoir •
son havresac, et crac, ma main tombe.
la relève et la jette à la tête d'un Françai
et les officiers mefontôterde là. Pendant
nuit, notre aranée se retira sur Mojate
on dit que là l'endroit est plus fort,^tJ
nôtres veulent encore se mesurer avec
{Français.
Vff WARCHAWn.
Amaj-, «nntrc aranée a «nceve reouté?
rftVAWDvurC*. clfif
K /TÉTERAIT.
Ciestïiïaflaire des chefs que de placer *t déir l'armée. L ennemi à présent , voyez- , connaît la disposition des champs de fimmiiHD , eh bien ! les nôtres prennent des pâtirions nouvelles un peu plus loin. On peut compter sur l'illustrissime, il ne livrera pas ses frères, vous entendez!
TXïC BOURGEOTS.
'Nous avons perdu beaucoup de monde, puisque les Français ont été les plus forts.
LE VÉTÉRAN
Là où l'on débite du bois , il saute des copeaux. Il est tombé beaucoup des nôtres* mais, Dieu sait si les Français n'en ont pas perdu le double. S'il leur arrive encore une affaire pareille, il ne leur restera pas un seul homme pour en aller porter la nouvelle.
UN SOLDAT
Nos pauvres généraux! cela fait mal d'y penser ! Le prince Bagration est dangereusement blessé!
•plusieurs voix.
Ab, .seigneur ! fais-nous grâce! Et cîétak nn<de6 meilleurs .
\S6 PETBE IVAKOVITCH.
UN SOLDAT
Sûrement, un des meilleurs. Toujours en tête, et avec lui il était plus gai d'être au combat qu'avec d'autres à l'exercice. Tétais là, moi, quand il fut blessé. Nous étions rangés devant le village la vieille Séménovska. Tout autour de nous était net, à une verste à la ronde. C'était une clairière sur laquelle tombaient en pluie les boulets , la mitraille et les balles. On dit qu'il nous en venait des gueules de sept cents canons. Tout-à-coup, la cavalerie et l'infanterie française se jettent en criant sur la clairière. Nos redoutes font leur devoir, et si bien que les ennemis tombent par centaines et se regardent en frémissant, et de nouveau avancent en braves; nous faisons un feu de bataillon, mais les Français vont toujours, toujours en avant, et comme des démons fondent sur les batteries, Alors, Bagration, voyant qu'il n'y avait pas moyen de les arrêter, cria: — Enfans, Dieu pour nous! en avant, à la baïonnette!... Ce qui s'est fait alors, je ne puis dire. Fantassins, cavaliers, artilleurs, tout se brouilla; et voilà un massacre des plus épouvantables. Les nôtres y vont.de tout
PETEE IYANOYITCH. l5^
cœur, mais aux Français recrues comme nous , arrivent toujours des troupes fraîches, et voilà des misères. Le prince est blessé d'une balle à la jambe , et il fallut emporter à bras presque tous les généraux» Tous furent ou blessés ou tués. Sans chefs il n'y a qu'heur et malheur ; les nôtres allaient battre en retraite , mais voilà qu'il nous survient , qui ? le bon Konovnitsyne', qui depuis Yitebsk faisait à l'armée un rempart de sa poitrine ; ici de même il parut pour être notre sauveur. — A moi ! front, camarades ! cria Konovnitsyne de sa voix puissante, et il nous fit passer derrière un ravin, nous rangea sur une hauteur, et contint . le Français, qui, en véritable enragé, il faut le dire , se jette en avant, et crie , et se précipite à la mort... Enfin nous retînmes là le Français, et dîmes adieu au prince Bagration ; nous ne savons où on Fa transporté , ce cher et bien cher général !
UW AUTRE SOLDAT.
Devant notre régiment a été tué aussi le . général comte Routaïçof. Les soldats l'aimaient comme un père. Les Français , avec la dernière furie, $e jetèrent &w rçotrç *Ç;r
I§8 mrfttf ivàtovwkïi
dWrffc, air mitreti dW champ cto1 batft4He£ 9& dbfl croire qu'ils étaient sans nombo*; ef qoMl n'y avait pas- moyen dé tanfetfebitirJlfe fondaient comme des bêtes -feroushea s«H*l* division dit général Paskevitcb; nou» a*om pensé éprouver le dernier des revers. Oh «stesi égorgé à la baïonnette pendant1 phi» chine1 demi-heure, et ils étaient plus fortbyet'HB» possible de se reformer. Les enragés prirent la- déroute! Nous étions dan» te cwp» cte Bfcktorof. Soudain accouru rerttltsgéftéràl&ÉJ Ermôlof et Koutaïçof , et eux de demande**,, au nom de Dieu, qu'on leur donne netât***» qu'un bataillon pour contenir lès Ftarçata» Doktorof leur donna notre troisième bâtait* lën. Ermôlof et Koutaïçof mettent Fépée au» vent-, et ne font plus que crier: — Enfens>* qu'on ne s'écarte pas! à non»! en avant!' Ifoua courons sur la batterie r &*§**>$ houruK. . Nous voilà maîtres de la rerib&tfev D'autres nous avaient suivis? nous eftas^ fiâmes les Français , nous feydéfîmes, et leur générations restai entre. lès mains ;'mwHr le comte* Hotxtaïçof tomba, et rendft son» &bft» à\Bîeu. Ifous Pavons bien ptewré? nou^nè" pftney remwvw *en corps*. VëmtéHbm9:
leimci* <£» t&ait cffte te cftmtë Routeï-
çof....!
** AimtE4 mut*?.
Bn téter de notre régime**?, ausri a éfé' tué un brave général ; Toutfcfckof nous cemv mandait et marchai* le front devant aussi quand ndu» avons repris notre bartfërie. En tombant4 soi» une grête de mitraille, il a élevé son épée, il & crié une dernière fois : en avant! et il- a expiré. Art reste, nous a*oft9 fait de» pertes , mais tous nos généraux, tous nos officier* ont combattu en* héros ; pas un. seul in&ttmt ils ne se sont tenu» em arrière; tmw ont été en tête ou dan» no» tmg* jtwquîau bout: Aussi lès: Français se souviendront de nous!