‹ Petrus Borel le lycanthropeChapitre 1 sur 25 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

ai

Je suis fier d'avoir pu maintenir à distance

Des pacages d'autrui mon Pégase affamé,

Et d'avoir su toujours pourvoir à sa pitance

Sans prendre un grain qui n'ait dans mon âme germé.

Pétrus Borel : Léthargie de la Muse.

Dans l'enthousiasme des grands réveils d'art, aussi bien qu'en la ferveur des révolutions et des réformes, on voit se produire certaines individualités excessives, dont le rôle est d'affirmer, par l'outrance de leurs gestes et de leurs paroles, les tendances du clan, de la secte ou du cénacle. Leur suprématie réside moins dans l'influence dominatrice de leur esprit que dans ce pouvoir presque physique qui émane de leurs figures, de leurs attitudes et de leur langage. Le sectarisme de leurs convictions, l'âpreté de leur prosélytisme exercent sur leur entourage une sorte d'attraction magnétique qui commande, dans leur orbe, une gravitation irrésistible. A la différence de la force de l'idée qui survit et se prolonge en dehors des condi-

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tions de temps et de milieu, cette influence est d'ordinaire assez brève, va s'atténuant et disparaissant à mesure que se désagrègent et se dissolvent les élémens de son éclosion.

C'est aux années d'effervescence romantique qu'il nous est donné le plus d'assister à ce jaillissement de fanatiques adeptes. Or il n'est guère, parmi ceux-ci, de figure plus originale que Pétrus Borel. L'oubli s'est fait sur son œuvre ; ses livres, limités à leurs primes éditions, ne sont plus qu'une curiosité de lettrés ou de bibliophiles ; son nom même appartient aujourd'hui beaucoup plus à la légende qu'à l'histoire des lettres. Mais la silhouette qu'il a projetée dans l'atmosphère de son temps s'y dessine d'une ligne si ferme et d'un contour si précis qu'elle nous retient encore d'une invincible fascination. Toujours nous revoyons cette physionomie oppressive, aussi vivante que dans l'inoubliable effigie qu'en a fixée Louis Boulanger, qu'a popularisée la gravure de Célestin Nanteuil. Qui n'a dans la mémoire cette longue, sévère et inquiétante figure du Lycanthrope, tout de noir dressé et plastronné dans la correction rigide de son habit montant à larges revers, caressant d'une main fine la tête de son légendaire épagneul? Quarante ans plus tard, lorsque Théophile Gautier, dernier survivant de

l'ardente phalange, évoquera le souvenir des disparus, il trouvera, pour restituer cette silhouette étrange, des couleurs spéciales, une éloquence émue, exempte de toute raillerie. <( C'était, dit-il, une de ces figures qu'on n'oublie plus, ne les eût-on aperçues qu'une fois. Ce jeune et sérieux visage, d'une régularité parfaite, olivâtre de peau, doré de légers tons d'ambre comme une peinture de maître qui s'agatise, était illuminé de grands yeux brillans et tristes, des yeux d'Abencérage rêvant à Grenade... La présence de Pétrus Borel produisait une impression indéfinissable dont nous finîmes par découvrir la cause. Il n'était pas contemporain ; rien en lui ne rappelait l'homme moderne et il semblait toujours venir du fond du passé... »

Un beau jour, en i832, — il n'avait alors que vingt-trois ans, — le Lycanthrope produisit ses « hurlemens à la lune » et son emphatique vindicte contre les vilenies de son temps, dans ses farouches Rhapsodies, dont la vigueur nerveuse et pathétique faisait négliger les puériles exagérations ; puis, accentuant son défi à la fétide humanité, il scandalisait plus encore bourgeois et philistins avec ce recueil d'outrancières nouvelles qu'est Champavert ; il donnait enfin la note suprême de son pessimisme agrès-

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sifdans un roman forcené, Madame Pu tiphar. Ce ton d'invective et de sarcasme, à la fois funambulesque et macabre, n'obtint rien plus qu'un éphémère succès d'étonnement. Ce castigateur des infamies sociales se laissait trop négligemment emporter au torrent de sa fougue vengeresse, gâtait de trop de vocables insolites, de trop de fautes de goût et de mesure ce prélude inégal où se devinait quand même l'annonce d'un écrivain robuste et, dans toute la force de ce mot, d'un tempérament. Les mieux prévenus ne virent guère en lui qu'un original pittoresque et quelque peu ridicule. Cabotinage cynique, dit le mépris des uns ; paradoxale mystification, dit le dédain des autres. Le Don Quichotte romantique eut beau mettre d'accord sa vie avec son œuvre, traduire Robinson pour affirmer sa haine de la vie sociale, achever son existence révoltée dans l'exil solitaire d'une colonie. Il finit misérable et méconnu. Et sur lui tomba le grand oubli.

Convient-il de remuer cette cendre ? d'exhumer ce qui, dans cet œuvre imparfait, mérite de conserver une place dans notre littérature? C'est ce que nous voudrions tenter aujourd'hui en projetant sur cette figure un éclair réparateur.

Certaine légende fantaisiste veut qu'un destin railleur se soit ingénié dès l'origine à compliquer cette vie de circonstances paradoxales. Selon cette tradition, l'Abencérage nostalgique rêvant d'un passé somptueux, mais hérissant sa déchéance sous la camargnole du Lycanthrope, serait un rameau d'une souche aristocratique du Dauphiné et son nom véritable serait Pierre Borel d'Hauterive.

Jules Claretie, à qui nous devons une agréable notice sur le Lycanthrope, nous présente son père comme un fougueux royaliste, un héros de chouannerie lyonnaise qui serait descendu des montagnes dauphinoises pour se joindre à la résistance que Virieu et le général de Précy opposaient alors à l'armée révolutionnaire. Ce groupe de partisans se serait retranché sur les hauteurs de Fourvières, où l'auraient

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finalement capturé les troupes républicaines, en attendant les représailles sanglantes de Fouché et de Collot d'Herbois. Borel d'Hauterive n'aurait échappé à la guillotine que grâce au dévouement d'un ancien domestique, un de ces jacobins lyonnais qu'on appelait mathevons. Ce sauvetage aurait duré trois mois, puis le récapé aurait rejoint en Suisse l'agent royaliste Fauche-Borel, peut-être son parent. La terreur régnait alors à Lyon, dont le beau vieux nom était effacé pour faire place à l'appellation saugrenue de Commune-Affranchie : un décret de la Convention déclarait la ville « en rébellion », ordonnait le « recensement » des habitans et la confiscation des marchandises y-expédiées. Borel d'Hauterive se serait donc enfui, pauvre et nu, et n'aurait quitté son exil qu'au retour des émigrés. Il serait alors revenu à Lyon, où il aurait pris femme et fait souche, une souche puissante et vivace, dont Pierre Borel d'Hauterive serait l'un des cadets. Buiné, le noble dauphinois serait enfin venu à Paris où il aurait ouvert boutique pour élever sa nombreuse famille.

Telle est la légende que Jules Claretie nous dit tenir d'André Borel d'Hauterive, frère de Pétrus, Ce maître en héraldique, qui fut le d'Hozier de son époque, avait sans doute ses raisons

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d'anoblir sa famille et lui-même ; mais son récit est loin de concorder avec la réalité. Il s'efforce cependant de l'authentiquer en consacrant, dans son Annuaire de la Noblesse de France pour i843 un article à la famille d'Hauterive, puis, en publiant, en i8/i8, une notice-fascicule sur Hauterive en Dauphiné.

Il nous y apprend qu'entre Grenoble et Saint- Marcellin, sur les rives de la Galaure, s'élevait le château d'Hauterive, antique manoir dont on aperçoit encore les ruines ; qu'après avoir eu ses seigneurs particuliers, ce domaine échut au dauphin Henri, qui en fit l'apanage, par acte du T2 janvier i32i, de Geoffroy de Clermont, issu d'une branche cadette de la maison de Clermont-Tonnerre ; que la terre d'Hauterive passa ensuite dans plusieurs familles, puis fut vendue, en i6oi,par Jacques de Miolans à noble Amien Borel. Les actes de foi et hommage d'Amien, de Charles son fils et d'André son petit-fils sont conservés, dit-il, dans les registres de la Chambre des Comptes de Grenoble, au coffre de Saint-Marcellin. D'un article du Nobiliaire de Guy Allard, il extrait encore « que de la famille Borel, originaire delà Mure, sont issus le sieur de Ponsonnes, qui fait branche au même lieu, et le seigneur d'Hauterive, dans le Viennois, qui en fait une autre : de celle-cy il y

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eut un mestre de camp sous le règne de Louis XIII et un gentilhomme ordinaire de la maison du roi Henri IV ; de l'autre il y eut le brave Ponsonnes qui se signale dans les armées de Ponçon de Bonne, seigneur de Lesdiguières, connétable de France. » Leurs armes sont d'argent à la croix d'azur, cannelée de sable et cantonnée de quatre têtes de bœufs de gueule, emmuselées d'un anneau d'argent. L'Armoriai général de France, dressé par les ordres de Louis XIII, relate le même dispositif, quelque peu modifié, dans les armes de Joachim Borel, écuyer.

.Mais là s'arrête la démonstration d'André Borel. En relatant que les mêmes armes appartiennent au comte de la Valette-Charriol, qui avait épousé, par contrat du 5 février 1774, Anne-Françoise-Sylvie, marquisedeBoreld'Hauterive, il ne nous dit pas quelle filiation, ou quelle alliance, a pu rattacher cette noble lignée au clan montagnard d'humbles marchands du Grand-Villars, souche de sa propre famille. La même lacune s'accentue du rapprochement d'un acte de mariage dressé le i3 avril 177 1 à la Paroisse de la Plâtrière, « entre Haut et Puissant seigneur André-Charles Deborel, seigneur marquis d'Auterive, fils de haut et puissant seigneur Pierre Deborel, seigneur comte d'Auterive,

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Tersanne, Trenières, Saint-Germain et autres places et de feue haute et puissante dame Claire- Silvie de Grattes de Dolomieii, d'une part; Et Damoiselle Jeanne- Antoinette Foy de Barjac, fille de haut et puissant seigneur messire Claude de Barjac, ancien officier de cavalerie, et de feue dame Antoinette de Montmea, de la paroisse de Comas en Vivarais ».

Plus inexpliquée encore apparaît la prétention d'André Borel, si nous notons, sur son propre Armoriai, que le chef de cette famille est, au commencement du xix6 siècle, Auguste comte d'Hauterive, membre de la Chambre des Députés, né le 9 mai 1797, marié le 20 mai 1818 à sa cousine Agnès-Mélanie de Lanautte, de la famille Blanc de Lanautte, à laquelle appartenait Alexandre-Maurice, père du député des Hautes-Alpes. Vainement observerait-on que ce dernier, président d'une société historique dont fait partie André Borel d'Hauterive, semble entériner par son silence cette usurpation de nom : indifférence peut-être, mais aussi, sans doute, adhésion à la thèse, quelle qu'elle soit, d'un érudit dont l'opinion fait autorité en matière de généalogie nobiliaire.

Il faut rendre cette justice à Pétrus Borel qu'il n'a jamais cherché, du moins pour luimême, à se réclamer de cette ascendance.

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Je le veux, afin qu'on sache Que sans toge et sans rondache, Ni chancelier ni baron, Je ne suis point gentilhomme, Ni commis à maigre somme Parodiant Lord Byron.

dit-il dans son prologue des Rhapsodies ; et ses idées s'affirment de l'ironie qu'il déverse sur les poëtes blasonnés, qu'on croit voir « avec des armoiries au flanc ou un émerillon au poing ». Répudiant l'usage des pseudonymes ou des arrangemens de noms si habituels à ses frères de romantisme, c'est sans masque ni travesti qu'il veut signer ses œuvres ; c'est sous le nom de ses pères, assez sonore à la vérité pour qu'il ne soit besoin d'y changer une syllabe, qu'il doit s'inscrire dans la littérature. Or c'est là un des traits de cette sincérité qui ne transige point et qui lui permettra d'affirmer « qu'il n'a jamais menti ». Sans doute plus tard, alors que, devenu fonctionnaire, il cédera quelque peu au besoin de respectabilité, il se laissera appeler M. Borel d'Hauterive, il prendra lui-même ce nom pour signer certaines suppliques ou correspondances de service ; nous verrons enfin, lorsqu'un fils lui naîtra, que si, pour d'autres raisons, il ne croit devoir priver son héritier d'une particule que

son frère a presque authentiquée, il s'abstiendra lui-même d'en faire usage pour son propre nom. Nous devons donc à sa mémoire de démontrer qu'ici encore on ne saurait le trouver en défaut.

La généalogie de sa famille est en effet constatée par l'état-civil le plus précis et le plus ancien. André Borel, père de Pétrus, n'a rien du gentilhomme dauphinois de la légende : ce n'est qu'un simple marchand « clincailler », comme on écrivait alors, issu d'une roture ancestrale qu'il n'est permis de relier avec vraisemblance à aucune souche nobiliaire. Il est né au Grand-Villars (Hautes- Alpes) en 1765, de Jean-Aldéran Borel, marchand lui-même, et de Marguerite Garnaud. Au décès de ses païens, survenu avant sa majorité, il vient à Lyon, chez son oncle et curateur Pierre Garnaud, qui l'emploie dans son commerce de « clincaillerie ». C'est là qu'il épouse, le 2 février 1790, en l'église collégiale de Saint-Nizier, sa cousine germaine, Magdeleine-Pierrette-Victoire Garnaud, fille de son curateur, et de Pierrette Ugenaud ; puis il s'établit lui-même « clincailler », au numéro i!\ de la rue des Quatre-Chapeaux. C'était alors, comme aujourd'hui, une rue de petit négoce, située entre les Terreaux et Bellecour, soit entre le Bhône et la Saône. Les modi-

fications qu'y ont apportées, sous le Second Empire, les travaux exécutés pour l'établissement des rues Impériale et de l'Impératrice, aujourd'hui rues de la République et de l'Hôtel de Ville, puis les changemens fréquens opérés dans le numérotage des immeubles rendent à peu près impossible l'identification de la maison des Borel ; il n'y existe plus d'ailleurs de numéro it\- C'est là pourtant que fleurit cette souche robuste d'où vont naître, de 1791 à 1812, quatorze enfans dont Pétrus sera le douzième.

La Terreur lyonnaise doit apporter dans la vie laborieuse d'André Borel un trouble assez grave, non tel cependant que nous le présente la légende. Si le « clincailler » de la rue des Quatre Chapeaux abandonna sa boutique pour se mêler à l'insurrection de Virieu et de Précy, ce ne fut que pour un temps assez court, et s'il dut s'exiler passagèrement, cette absence ne paraît l'avoir distrait longtemps de ses obligations de famille. La résistance et la fuite de Précy, ainsi que la prise de Lyon par Dubois- Crancé, se placent entre les premiers jours d'août et le 9 octobre 1793 ; l'arrivée à Lyon de Fouché et de Collot d'Herbois inaugure ensuite cette période de terreur qui se prolonge du k décembre au 16 avril, soit quatre mois lugubres pendant lesquels la guillotine, les fusillades et

les canonnades opérèrent avec une horrible activité. Seize cent quatre-vingt-deux condamnations à mort furent prononcées par la Commission populaire, un soviet d'alors, composé de cinq effroyables bourreaux. Le cas d'André Borel était-il moins grave ou profita-t-il de l'intervention de quelque mathevon? Dans son tableau général des Victimes et Martyrs de la Révolution en Lyonnais, Forez et Beaujolais, M. Antoine Portallier relate qu'André Borel, âgé de 28 ans, clincailler, fut condamné, le 16 novembre 1793, à 56o livres d'amende par la Commission populaire de Lyon. Or sa famille, qui comptait déjà deux enfans, Pierre-Victor, né le 5 avril 1791, et Françoise-Pierrette, le 19 décembre 1792, s'augmente, le 5 thermidor An II, d'une fille, Marguerite, qu'il déclare en comparaissant lui-même devant l'officier public de la Commune Affranchie. La Terreur prenait fin quelques jours après et le rapprochement de ces dates laisse peu de place à une fuite et un long séjour en Suisse au cours de cette période.

Les années qui suivent, André Borel fait enregistrer, à intervalles presque réguliers, onze autres naissances. Ce sont : le 25 frimaire An IV, Joséphine-Françoise ; le i3 floréal An V, Claudine-Mélanie ; le 11 brumaire An VII, Lucrèce-Mélanie ; le 6 germinal An VIII, François;

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le 26 pluviôse An X, François-Victor, qui fut l'éditeur Francisque Borel ; le 27 thermidor An XI, Benoît-François, le Bénoni si tendrement aimé de Pétrus ; le 22 brumaire An XIII, Françoise-Victoire ; le i4 novembre 1806, François-André, puis, le 29 juin 1809, apparaît le rameau choisi de l'arbre fortuné, le poète Joseph- Pétrus Borel.

Voici, fidèlement extrait des archives de l'état-civil de Lyon, son acte de naissance :

« Le trente juin mil-huit-cent-neuf, par devant nous Maire de Lyon a comparu Sieur André Borel, clincailler, rue des Quatre Chapeaux, n° 24, lequel a présenté un enfant mâle, né hier soir à sept heures, de lui comparant et de della Magdeleine-Victoire Garnaud, son épouse, auquel enfant on a donné les prénoms de Joseph- Pélrus : présens sieurs François Bardet, clincailler, rue des Quatre Chapeaux, n° 3o et Jean- François Guinet, fabricant, rue de l'Arbre Sec, n° 93, témoins majeurs, lesquels, ainsi que le père, ont signé avec nous le présent acte, après que lecture en a été faite. (Signé) Borel, Guinet, F. Bardet, Dusieux. »

Il semble que les fées qui présidèrent à cette naissance se soient complues à doter le nouveauné des plus rares avantages : beauté, vigueur, intelligence, poésie, droiture et sincérité; mais

que la dernière, la maligne fée, ait voulu gâter tous ces dons par une tare qui dût les rendre vains : une agressive et incurable misanthropie.

Deux derniers héritiers vont enfin clore cette pullulante lignée : Jean-Baptiste, né le 18 décembre i8io,et André-François-Joseph, le 3 juillet 181 2 ; ce sera le généalogiste érudit qui plus tard doit s'anoblir de la particule d'Hauterive.

André Borel a bravement accueilli cette profusion un peu lourde de bienfaits du ciel et élevé de son mieux sa pléthorique famille. A tous ses fils il voudra donner l'instruction classique que semble réclamer leur intelligence ouverte. Mais Pétrus n'est pas sans lui inspirer quelque souci ; dès sa première enfance, il se montre hardi, volontaire, têtu, impérieux, — nous dit-il lui-même dans sa préface de Champavert. Il a le mépris inné des usages sociaux, il a pour le vêtement une étrange répulsion et il faut lutter avec force contre ses résistances d'enfant pour parvenir à l'habiller. Sa sauvagerie ne se complaît qu'au Grand-Villars, où ses parens font de fréquens séjours, dans leur petit domaine familial ; il aime à s'égarer dans la montagne, à y chercher la solitude dans un rêve de vie primitive. Mais il acquiert de cette libre existence une souplesse de membres et une vi-

gueur de muscles que favorise encore sa robuste constitution.

Ses trois derniers fils sortis d'enfance, André Borel se dit que le séjour de Paris conviendrait mieux à l'achèvement de leurs études et offrirait un champ plus vaste pour l'établissement de tous. Il va donc céder son commerce de clincailler, et nanti, à défaut de fortune, d'économies appréciables, il opère, avec son clan, son exode de Lyon vers la capitale.

Pétrus fut d'abord placé au Petit Séminaire de Sainte-Elisabeth, puis, un ami de la famille Borel, l'abbé Marduel, le fit entrer au Petit Séminaire de Saint-Roch. Il y reçut une préparation classique dont le couronnement reste incertain. Il prétend n'avoir recueilli de cette éducation religieuse qu'un athéisme révolté ; mais déjà, nous dit-il, il portait en lui une tristesse, un chagrin indéfini, vague et profond, une incurable mélancolie qui le faisait, des jours entiers et sans cause apparente, verser des larmes amères. Et il attribue, comme origine à cet état chronique de souffrance, la vie en communauté forcée dont l'ennui aurait exalté ses organes sensitifs et aiguillonné sa chagrine irritabilité. Il est probable que ses études furent écourtées, puisque, dès sa seizième année, il était soumis à l'apprentissage d'un métier. Il semble pour-

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tant s'être constitué des assises littéraires assez solides ; sa culture s'atteste en effet par un bagage suffisant de grec et de latin, une connaissance des langues modernes, spécialement de l'anglais, qui le mettra plus tard en état de traduire Robinson Crusoë.

D'une intelligence très vive, nourrie par une grande avidité de lectures, peut-être a-t-il suppléé, par une assimilation rapide, à une ingestion imparfaite des matières classiques. Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'il est armé, dès ses premiers essais, d'un vocabulaire abondant et varié, qu'il agrémente encore de néologismes discutables, mais où se révèle cependant une possession assez prétoce de sa langue : « Je crois être, dit-il, modestie à part, assez aimable étymologiste, ayant fait force recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l'âge innocent de seize ans, un gros in-folio digne des Bénédictins de Saint-Maure, sur l'origine des noms propres d'hommes et de lieux, petit puits artésien de science et d'érudition... »

A défaut de vocation bien marquée, son père pensa découvrir en lui certaine aptitude pour le dessin, qu'il crut sage de ne point diriger vers le grand art. A le voir « charbonner les murailles de peupliers, de hussards et de perroquets », il se dit qu'un gaillard aussi ingé-

nieux à tracer des lignes fantaisistes pourrait aussi bien, quelque discipline aidant, devenir un bon apprenti architecte. Précisément on avait sous la main, pour conduire cet apprentissage, un parent maternel de Pétrus, Antoine Garnaud, qui dirigeait alors, rue de l'Abbaye, un atelier d'architecture. Le jouvenceau, que la Muse tourmentait déjà, se rendit sans conviction aux raisons majeures que fit valoir son père et se laissa écrouer chez Garnaud : « Je suivis mon père, dit-il, et il me vendit pour deux ans. »

Sur ces débuts dans l'art du bâtiment, nous ne connaissons bien que ce qu'il nous apprend lui-même dans sa préface de Champavert. L'architecture antique qu'on enseignait chez Garnaud lui soulevait le cœur. Et puis il se sentait une aversion marquée pouf toute spécialisation de la vie, pour tout métier. — A quoi bon ? — répétait-il, traduisant ce « mal du siècle » dont souffrait Musset, cette répulsion à devenir « une espèce d'homme particulière ». — Que faut-il donc à l'homme pour faire sa vie P — concluaitil, — une peau d'ours et quelques substances... Si j'avais rêvé une existence, ce n'est pas cellelà!... C'est chamelier au désert, c'est muletier andalou, c'est Otahitien ! » Ainsi s'exhalait son aversion native des contraintes sociales,

cette misanthropie qui déjà le fait rêver de l'île déserte de Robinson.

Et pourtant ce précoce révolté se montre, au giron familial, plein d'attentions et de tendresse pour les siens. Il les enchante de ses bégaiemens poétiques, il les égaie de ses enfantines satires contre le ministère Villèle et les dirigeans de la Restauration ; il module enfin, au vœu de sa sœur Victoire, un hymne candide que celle-ci destine à une solennité de pensionnat :

Compagnons, l'aurore chérie

Dore le sommet du coteau

Et le passereau nous convie

A célébrer un jour si beau.

Venez cueillir la pâquerette,

Venez tresser le romarin :

Le galoubet ouvre la fête,

Entendez-vous le tambourin ?...

Que voici, n'est-ce pas, un prélude inattendu aux virulences prochaines des Rhapsodies ! Non moins docile se montre-t-il aux directions paternelles : pour s'y plier, il fera taire, pendant cinq ans, ses répugnances pour la carrière qu'on lui impose ; il sacrifiera à la discipline de famille le plus irrésistible entraînement et ce n'est qu'après un stage amer de heurts et de

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