H^H 1903 ^^^^^H LANE
romain^**
M. B* Reber (de Genève).
Dans le groupe de l'Art ancien, à l'Exposition nationale suisse qui a eu lieu à Genève, en 189G, on remarquait dans une des vitrines destinées aux antiquités romaines trouvées en Suisse une petite botte en ivoire très curieuse. D'après Topinion généralement admise aujourd'hui, il s'agit de la pharmacie de poche d'un médecin romain. L'objet appartient au musée de Sion (canton du Valais), où je l'ai eu entre mes mains déjà quelques années avant son exposition . Mais, lors de cette dernière, l'occasion s'est présentée d'en faire des photographies, ce qui me permet d'en posséder des reproductions très exactes .
C'est le motif qui me décide de publier une courte notice sur l'objet en question, quoique le sujet ait été déjà traité brièvement par d'autres auteurs {'a). Mais nulle part la chose n'est assez exacte et, surtout pour notre époque, suffisante. Je tiens paxticulièrcment à
(i) Extrait du Bulletin de la Société français ed* Histoire de la Médecine (igoS).
(a) ladicateur d'histoire et d'antiquités suisses. Zurich, 1857, (p. 32, pi. III).
Z> med, Conrad Brunner. Die Spuren rômischer Acrzto nuf dem BodcQ der Schweiz. Zurich, 1898 (p. 44 et pi. IV).
reïnédier à cet i0convéiiieot. Ensuite de noiivêaux cas se sont présenlés, de sorte qu'an résumé à ce sujet présentera d'autant plus d'intérêt, qu'eu langue française, autant que je sache, il n'a pas encore été traité. Le corps de cette boîte est sculpté dans un seul morceau d*ivoire ; le convercle, portant les fig^ures d'Esculape et d*Hygie, s'y introduit par des g;lissoîres de chaque côté. L'objet mesure o m. î i en hauteur et o m. 076 en largfeur. Son épaisseur est un peu plus de o m. o3. La couleur blanc-jaunâtre est celle du vieil ivoire.
Les archéolog'ueâ sant tombés d'accord sur lantiquité de cette intéressante pharmacie portative. On l'attribue à l^époque romaine de la fin du troisième ou du commencement duquat rièm e s ièc! e .
Cette bofle possède sa petite liistoire qui ne manque pas d'inlérât. Lorsque dans un coin de la chambre des archives de la très ancienne ég-lise de Valère à Sion, elle a été trouvée, couverte de poussière et oubliée probablement depuis des siècles, elle contenait des reliques eûveloppêes dans des étoffes très bel* les^eo soie. Parmi celles-ci on remarquait, par exemple» un petit morceau du siège sur lequel saint Pierre s'était assis pendant la condamnation du Christ. On a donc lieu de supposer que ce reliquaire avait été expédié de Rome, en guise de cadeau, à l'évêque de Sion» L*écriture sur les bandelettes de parchemin indiquant le contenu de chaque compartiment^ semblait appartenir au neuvième siècle.
Mais les figures d*Esculape et d*Hygie, divinités de la médecine et de la santé dans Tantiquité, n*oot rien à faire avec un reliquaire catholique ; au contraire, elles démontrent clairement Tancienne destination de la boîte. Heureusement on a laissé subsister les compartiments de F intérieur qui sont également des témoins du but primitif de Tobjet. Sur ce dernier point on a
d'autant moins de doute qu'on connaît aujourd'hui, comme je vais le démontrer plus loin, un certain nombre de ces pharmacies portatives des médecins romains, toutes aménag'ées à peu près pareillement. Cependant, en général, ce sont des antiquités très rares et considérées comme étant du plus haut intérêt scientifique et même artistique.
Les deux fig^ures qui sont sur notre boîte représentent bien Esculapeet Hyg'ie. Les attributs que ces personnages tiennent en main le prouvent de la façon la plus irréfutable. Lui porte dans sa main gauche le bâton entouré du serpent traditionnel et elle un serpent et une coupe. C'est la représentation classique, telle qu'on l'a trouvée gravée, sculptée et moulée sur des monuments antiques. Quant à la sculpture en haut-relief elle-même, ornant le couvercle de cette boîte, elle ne manque pas, malgré une certaine dureté des formes et quelques fautes de dessin, d'un style élevé et d'une technique qui rappelle la grande époque artistique du développement de la nation romaine.
Le plus souvent, on trouve Esculape et Hygie figurés ensemble. Mais qu'on les rencontre isolés, ou l'un accompagné de l'autre, chacun porte toujours se mêmes attributs : l'Esculape son bâton entouré du serpent, l'Hygie son serpent dans une main, la coupe dans l'autre.
Il n'est pas rare de voir ces deux divinités de la médecine et de la santé qu'on prétend tantôt mari et femme, tantôt père et fille, ce qui n'a point d'importance pour nous, en compagnie d'une jeune garçon enveloppé d'un manteau et la tête constamment couverte d'un capuchon. C'est Télesphore, fils d'Esculape qui, d'après les uns, représente le convalescent, d'après d'autres un démon, ou le génie de la santé. En tout cas, à lui seul il avait des temples à Smyrne et à Pergame. On sait qu 'Esculape et Hygie comptaient d'in-
nombrables et magnifiques temples et autels aussi bien en Grèce que dans l'ancienne Rome.
On a récemment trouvé à Tarda (i), en Hongrie, une plaque en molasse, avec la sculpture des trois divinités réunies, dans leurs formes la plus typique et portant leurs attributs. J'insiste sur cette trouvaille parce qu'elle provient d'un pays conquis par les Romains, où le culte s'est ensuite implanté relativement tard. L'inscription qu'on aperçoit sur le petit monument est conçu ainsi : « Aur (eliùs) Eternalis ex voto posuit. »
L'Ëscùlape sur notre sculpture présente une singularité! Il tient dans sa main droite un objet ressemblant à un pin. Celui-ci est ordinairement l'attribut de Bacchus. Il se peut qu'ici l'artiste ait voulu représenter une plante ou une fleur médicinale. J'y rends simplement attentif, sans penser trancher la question.
La croix qu'on aperçoit entre les deux têtes est plus récente. Elle date naturellement de l'époque où la boîte était destinée à devenir un reliquaire. Avant d'utiliser dans l'église chrétienne un objet ayant appartenu à des païens, il a fallu, par un signe visible, le consacrer au christianisme. Cette pratique était générale et elle est connue de tout le monde. Le trou qu'on observe en haut servait pour mettre un petit clou avec un bouton en guisé de verrou, pour la fermeture;
Le docteur C. Brunner (/. c.) mentionne encore quatre autres cassettes semblables, toutes destinées au transport commode de médicaments et provenant toutes de l'époque romaine. La première de ces boîtes, rectangulaire, en bronze, trouvée à Pompéi, partagée en cinq compartiments, contient encore à présent des médicaments, dont une partie en pastilles. Une seconde
(i) D' Jules Orient, Aus romischcn Zeiton. Pharmac. Post. Vienne, 1 90 1, n*^ 28 (à Tobligeance de qui nous devons la communication de la planche).
boîte semblable, rapportée des environs de Naples, montrant sur le couvercle en glissoire Timage d'Esculape, se trouve maintenant dans le musée de Berlin. Une autre boîte de la même catégorie, en bronze, mais très artistiquement rehaussée par un placage en argent et en cuivre pur, représentant le serpent d'Esculape rampant autour d'un laurier, avec des oiseaux dans les quatre coins, a été trouvée dans le lit du Rhin à Mayence. L'intérieur de cet objet remarquable montre quatre compartiments, deux petits et deux plus grands, dont le contenu a malheureusement été renversé au moment de la trouvaille. On conserve cette relique de la médecine antique au musée de Mayence. La quatrième boîte de ce genre, trouvée, comme la précédente, dans les provinces rhénanes, entre Neuss et Xanten, fait partie des antiquités romaines du musée de Berlin. Au point de vue de leur emploi, l'opinion de tous les savants est unanime.
La ressemblance de ces quatre pharmacies de poche, quoique en bronze, avec celle que je viens de signaler^ est absolument frappante. Gomme décoration, cette dernière est la plus développée en même temps que la plus typique. Cette forme oblongue aplatie convenait évidemment le mieux pour un objet portatif, tenu probablement dans une poche spéciale.
Quant à l'aménagement intérieur, en onze compartiments un peu diflFérents comme grandeurs, il est le plus compliqué de toutes ces pharmacies antiques connues jusqu'à nos jours. Vu l'espace très restreint destiné à chaque sorte de remède, on est obligé de les supposer sous une forme bien minime et sans doute élégante, probablement en pilules, pastilles et autres.
Maintenant se pose une question. Est-ce que ces divinités n'avaient que le but d'indiquer d'une façon générale la destination de Tobjet comme récipient de re-
mèdes? La réflexion que nous ûôus troEVOûs en pré- !»eoee d^imag'es da dïvioîtéf^ et noi] pas. seulement de simples fig^ures décoratives nous force de faire un pas plus loiû. L'objet appartient à Tépoque de ridolâtrie par excellence^ Timag-e d'un Dieu quelconque imprimait il Tobjet un caractère sacré. J'en concliîs que cette boîte de remèdes, en matière précieuse (l'ivoire était déjà chez les Grecs très prisé pour figurer les divinités), formait en même temps un petit autel portatif. Et s'il j a autel, il va culte.
Ceci nous explique ég-alement pourquoi Tobjet a été retrouvé dans une église chrétien ne (celle-ci elle-même ayant débuté comme templeromain)(i). Tous les objets depuis le simple caillou jusqu'au plus beau temple, une fois consacrés à uû culte, ne devaient plus changer de destinât ion. Les prêtres chrétiens se montraient particulièrement acharnés à arracher au soi-disant paga^ ûisme tous les objets sacrés pour les destiner au culte du christianisme. U suffît de mentionner le fait, dopt certains exemples sont connus de chacun. Il me semble donc pouvoir admettre que la dernière destination de notre boft§ comme reliquaire découle tout naturellement de son but le plus ancien et premier comme autel des dieux de la santé en même temps que récipient de remèdes ,
Si Ton soni^e qu*à Fépoque romaine encore la médecine était purement empirique, on comprend qu'il fallait non seulement une confiance ilUmitèe, mais une véritable croyance au médecin et à ses remèdes « Dès lors ou conçoit facilement que le médecin ait peut-être lui-même souvent eu plus de confiance à ses divinités portatives qu'à sa science passablement problématique.
(ï) J5. Rûbûi*^ Poorqaoi voît-on le soÎêU dnits les nrntoîries g^ne- TOîses ? Genève, ï^o^i (p, igj.
Esculape, Hygic ,:t 'iHo.j.l.oi,-
Dans ces conditions, la belle boîte du médecin, portant l'image, un peu farouche, des dieux de la santé, pouvait provoquer chez le malade une suggestion salutaire qu'on ne dédaigne pas même dans nos temps modernes.
Poitiers. >— Imprimerie Biais et Roy.