CHAPITRE DEUXIÈME
et le sujet des conversations, vous le devinez. On mangeait pour une somme variant de huit à quatorze sous, le brouet de l'indigence, préparé tantôt par le cuisinier Lacord *, tantôt par Pillard, de Marseille. Un nommé Blancpignon, que l'on sut plus tard être un mouchard, lavait la vaisselle. Enfin, le service était fait par une jolie brunette, Mme Paulet, veuve d'un réfugié, mort à l'hôpital au début de la proscription. On arrosait le repas d'un gros vin du Piémont qui piquait des violettes dans la toile rude des serviettes et n'enivrait personne. On ne se grisait pas de ce vin-là.
« Lacord, Lavalette, et le père Massé, dignitaire de la Maçonnerie, gérèrent successivement la Marmite sous le contrôle d'un Comité d'administration. Un type, Lacord, ex-membre du Comité central... Il est mort à Lariboisière, après une existence tourmentée, A la fin, il vendait des pommes de terre frites, rue Saint- Martin. La plupart du temps, sans ressources, sans abri, il allait demander l'hospitalité et une livre de pain, à celui-ci, à celui-là. Combien de fois il est venu coucher chez nous ! On s'arrangeait pour le laisser seul. Il en profitait pour laver son linge, une chemise et un mouchoir, dans la cuisine. On s'en apercevait en rentrant à l'odeur d'alcali qui vous prenait à la gorge. D'une probité!... Un jour, il trouva un billet de cinq cents francs et le porta chez le commissaire de police. Je le plaisantai. Il prit fort mal la chose. Je l'entends encore s'écrier : « J'ai des enfants, je veux leur laisser un nom sans tache! » Pas besoin de lessive pour ça! »
Colomès boucle la parenthèse et continue de projeter tour à tour l'ombre et la lumière sur le grand mur nu de l'exil.
« Malheureusement les fonds vinrent à manquer. Plus de foin au râtelier, on se disputa... ; bref, à la fin de l'année, le restaurant social qui devait, au bout d'un certain temps, devenir la propriété de tous les travailleurs de Genève, disparut et ne fut pas remplacé. Mais une vingtaine d'entre nous y avaient reconstitué, sur de nouvelles bases, la Société des