CHAPITRE CINQUIÈME
ce cabotinage lorsqu'il reprit son ancien métier et s'établit cordonnier rue du Conseil-Général. Thiers ayant eu le toupet, en 1875, de venir se promener à Genève, avec sa famille, pour nous narguer, le père Gaillard fut le seul à manifester, en arborant sur son magasin le drapeau noir. On le lui fit tout de suite enlever, d'ailleurs.
Colomès n'avait plus à m'offrir, ce jour-là, qu'une petite feuille dans le format des cahiers de chansons.
« Pour la bonne bouche!... Quelques-uns, sachez-le, cultivaient la pièce de circonstance. En voici une qui n'est pas dans un tuyau de pipe! Elle a été composée à l'occasion de l'échauffourée de Berne, en 77. Nulle part, cette année-là, même à Genève, même à Zurich où le drapeau rouge fut déployé, on ne célébra mieux l'anniversaire de la Commune qu'à Berne. Un grand meeting réunit à la Laenggasse les socialistes de langue allemande et de langue française qui adhéraient à l'Internationale. Les délégations des sections jurassiennes avaient Schwitzguébel, lieutenant de l'armée fédérale, pour porte-drapeau, et le drapeau était rouge. Un gendarme le lui arracha. Mêlée. Les socialistes désarmèrent les gendarmes et conspuèrent le préfet , qui s'appelait de Wattenvyl, nom à mettre en chanson. Il y fut mis... et sur l'air du Sire de Fisch-ton-Kan, s'il vous plaît :
Saluez monsieur l'préfet, Qui s'en va-t-en ville, Ses lunettes sur le nez :
C'est un homme habile.
« L'auteur de cette enfantine parodie? Ah! ah! Devinez... Paul Brousse!... Paul Brousse, internationaliste expulsé d'Espagne, expulsé de Suisse, pour excitation au régicide, condamné par-ci, banni par-là... et président du Conseil municipal de Paris, pour finir!
— On vieillit I dis-je.
Colomès 'se rebiffe : « Une chose est de vieillir debout, citoyen, et une autre chose de vieillir dans un fauteuil. »
Colomès m'avait dit en me quittant :
« La première fois, je vous apporterai quelques journaux et les almanachs du temps... La citoyenne les cherche. »
La citoyenne les a trouvés. Ils tiennent dans le panier, plein jusqu'au couvercle, que mon voisin vide encore sur le tapis.
« Vous avez fait votre marché?
— Juste ! Je vais vous éplucher ça... et vous n'aurez ensuite qu'à vous mettre à table. »
Il expédie premièrement les périodiques fondés et rédigés à Genève par les proscrits : La Révolution Sociale et Le Travail, de Claris l ; le Bulletin de la Commune, sous la direction de Cluseret, Gambon et Fesneau ; Le Diogène, de Miot et Paul Martinet, qui passait pour avoir soulevé Nîmes ; le Fouet; la Commune ou Revue Socialiste, deLefrançais; le Travailleur, auquel Français et Russes collaboraient côte à côte ; le Réveil international, de Jules Guesde; le Caprice, de Vuillaume et Slom ; Le Blagueur, les Hommes et Choses du temps de la Commune, de Vuillaume ", Henry Bellenger et Massenet de Marancour; la nouvelle Lanterne, de Rochefort...
Je songe à tout ce que ces publications représentent de vie comprimée, d'explosions en chambre, de bonds en cage, de cris au fond d'un puits, de signes derrière les barreaux...
Et ce n'est pas tout. Colomès me tend maintenant les almanachs du Peuple, de 1871 à 1875, que Bakounine, Elisée Reclus, Paul Brousse, Jules Guesde, et maints communards approvisionnaient.
« Ils ne devaient pas pénétrer en France, dit Philémon, maison les y introduisait tout de même... sous la couverture