‹ Philéonmon, vieux de la vieilleChapitre 106 sur 134 · CHAPITRE H l' 1 T 1 È M E · texte numérisé non relu

CHAPITRE H l' 1 T 1 È M E

VOUS devenez trop casanier, lui disais-je quelquefois, vous devriez sortir un peu tous les jours... une heure ou deux...

— Je n'en éprouve ni l'envie, ni le besoin, murniurait-il.

Il consentit pourtant à refaire avec moi quelques promenades dans le quartier. Nous allions lentement jusqu'au Lion de Belfort, jusqu'au Parc de Montsouris ou jusqu'à la Place d'Italie. Son pas s'était alourdi; il ne s'arrêtait plus pour empoigner à deux mains la ceinture de son pantalon, comme les bords d'un sac, ou bien pour tomber en garde, se fendre et me porter une botte : le vieux contremaître d'armes refusait la leçon. Il cessait de suppléer à la faiblesse de ses arguments par des éclats de voix soudains ou par une emphase qui m'avait souvent amusé chez lui. Il répondait sans lassitude, néanmoins, et avec sa complaisance habituelle, à mes questions touchant la fin de la proscription en Suisse.

« Dépèchez-vous de me compulser, citoyen, car je ferai bientôt mes paquets... On bat le rappel... »

Il n'ajoutait pas : là-haut, mais c'était tout de même un de ces mots que disaient les Vieux de la Vieille armée en se quittant.

« Allons donci protestais-je... Aucune infirmité ne vous menace...

— Phonsine en eût pu dire autant une demi-heure avant son attaque. A mon âge, il faut s'attendre au pire... qui n'est pas la mort.

— Vous avez d'excellents amis qui...

— Je désire qu'ils gardent le souvenir de ma vigueur et non pas celui de mon impotence. Je ne me soucie pas de m'appuver sur eux, et comme je n'ai guère, d'autre part, le moyen de louer des béquilles... »

Je changeais la con\ersati()n qui s'assombrissait et je redon-

nais du nerf au vieillard en l'invitant à me dire comment il avait effeuillé ses derniers jours d'exil.

« En travaillant. Nous étions pareils à des chemineaux, sur une route interminable, en lacets. Le clocher de l'amnistie se dressait au bout. Nous l'apercevions de partout et, à chaque tournant, nous nous trouvions devant un nouveau ruban de queue à parcourir. La France avait la République... mais elle n'avait pas les républicains. Thiers, pour une fois, avait été bon prophète en disant : « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas ». Elle était conservatrice. De loin comme de près, nous l'inquiétions. Nos prétendus amis eux-mêmes, voyant la bourgeoisie se mettre à table, songeaient moins à l'en empêcher qu'à être in^•ités par elle à s'asseoir. Ils avaient peur de taire peur. Enfin parlementaires de droite et de gauche, tremblant que notre retour ne troublât la fête, étaient tacitement d'accord pour l'ajourner. Ils amusaient le tapis ou plutôt la nappe.

« Des amis, des amis véritables, nous n'en avions que dans la masse. Elle, se souvenait de nous. Son cœur ne nous perdait pas de vue. Elle le prouva surtout à partir de 1S75, en donnant mandat à ses élus, sur un programme radical, de réclamer l'amnistie. Gambetta la promit et ne la vota pas, lorsqu'elle vint en discussion, au mois de mai 7C. 11 avait déjà, cet homme, le ventre à table et tant de monde à dîner, qu'il ne lui semblait pas possible de faire de la place à de nouveaux convives. L'abstention, en tout cas, ne le compromettait pas, si réellement le gou\ernement était l'interprète de l'opinion publique.

« Le fait est que les poursuites continuaient et que les Conseils de guerre ne donnaient pas leur reste au chat. Une fenlalive d'arrestation illégale sous la Commune se soldait encore, à cette époque, devant le 3" Conseil, par dix années de bagne! En revanche, (iarcin,le meurtrier de Millière, recevait de l'avancement, étant chef de cabinet du ministre de la Guerre, Courtot de Cissey, le vieil ami de la Kaulla...

" A la Chambre, Clemenceau, Lockroy, Georges Perin,

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Floquet, d'autres, dont j'ai oublié les noms, firent de beaux discours, plaidèrent les circonstances atténuantes et nous plaignirent... Mais seul, le vieux Raspail eut le courage de proposer l'amnistie pleine et entière. Elle fut repoussée à une énorme majorité. Les motions d'amnistie partielle n'eurent pas plus de succès à la Chambre qu'au Sénat, où Victor Hugo prit la parole en faveur de l'amnistie générale et n'obtint pas même les honneurs d'un débat...

— Avouez, dis-je. que le \ieux pouale avait quelquefois du bon.

— Ohl une attitude lui tenait lieu de convictions. Quant au gouvernement, par l'organe des honorables rapporteurs qui s'appelaient Leblond, à la Chambre, et Paris au Sénat, il représenta tous les exclus de l'amnistie, sauf un petit nombre, comme les malfaiteurs de profession, des scélérats. Et allez donc! La France n'avait plus l'Empire, mais elle en avait toujours le personnel et les traditions, avecMac-Mahon, maréchal-président, accointé de Dufaure, de Marcère, Ricard, Decazes... et autres Fourichons...

« Il nous fallut encore attendre sous l'orme pendant trois ans. Dans cet intervalle, la République faillit être étouffée au berceau par ses perfides nourriciers, hommes d'épée, de robe et d'église, qui s'étaient assis dessus. Il y eut le 16 mai 77 et la tentative de restauration subséquente; il y eut des élections qui fortifièrent contre Mac-Mahon le parti républicain; il y eut une nouvelle Chambre. Elle ne daigna pas s'occuper de nous. L'F^xposition de 1878 nous passa devant le nez. Mais Thiers non plus n'en jouit pas, et il ne vit pas davantage, avant de mourir, cette amnistie dont il s'était déclaré partisan... quand ça ne l'engageait à rien. Vous devez savoir, en effet, qu'il a écrit, dans son Histoire du Consulat et de V Empire : « C'est une affreuse invention de la discorde que « l'exil; elle rend l'exilé malheureux, elle dénature son cœur, « elle le met à l'aumône de l'étranger, elle promène au loin « l'affligeant spectacle du pays. De toutes les traces d'une « révolution, c'est celle qu'il faut cilacer la première. »

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« Parfaitement exact, à cela près... que nous n'étions pas à l'aumône de l'étranger. Nous échangions avec lui des services, et il n'y perdait rien. A Genève, tous ceux d'entre nous qui avaient un métier en vivaient : tailleurs, comme d'Agincourt père, Andignoux, Ots, Martineau; cordonniers, comme Ledroit, Portalicr, Charles Rouchy,' Haymons, Gaillard, Guillemin, Michon, Dupoizat, Couturier, Leprêtre, Lafont, Chamarié, Copréaux, Guétat, Longueville, Etienne Faure, Hetzel, Vola; serruriers, comme Légalité, Tacussel, Porroche, (^hataing ; ébénistes ou menuisiers comme Redourtier et Lanthoine, de Marseille, Dissart, de Saint-Ktienne, Tony Graillât, de Lyon, Corneras, Chaffaut, F^lamion, Warcher: peintres en bâtiment, comme Martelet, Alphonse Bazile, un \ieillard, et le père Saignes, flanqué de ses concitoyens Ivonnais Pochon, Tissot, Aréthus, Verdier, Benoît Velay, canuts ou tisseurs devenus manœuvres ou commis, faute de mieux.

« Nigault, Lauprètre et Leblanc, du Creusot; Perrare, Schettel et Léonard Fournier, de Lyon, Dodille, étaient mécaniciens. Horlogers ou bijoutiers : Petite, Mathey, Joseph Amiel, Barbou, Guéry, Rebeyrolles, de Limoges, et Supplicy, du Creusot; chaudronniers- ferblantiers : Guittat, (ientil, Bonnevial, Lelièvre : potier, le brave père Lion, proscrit de ôl et de la Nièvre, comme son ami Gambon; typographes, Léopold Douce, Piéron, Joseph Roche; monteurs en bronze, KulVner et (^halain ; imprimeur, Adolphe Delattre, blessé le 22 mai, sur les barricades; tapissiers, Baudrand, Jules Favreaux et l'un des frères Thomachot (l'autre était menuisier) ; opticien. Poirier; graveur, Pitois; maçon. Pillard, de Marseille; armurier. Chômât: tourneurs. Destouches et Colonna; gazier, Dumartheray ; charpentiers, Létang et Joseph Béroud; tailleurs de pierre, Lafuit, Minot, Parisis, Jean Bosson;

1. La femme de celui-ci, Victorine B..., bien innocente de l'incendie delà Cour des Comptes, pour lequel elle fut condamnée à mort, a publié, en 1909, à Lausanne, les Souvenirs d'une morle vivanle. Elle est morte, réellement, en 1921.

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