Colomès avait lu Swift
dans lesquels je me consumerai. J'ai l'aumône en horreur; Je n'entrerai pas en même temps dans la mort et dans P Assistance publique : deux néants. Enfin, J'échappe au danger de recevoir à mon chevet de moribond, comme notre pauvre Vermorel, comme fiossel et comme tant d'autres! la visite du prêtre envoyé par ma famille pour me faire encore endéver. J'ai toujours vécu proprement, Je n'ai aucun linge sale à laver en confession.
Je ne dois rien. Deux petites boîtes que F on trouvera dans l'armoire à glace, contiennent l'argent de mon terme et de mes obsèques. Sur l'une est écrit : Loyer; sur l'autre : Incinération. J'exige le corbillard des pauvres. Ce n^est point, comme votre Hugo, par affectation : J'y ai réellement droit aujourd'hui.
A vous, mon ami, qui peut-être, un Jour, ferez rendre Justice aux hommes dont J'ai partagé la vie, les doctrines et le malheur, Je lègue, en souvenir d'eux et de moi, le portrait d'Eugène Varlin, ce Juste et ce martyr. Tenez-vous quelquefois debout devant lui, car on ne .s'agenouille pas, chez nous, devant les icônes.
Si la concierge consent à se charger de Vif-Argent, dont Je laisse ce soir la cage dehors. Je le lui donne. Sinon, Je vous serai obligé d'en prendre soin. Pourquoi ne pas plutôt r emmener avec moi ou lui rendre la liberté P Parce que Phonsine consultée en eût décidé autrement. Il y a des concessions que Philémon peut faire sans se parjurer.
Si vous Jugez devoir annoncer mon décès dans les Journaux auxquels vous collaborez, que ce soit. Je vous prie, en ces simples termes :
<f Le citoyen Etienne Colomès, qui Joua un rôle dans la Commune, vient de mourir à Page de soixante-seize ans. Ouvrier bijoutier, il avait commandé le Fort de Vanves. »
Soyez heureux. Méritez la femme qui vous aime et n'éprouvez Jamais la douleur de perdre vos enfants par désertion.
c H A p I T lu; 1) I X 1 1: M E 295
Je crois à V avènement de la justice et de la fraternité dans une république universelle.
Salut et liquidation sociale.
Etienne Colomès.
P. -S. N'oubliez pas qu^il est indispensable, pour obtenir V incinération, que ma mort paraisse accidentelle.
A ces lignes, tracées d'une main ferme, au dos d'un vieux faire-part du décès de Phonsine, était joint un autre chiffon de papier me conférant un mandat antérieur de trois mois à la lettre.
Au citoyen Lucien Descaves^ mon exécuteur testamentaire.
Sain de corps et d'esprit, aujourd'hui 'S\ décembre 19..., J'exprime le vœu formel d'être incinéré, comme ma chère femme Va été. Je compte sur vous pour faire respecter cette dernière volonté, au cas oii elle serait méconnue.
Je fus bouleversé, mais je l'eusse été davantage sans le post-scriptum qui m'invitait à délibérer sur une situation délicate.
Mon premier mouvement avait été de me précipiter chez Colomès et de mettre la concierge au fait; un second mouvement fut de me conformer aux intentions de l'ami qui plaçait sa confiance en moi.
Je ne doutais pas qu'il n'eût tenu parole et pris ses dispositions pour que j'arrivasse trop tard... Mon rôle d'exécuteur testamentaire commençait.
Je descendis, je traversai le jardin et dis à la concierge qui, justement, balayait l'escalier de la maison d'en face :
« M. Colomès est chez lui, n'est-ce pas?
— Certainement, je ne l'ai pas vu sortir. »
Je montai. Je tirai la bretelle de la sonnette... Personne ne vint m'ouvrir.
Je criai par-dessus la rampe à la concierge : « M. Colomès ne répond pas. Vous êtes sûre qu'il n'est pas sorti?
— Sûre. Sa boîte au lait est-elle toujours sur la porte?
— Oui.
— Il n'est donc pas levé. Je disais bien.
— Mais il se lève plus tôt d'habitude.
— Oh! oui. C'est bien étonnant...
Elle ajouta, après m'avoir rejoint sur le palier :
— 11 n'était pas malade hier soir, à preuve qu'il a plaisanté en passant devant la loge.
— Qu'a-t-il dit?
— Il a dit : Fichue saison ! Je ne parviens pas à me réchauffer... Ah ! ce n'est pas encore cette année que nous aurons un printemps comme celui de 1871 ! »
Je demandai à la concierge, en assurant ma voix, si elle ne sentait pas une odeur de gaz répandue dans l'escalier.
« C'est ce que m'a déjà demandé le locataire du second en partant, fit-elle. Il v a sans doute une fuite. Je vais envoyer chercher le plombier.
J'étais fixé. Je prolongeai néanmoins la comédie en me baissant, le nez sur la voie.
« Mais c'est chez M. Colomès!... Courez d'abord chez le serrurier... J'ai le pressentiment d'un malheur...
— Ah bien!... il ne manquerait plus que ça!... »
Ellle redescendit quatre à quatre. Elle était de retour, bientôt après, avec le serrurier.
En les attendant, j'avais encore frappé, essayé d'ébranler la porte. Des voisins m'entouraient, donnaient leur avis, partageaient mes craintes. Pas d'erreur... l'émanation provenait du logement de ce bon monsieur..., si poli..., si tranquille... Mais voilà..., un homme seul, ça ne sait pas, ça néglige les précautions élémentaires, comme de fermer à fond un robinet... Jamais, du vivant de sa femme, pareille chose ne serait arrivée... Si le serrurier tarde, il faudra bien enfoncer la porte, etc..