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intrépide. Finalement, tout était laissé à l'initiative de chacun. Je vis Delescluze sortir de la mairie, appuyé sur sa canne. Il allait inspecter nos défenses... ou bien choisir son lit de parade : un tas de pavés. Personne ne conservait plus d'illusions sur le dénouement. Les mâchoires de l'étau se resserraient sur nous. C'était la défaite, ce n'était pas la panique. On acceptait le sort. Les incendies ne furent pas inutiles; ils firent comprendre aux insurgés qu'ils n'avaient plus à demander ni à espérer grâce. Bon avertissement. La clémence du vainqueur n'a jamais grandi que lui. Possible que Thiers ait profité de nos violences; mais nous avions nousmêmes trop à gagner aux siennes, pour nous reprocher de les avoir provoquées.
— Pour n'être pas dérisoire, il faut qu'une couronne d'épines fasse saigner le front, dis-je.
— Vers midi ou une heure, possédé par l'idée fixe de joindre Varlin, j'étais place de la Bastille. Des femmes, des enfants, offraient leurs services aux fédérés... ; mais beaucoup avaient pris, derrière les barricades, la position du tireur couché, commode pour dormir. Ils avaient l'air ivres, ils n'étaient, comme moi, qu'exténués. D'autres mangeaient un morceau sur le pouce, aussi tranquillement qu'au chantier, et buvaient à la ronde dans un pot de fleurs ou à la régalade, au litre. Je bus avec eux. J'aurais bien voulu ensuite faire un somme, à l'ombre, en attendant les événements; mais je me connais : trois nuits blanches à rattraper.,.; la foudre même, en tombant à côté de moi, ne m'aurait pas réveillé. Enfin, je pensais encore : « Attention !... Prends garde qu'on n'insinue, en t'envoyant ad paires^ que tu cuvais ton a in! Il n'y a que les armées régulières auxquelles il soit permis de s'enivrer avant le combat. » C'est Canrobert qui disait à ses soldats d'Afrique, la veille d'un engagement sérieux : « J'apprends que beaucoup d'entre vous ont des économies. ,, Qu'ils se bâtent de les boire, ou bien ils auront affaire à moi! » Si l'un de nos généraux, à nous, avait tenu le même langage, quel billet de faveur pour Satory, hein?
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« Bref, je me raidis contre la fatigue, et je redescendis vers les boulevards. Je croisai une voiture d'ambulance à l'arrière de laquelle pendait un bras, comme une béquille au cul d'une charrette qu'on décharge... Un peu plus loin, je rencontrai un fédéré à qui un éclat d'obus avait enk^é les deux fesses et que l'on transportait dans un baquet rempli d'eau... Ah! les hurlements de ce malheureux et ses efforts pour flotter !... Je ne pourrais pas dire à laquelle des barricades de la porte Saint-Denis ou de la porte Saint-Martin, je brûlai mes dernières cartouches. Je me rappelle seulement qu'un orgue de Barbarie nous jouait des motifs d''Orphée aux Enfers, pour nous exciter. A partir de ce moment-là, je n'ai plus que des impressions confuses. Je marchais comme un somnambule... ; enfin, je promenais au hasard le sommeil agité, irrésistible qui s'était emparé de moi. J'errais encore la nuit venue, une nuit embrasée, où la bataille faisait à mes oreilles le bruit de la mer qui se retire, mais pour remonter quelques heures après. J'étais guidé par une main invisible... ou par un vague instinct de la conservation qui me dissuadait de rentrer chez moi, rue Chariot. Si j'avais fait le sacrifice de ma vie, je ne me souciais pas du tout d'être arraché de mon lit par les soldats pressés de me fusiller. La mort est une chose et les circonstances de la mort sont une autre chose. Le condamné peut avoir une préférence, pas vrai? Une chute que je fis, sans doute parce que je n'avais plus la force de me traîner, me réveilla en sursaut. Je regardai autour de moi. J'étais devant le marché du Temple. J'avais roulé pendant je ne sais combien de temps sans m'éloigner de mon quartier. Il fallait pourtant prendre une résolution. Phonsine \ ous dira si je fus bien inspiré en allant demander l'hospitalité à un de mes camarades de bataillon et d'atelier, Prosper Lagneau, qui demeurait cité lioufflers...
— Dis-le toi-même, bon apôtre! fait-elle, pour n'être point en reste d'agacerie avec lui.
— Soit. Vous connaissez la cité Boufflers, aujourd'hui cité Dupetit-Thouars... C'est un endroit bien curieux avec ses
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enfoncements, ses coins, ses racoins, ses culs-de-sac dans un cul-de-sac, ses cours fermées par des grilles qui ne défendent rien, et ses vieilles maisons basses, cernées de toutes parts, l'ne véritable souricière, quoi! Si j'en suis revenu, ce n'est pas de ma faute!
— Non, c'est de la mienne! marmonne malicieusement Phonsine.
Il se tourne vers elle, cligne de l'œil et poursuit :
— Je montai donc chez Prosper. Ce fut sa sœur qui m'ouvrit. Je ne l'avais vue jusque-là que trois ou quatre fois.
— Deux fois, précise Phonsine, qui a cessé de virer : la première fois à la sortie d'une réunion publique au Vaux-Hall, où j'allais chercher mon frère, et la seconde fois à un piquenique au Lac Saint-Fargeau, où l'on a dansé ensemble...
— Elle m'accueillit gentiment, malgré sa déception...; car c'était Prosper qu'elle attendait et non pas moi. Est-ce vrai?
— Aussi vrai que je te demandai d'abord de ses nouvelles.
— Et que je ne pus t'en donner. Alors, tu me dis : « Faut vous reposer. Vous en avez besoin. »
— Le fait est que je n'ai jamais vu quelqu'un dans un état pareil. Ah! tu n'étais pas beau!...
— « Si mon frère rentre, qu'elle ajouta, il prendra mon lit. » Je voulais m'étendre tout habillé sur celui de Prosper, mais elle m'obligea à me dévêtir... Elle m'ôta même mes chaussures, que j'étais incapable d'enlever tout seul. Est-ce exact, nom de nom?
— Oui ; tu avais la tête assez lourde pour dispenser les soldats d'y mettre du plomb. Il dormait, tandis que je tirais ses godillots. Le ciel tout rouge éclairait la chambre. Le bruit des détonations se rapprochait, mais il ne l'entendait pas... Quand je l'eus déchaussé, bien le bonsoir! Il n'a plus pris conseil que de l'oreiller. Et il en disait, des choses, dans son sommeil! Il appelait Eugène, il appelait Prosper, il se figurait être encore au fort de Vanves.
— Je battais la campagne.
— Tu la battis toute la nuit et une partie de la journée du
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lendemain, avec un peu de fièvre, juste assez pour m'aider à sauver la situation, si elle se compliquait; et nécessairement elle se compliqua. Les soldats, vers le soir, pénétrèrent dans la Cité. Ils perquisitionnaient partout... Mais j'avais eu le temps de réfléchir... Je le réveillai et je lui dis : « Ne parlez pas, ne bougez pas... et laissez-moi faire... »
11 l'arrête, de peur qu'elle ne diminue son mérite en glissant sur les détails.
— Pas sî vite, je te prie. Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle avait fait disparaître tout ce qui pouvait me trahir ou me compromettre : armes, képi, vareuse, pantalon, godillots, guêtres... A leur place, elle avait étalé au pied du lit des vêtements civils de son frère. Mieux encore, citoyen : elle m'avait débarbouillé, lavé les mains et peigné pendant mon sommeil 1...
— Et puis après? interrompt Phonsine.
— Après? Tu n'as peut-être pas eu la présence d'esprit de disposer des fioles de pharmacie sur la table, pour blouser les soldats... »
Rien de plus drôle ni de plus touchant à la fois que Philémon faisant l'éloge de Baucis sur un ton courroucé.
Elle hausse les épaules : — Que d'histoires pour peu de choses!
— Enfin, quand un sergent se présenta, elle n'eut qu'à me désigneren disant: «C'est mon frère... lia la fièvre typhoïde.» pour mettre en fuite le sergent. Mais que ce brave garçon, s'il court encore, ne s'imagine pas que son apparition m'a été funeste. C'est tout le contraire, hein, Phonsine? L'amour, après une émotion comme celle-là, ne s'attarde pas aux préliminaires...
Phonsine ne rougit pas. Kougir n'est plus de son âge. Mais ses yeux restent clos un instant, pour mieux voir en arrière.
Colomès, cependant, continue : — Nous n'étions pas encore au bout de nos peines. Nous fûmes avertis, bientôt après, de la visite du commissaire, qui me connaissait : « Tu vas chan-