‹ Philéonmon, vieux de la vieilleChapitre 25 sur 134 · Lacord est mort à Paris en · texte numérisé non relu

Lacord est mort à Paris en

Proscrits. On l'appela, cette fois, la Solidarité. Elle eut son siège rue Berger, aux Grottes. Son président fut un employé de commerce nommé Gaston, et son secrétaire, un mécanicien Charles .Michelot. Elle eut des vicissitudes, fut réorganisée au mois de décembre 1875. avec Alavoine pour trésorier et fonctionna jusqu'à l'amnistie. Mais c'était tout de même en 72 que notre lune de miel... je veux dire celle de la proscription, avait eu son dernier quartier. »

J'écoutais attentivement le père Colomès. Quelle mémoire prodigieuse avait ce vieillard ! Quelle précision dans le détail ! Quelle riè\re permanente! Cet irréconciliable ennemi de l'encre et des plumes qui la crachent, avait un culte pour la lettre ou l'imprimé qui lui rappelaient une circonstance de sa vie d'exil. Jamais billets d'amour n'ont tremblé entre des mains plus pieuses. Leur émotion me gagnait. Je n'ai point connu d'homme qui pût faire sienne autant que Colomès cette pensée de M'"' Ackermann : « Il en est de certains points culminants de notre vie, comme des hautes montagnes : quelle que soit la distance qui nous en sépare, ils nous paraissent toujours proches. »

Oi'iL y eût dans la vie de mes voisins un autre drame que ceux de la Commune et de la proscription, je n'en doutai point, un jour que j'attendais, en causant avec M""" Colomès, chez elle, le retour de son mari.

Pour me faire prendre patience, elle avait eu l'idée de me montrer un de ces albums de photographies qui constituaient autrefois et constituent encore, en province, les archives iconographiques de la famille. Tout le monde pouvait les compulser sur le guéridon du salon. On y voyait naître, grandir et se marier les enfants, qui devenaient à leur tour des hommes et des femmes tournés vers le passé. La caricature (les modes surannées était faite par le temps et mettait

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de l'attendrissement dans le sourire. En leur cadre ovale ou rectangulaire, au recto et au verso d'épais cartonnages dorés sur tranche et biseautés, les portraits se succédaient par quatre, autant que possible groupés sympathiquement. De distance en distance, une carte de plus grand format tenait toute la page et semblait commander une nouvelle section prête à défiler.

C'était le reliquaire des affections et du souvenir.

L'album de Phonsine, relié en chagrin, avait perdu l'agrafe d'un de ses fermoirs.

« Dame! il a fait toute la proscription! » me dit-elle avec orgueil.

Il y paraissait. La peau était égratignée, maculée, flétrie; mais ce qu'elle recouvrait et défendait me ravit encore.

D'abord une reproduction du buste de la Liberté, sculpté par Gustave Courbet et qui surmonte une fontaine de La- Tour-de-Peilz. C'était comme l'icône au seuil de la maison'.

Ensuite, venait, accoudé sur une table, en redingote noire et pantalon clair, le visage pensif, dans un collier de barbe brune, Eugène Varlin, le jeune relieur socialiste, le héros qui prépara de son cerveau plein et de ses mains pures, l'émancipation de la classe ouvrière.

Delescluze, Vermorel, Flourens, Ferré, Rossel, Millière, Tony Moilin, Gaston Crémieux, qui ne manièrent jamais l'outil, eux, ne méritaient, aux yeux de Colomès, une place à côté de Varlin, que parce qu'ils étaient morts en beauté, en lumière, comme lui.

Puis, je ne reconnus plus personne. C'était la foule des anonymes, des dévouements obscurs, des combattants dispersés par la rafale versaillaise et tournoyant dans l'espace..., toute la famille de Colomès et de Phonsine, en un cimetière aux concessions rapprochées, avec des allées entre elles et le même entourage modeste pour chacune. Sur toutes, le vieux

1. Il y en a une reproduction à Meudon, devant la porte de la terrasse du château.

ménage mettait un nom, une date, et parfois ses regrets en guise d'immortelles.

Phonsine, cependant, baissait la voix pour me donner un détail que je n'entendais pas, saisi de respect, moi aussi, devant ces figures enfumées et comme noires encore de poudre.

Ces ouvriers, la semaine finie, pouvaient se reposer, attendre, en rabâchant éternellement, des jours meilleurs. Ils avaient célébré le dimanche en prenant le fusil. Ils avaient cru, eux aussi, eux les derniers, que leur sang répandu crierait : Succès! Succès de leurs revendications, réalisation de leurs espérances, accomplissement de leurs vœux... Comme si une saignée avait jamais fortifié le malade sur qui on la pratique! Les fils, heureusement, sont revenus de l'erreur des pères,.., mais cela empéche-t-il de vénérer les pères, dont le sang généreux abreuva les sillons?

Les mères aussi... qui furent à la peine et souvent au martyre... Quelques-unes, des ménagères que le bonnet à brides endimanchait devant l'objectif, étaient là... Avaient-elles bien compris le sens et la portée de l'insurrection? Qu'importe! leur place était là tout de même. Elles avaient suivi un père, un frère, un mari, un amant; elles les avaient suivis aveuglément, soit! Mais leur cécité, conséquence du siège, des privations, de la misère, imposait, en ce cas, le respect réclamé par l'exclamation de Colomès, un peu comique dans la forme seulement : « Chapeau bas, fils Dumas, devant ces femmes, à qui ont ressemblé les femelles de Versailles et de la terrasse de Saint-Germain, les femelles aux Camélias, — lorsqu'elles furent mortes! »

Mais quels étaient ces deux-là, debout, appuyés l'un sur l'autre, et figés dans l'attitude et l'apparat d'un couple, le jour des noces, au Lac Saint-Fargeau?

« C'est nous, peu de temps après notre arrivée à Genève, dit Phonsine. Vous ne nous auriez pas reconnus.

- Non.

— Etienne, pour s'échapper, avait fait couper sa barbe et

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elle n'était pas encore repoussée. C'est par un Français nommé Lériot, élève de Nadar, établi aux Pâquis, que nous avons été photographiés. J'étais plus grosse qu'à présent, hein!... pour cause. »

Et pour m'éclaircir l'allusion, ayant posé le doigt sur un portrait de gamine, voisin du groupe, elle ajouta :

« Louise, notre fille. »

J'ignorais que le ménage eût un enfant. Immédiatement, l'idée d'un deuil affreux me traversa l'esprit.

« Vous l'avez perdue?

— Non, répondit Phonsine. Elle est mariée en province. Son père ne la voit pas. »

Je n'avais qu'à insister un peu, je le sentis, pour faire sourdre une confidence ; mais la clef tourna dans la serrure : Colomès rentrait.

« Ne lui dites pas que je vous ai parlé de Louise, ça vaudra mieux », murmura Phonsine en refermant l'album qu'elle rangea.

Je lui donnai aussitôt un gage de discrétion en fournissant le sujet d'une conversation que nous avions l'air de poursuivre.

« Savez-vous , cher ami, ce que je demandais à votre femme?

— Ma foi, non.

— Ce que signifie cette liste d'auteurs célèbres dressée par vous, là...

— Ah!... le pilori! »

Le pilori était une bande de papier 'épinglée au mur, jà droite de la cheminée. Elle portait, tracés d'une main ferme, ces noms, que j'ai copiés plus tard :

Maxime Du Camp. Renan.

Louis Blanc. Goncourl.

Théophile Gautier. Champ fieury.

Leconle de Lisle. Caro.

Jules Simon. A bout.

1* H I I. K M O N V I E f X D li LA VIEILLE

Ernest Daudet.

Lou'iH Veuillol.

F. Sarcey.

De Pressensé.

Le /lis Dumas.

Henri Martin.

Paul de Saint-Victor.

Mendès.

La S and.

./. Claretie.

Barbey d'Aurevilly.

Berge rat.

Taine.

Littré.

Bourget.

De VosrDé.

Chaque fois que Colomès relevait dans un livre, un journal, une condamnation sévère de la Commune ou de ses partisans, il ajoutait à la liste le nom du juge. C'était ce qu'il appelait le pilori.

« Et j'en oublie certainement, » soupirait-il parfois.

Ce poteau infamant, j'ai dû contribuer moi-même à le pourvoir, en prêtant à mon voisin beaucoup de livres qu'il n'avait jamais eu les moyens d'acheter.

— Il vous faudra bientôt une rallonge, comme en ont, dans les livrets militaires, certains feuillets de punitions, lui dis-je.

— J'en mettrai unel Que tout ce qu'ont vomi contre nous les écrivains bourgeois retombe sur eux!

.le me souviens de son irritation à la lecture de la Correspondance de George Sand. Dans une lettre écrite après la Commune, elle dit notamment : « Ne défendons pas cette horde infâme. »

— Ahl s'écria Colomès, en me rapportant le volume, je lui conseille de parler! Avec le fils Dumas, c'est vieille et jeune garde! Pas étonnant que la vieille ait maudit le pétrole : elle ne brûlait que de l'huile. Kt ce qu'elle en a brûlé!... Une chose ne vous frappe pas ?

— Laquelle?

— La quantité de pouates qui ont éprouvé le besoin de nous donner le coup de dent du chacal? (Colomès prononçait le mot poète comme il eût fait pouah ! avec un indicible mépris.) De quoi ces mirlitons se mêlent-ils?

— Des mirlitons, ,. pas tous! Plutôt des oiseaux qui vous

reprochent de les empêcher de chanter, en troublant le bocage.

— Allons donc! Ces inutiles ne voient, dans la révolution sociale, que la fin de leur scandaleux privilège. Rassurez-les. Comme ils ne sont bons à rien et qu'ils ont toujours vécu du Pouvoir, le jour où la racaille aura le dessus, ils feront cantate à la racaille... et elle est assez bonne fille pour les entretenir, comme la monarchie et l'Empire ont payé leurs services à Hugo, Banville, Théophile Gautier, Leconte de Lisle... et autres faiseurs de carambolages!

— Pierre Dupont, lui-même, cher ami, ne fut pas, hélasl plus ferme dans ses principes, ni dans son désintéressement.

J'ai jeté exprès le nom de Pierre Dupont, protégé de la princesse Mathilde et rallié à l'Empire. Colomès, atteint dans sa prédilection, bondit : « Pierre Dupont eut des défaillances, c'est vrai; mais il vécut toujours près du peuple, lui! Vos pouates sont courtisans et menteurs de nature. Voilà votre Théophile Gautier...

— Un grand écrivain doublé d'un brave homme. Un ouvrier comme vous : Gautier-le-Diamantaire... ///our/ia/7 la meule, disait-il, pour faire vivre les siens, et sur cette meule il taillait des diamants à facettes. En politique, ma foi, je crois bien qu'il professait l'indifférence de Banville et que tous les deux étaient du parti romantique exclusivement.

— C'est plus commode. On attribue à Gautier, en tout cas, un mot que les francs-fileurs de 70 ont trouvé admirable. Lorsqu'il apprit, étant hors de France, que la guerre était déclarée, il s'écria noblement : « On bat maman, j'accours! »

— Et il accourut, en effet.

— Oui..., mais non parce qu'on battait sa mère.

— Et pourquoi donc ?

— Ah! vous êtes encore un drôle de paroissien... qui fait semblant de lire son livre de messe! Ouvrez le Journal des Goncourl, citoyen, vous y verrez votre Concourt rencontrant

Gautier et lui disant : « Pourquoi diable, Théo, êtes-vous revenu de Suisse? » Et Gautier de répondre, sincèrement cette fois ; « Le manque de monnaie, mon cher, cette chose bête qu'on appelle faulte d'ar^enl! » Et il se mit à en gagner sur notre dos, \e pouale filiall Terrible GoncourtI Quelques jours après les massacres, les incendies et les ruines de mai, il dîne avec Flaubert, qui est venu à Paris chercher un renseignement... pour La Tentalion de sainl Anloine! Et Goncourt note : « Ce cataclysme semble avoir passé sur lui sans le détacher en rien de la fabrication de son bouquin! » Ah ! ils se jugent bien entre euxl Des fabricants de bouquins, voilà ce qu'ils sont! Quand le bouquin va, tout va! Tas d'entrepreneurs! »

Et la joie de m'avoir collé sous bande ayant fait tomber son pantalon, il le remonte à deux mains, puis exécute deux ou trois flexions légères, comme pour accommoder la fourche.

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