CHAPITRE CINQUIÈME
un moyen de nous tenir en haleine. On battait la semelle en écoutant Elisée Reclus, Lefrançais, Brousse, Guesde, Teulière, Zeppenfield, André Léo, Paule Minck, James Guillaume, Jouko\sky... Les conférences étaient données soit dans les Cercles d'études ouverts un peu partout, soit dans les locaux des sections de la Fédération Jurassienne. Quand les orateurs faisaient défaut, on les remplaçait par des lectures de Bûchner ou du cours d'Economie sociale du docteur De Paepe. La plus curieuse de ces réunions était celle que Lefrançais et Joukovsky avaient fondée pour mettre en rapport les rédactions de la Revue socialiste et du journal russe le Rabolnik. Ces deux organes donnaient aux nouvelles de Russie toute la publicité désirable et montraient reliés, comme par des fils télégraphiques, le gibet du champ de Smolensk, où l'on pendait, et les poteaux de Satory, où l'on fusillait encore le 22 janvier 73..., vingt mois après la défaite de la
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« De tous les Russes en relations avec nous, le plus sympathique était Nicolas Joukovskv. Il possédait le don de plaire et séduisait jusqu'aux enfants, qui l'appelaient leur vieux Jouk... Agé alors d'une quarantaine d'années, il avait des connaissances variées et tenait tète à quatre ou cinq contradicteurs à la fois. Toujours à la parade et à la riposte, avec de la distinction dans les manières et même une certaine élégance, il se faisait pardonner son esprit un peu voltigeant par une obligeance à toute épreuve et un cœur d'or. Proscrit dix ans auparavant pour affiliation à une société secrète de Pétersbourg, il s'était réfugié à Londres, puis en Suisse. Marié à une petite-fille du général Jomini, admirable compagne, intelligente et sûre, qui renonçait, pour le suivre, à une existence brillante, il avait pour belle-soeur cette M""" Olga, si dévouée d'autre part aux proscrits français'.
« Les compatriotes de Lefrançais et de Joukovsky se donnaient rendez-vous à la Terrassière, dans un caboulot, où
1. Joukovskv et sa belle-sœur sont morts tous les doux à (ienèvc, lui, en 1895, elle, en i904.
1 82 H n I L É M o N V I K r X de la vieille
Phonsine et moi nous allions quelquefois diner le dimanche. Il était tenu par une digne femme, la mère Gressot. Elle ne se bornait pas à nourrir pour vingt sous par jour ses pensionnaires, des étudiants nihilistes pour la plupart: elle leur ouvrait le crédit le plus aveugle. Quand l'un d'entre eux disparaissait sans acquitter sa note, elle en prenait peu de souci. Et, de fait, au bout de quelque temps, arrivait à son adresse, sans désignation d'expéditeur, un chèque de cent ou deux cent roubles, qui la désintéressait largement et qu'elle portait au compte en souffrance de ses débiteurs éclipsés.
« Ahl les bons repas que nous avons faits làl... dans un petit bosquet, derrière la maison! Nous a\ ions l'illusion d'être... ailleurs..., enfin, vous comprenez?
« Un soir que nous étions restés silencieux, dans l'ombre et les coudes sur la table, je dis à Phonsine. en me levant tout à coup :
— Allons, rentrons maintenant à Paris!
« VA]c fut comme réveillée en sursaut, me gronda et fit bien..., car j'avais romjju le charme en voulant le prolonger! »
SI H la crise industrielle et commerciale que Paris traversa après la guerre et les deux sièges, Colomès a, comme sur beaucoup d'autres choses, des idées arrêtées.
Il me les a souvent exposées sans me convaincre...
C'est ainsi qu'il attribue cette crise, non point aux conséquences du traité de Francfort, mais uniquement au désarroi que le massacre, l'emprisonnement, la déportation et l'émigration des ouvriers, mirent dans les ateliers. Il se représente Thiers parcourant, dans les bottes de sept lieues de Napoléon, le champ de bataille de mai, jonché de cadavres, et murmurant lui aussi : « L'ne nuit de Paris réparera tout cela! »
« Mais un caporal se forme plus vite qu'un contremaître. Atfaiblie par une perte de sang considérable, exposée, pen-
dant sa convalescence, à tous les inconvénients d'un traité de paix onéreux, la classe ouvrière laissait échapper le meilleur des reconstituants. L'Edit de Nantes avait poussé hors de France des fortunes et des bras; la répression versaillaise ne chassait que des bras. Le mal était plus grand.
« Lorsque Thiers, les sabres rentrés au fourreau, les mitrailleuses remisées, les pavés épongés, annonçait au pays la fin des hostilités, la France, par les routes qui mènent aux frontières et par les chemins de rOcéan qui mènent en Nouvelle- Calédonie, continuait à perdre le plus pur de son sang. On peut toujours, dans ces conditions, déclarer que l'ordre est rétabli; on ne risque pas d'être démenti en disant que le cimetière et le désert sont tranquilles.
« C'était le cas pour le cimetière et l'atelier parisiens, l'un dans l'autre, en 187L La moisson avait fauché tout ensemble le bon grain à foison et l'exceptionnelle ivraie. »
Là-dessus d'accord; mais Colonies ne veut pas convenir qu'il exagère en évaluant à cent mille le nombre des ouvriers mitraillés, déportés ou en fuite. Est-ce de sa faute si je n'ai consulté que le général Appert, dont le fameux rapport énumère seulement les dégâts causés par les conseils de guerre grêlant sur tous les métiers?
Naturellement, il se fie plutôt, quant à lui. Colonies, à l'enquête qu'une fraction du Conseil municipal a publiée au mois d'octobre 1871, lorsque Paris était encore en état de siège. Ouverte dans les ateliers, elle y faisait, outre l'appel des condamnés, l'appel des morts, l'appel des proscrits et l'appel enfin des familles qui avaient suivi leur chef ou leur soutien, en exil. Si les chiffres cités à la tribune, en 1876, par Lockroy sont sensiblement inférieurs à ceux de l'enquête à laquelle il participa, la différence s'explique. Ne pas oublier, en effet, que vingt-deux mille personnes, jetées en prison sur une simple dénonciation, ne furent libérées qu'en 1872, après des mois de détention. En juin, les conseils de guerre avaient encore seize cents prévenus à juger.
« Quoi qu'il en soit, je dis et je répète, ajoute Colomès,
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que la République vindicative de Foutriquet à la Houppe alla, dans les représailles, plus loin que n'ont été les commissions militaires de 48. »
Mon voisin a mis la main sur le document invoqué. Il me l'apporte triomphalement. C'est le premier numéro d'un journal : I.a Municipalité, rédacteur en chef Yves Guyot.'
Colomès ne comprend pas encore qu'on ait contesté la valeur de ces renseignements recueillis par une demi-douzaine de conseillers municipaux : Lockroy, Allain Targé, Bonvalet, Jobbé-Duval, Mottu et Charles Murât. Il ne tenait qu'aux incrédules de contrôler et de rectifier, s'il y avait lieu, leschiffrescensément inexacts. Cette vérification n'ayanttenté personne, les résultats de l'investigation demeurent acquis.
« Etudiez-les, citoyen. Vous verrez combien toutes les industries furent éprouvées, principalement l'habillement et l'ameublement. La cordonnerie eut son personnel réduit de moitié; sur trente mille tailleurs, dix mille manquaient et les vides étaient à proportion aussi considérables dans la lingerie, la ganterie, la chapellerie, etc.. La couture et la mode, souverains de l'élégance, subissaient le même déchet. A Genève, à Bruxelles et à Londres, des femmes et des filles de réfugiés étaient accueillies comme une aubaine, supprimant, pour le goût, les distances. L'industrie du meuble, qui faisait vivre soixante mille ouvriers, était décimée dans les trois arrondissements où ils se concentrent. Les menuisiers en siège portaient leur main-d'(euvre et leur savoir-faire, incomparables jusque-là, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en Allemagne et en Amérique, où cette industrie n'existait pas encore, pour ainsi dire. Aussi les entourait-on d'égards et ne négligeait-on rien pour surprendre leurs secrets de fabrication. A Metz, citoyen, nos sculpteurs sur bois gagnaient deux francs l'heure, vingt sous de plus qu'à Paris, et, pendant qu'ils travaillaient, des équipes d'ouvriers allemands se
1. Numéro spécimen du 5 octobre 1S71. Le Directeur-gérant était Emile Desbeaux, plus tard directeur de l'Odéon.