CHAPITRE S I X I È M E
dit, d'un jet : « Eh! bien..., pototo... pototiti... » Puis, avec dépit, elle articule nettement : « Fichue bête! »
« \'ous voyez, dit Colomès, non sans satisfaction, tout son vocabulaire n'a pas péri. Ça doit être bon signe. »
On dirait qu'il parle de l'arche emportant sur les eaux du déluge quelques couples d'animaux, afin d'en sauver l'espèce. Il espère que l'un d'entre eux, lâché, rapportera un jour le rameau d'olivier.
Mais je crains bien que le docteur ne partage pas cet optimisme.
Je m'arrange pour le suivre lorsqu'il s'en va.
« Oh! à vous, fait-il, au bas de l'escalier, je peux dire non pas la vérité, mais ce qui me semble être la vérité. Je serais étonné si la paralysie, à présent, rétrocédait. Nous allons voir apparaître la contracture secondaire et s'installer l'impotence motrice. Il faudra nous estimer heureux qu'elle soit incomplète, car elle constituera, en ce cas, une infirmité à peu près supportable.
— Et... rien à faire pour obtenir un résultat meilleur?
— Hien... peu de chose..., l'exercer à la marche, masser les muscles, éviter le plus possible l'immobilité favorable aux rétractions... et puis... attendre...
— Et pour l'aphasie?
— Rien non plus. Aucun moyen thérapeutique ne peut remédier à une lésion accomplie. M"" Colomès a soixantehuit ans, ne l'oubliez pas. A cet iige, les lésions organiques sont graves et ne s'amendent pas avec le temps, au contraire! L'usure n'est pas nécessairement plus apparente chez les vieillards que chez les gens bien mis dont le linge est mûr et près de s'élimer. Il n'y a guère de beaux vieillards, comme on dit, qui ne soient râpés par-dessous. Ne prenez pas ces réflexions de ma part pour une défaite. L'aveu d'impuissance ne me coûte pas. En réalité, les conclusions de l'art médical sont encore aujourd'hui celles de Trousseau, qui terminait ainsi une de ses magistrales Icc-ons de l'Hôtcl-Dieu : « Nous ne pouvons pas plus guérir l'aphasie que la paralysie
« qui l'accompagne. La nature à peu près seule fait les frais « de l'amélioration... et celle-ci n'est toujours que partielle. »
C'est encore le printemps, déjà presque Tété. Fhilémon et I Baucis ont rouvert leurs fenêtres ; mais Baucis est, devant la sienne, comme un oiseau englué au bord même du nid. Vif-Argent, dans sa cage, sautille cruellement. Des deux, c'est le plus libre. Peut-être, après tout, se réjouit-il seulement d'avoir un compagnon de tous les instants, à qui l'on donne aussi la becquée.
Philémon est admirable. Depuis deux mois, il ne quitte pas la malade. Je le vois aller et venir autour de son fauteuil, s'agiter pour deux, parler, faire les gestes et la besogne que faisait Phonsine, afin qu'elle prenne son empêchement en patience. Deux fois par jour, il l'oblige à se lever et à marcher, appuyée sur lui..., puis, assis en face d'elle, il pratique le léger massage prescrit à la flexion des membres. Baucis le laisse faire, passive. On dirait qu'il essaie délicatement, comme l'inventeur en chambre, un jouet articulé.
La contracture est maintenant permanente; on ne peut que tenter d'en arrêter les progrès. Phonsine porte le bras droit en écharpe, appliqué contre la poitrine; ses doigts, le pouce en dedans, menaçant la paume de la main. Colonies lui coupe fréquemment les ongles qui, sans cela, entreraient dans la chair.
La contracture n'a pas gagné le visage; l'aphasie, en revanche, persiste. La pauvre femme est incapable d'exprimer sa pensée par la parole. F^lle connaît l'usage des choses, mais n'en sait plus le nom. Quand on le lui demande, elle répond toujours : pototiti... , s'impatiente et, quelquefois, se traite de fichue bête, comme une personne à qui la mémoire fait momentanément défaut, sans plus. Colomès s'ingénie pour la distraire, met en œuvre pour y arriver
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toutes les ressources de son esprit. 11 fait la cuisine, le ménage lave et essuie la vaisselle, en nommant les objets à mesure qu'il les manie, comme on enseigne une langue étrangère par la méthode directe, ou comme on défriche un petit enfant.
Il a également entrepris la rééducation motrice de l'hémiplégique. En même temps qu'il lui apprend à marcher et à se servir de son bras, il lui répète les mots plusieurs fois de suite. Quand il cesse de les répéter, les mots voltigent encore sur les lèvres et dans ses yeux. Je les attrape sans les entendre, et peut-être Phonsine les attrape-t-elle aussi; mais elle ne les retient pas. Colomès a une idée fixe. Il attribue la paralysie de sa femme à la révolution qu'elle a éprouvée en apprenant un jour leur condamnation à un chômage perpétuel par la fabrication mécanique de la cotte de mailles, qui leur avait toujours, jusque-là, procuré de l'ouvrage. Et alors, voici ce que Philémon a imaginé pour rendre à Baucis la santé avec la confiance. Il a obtenu, à titre gracieux, du travail de la maison qui leur en confiait naguère, et il emmaille des anneaux, sur son établi qu'il a poussé devant Phonsine. Il lui donne ainsi, croit-il, une illusion bienfaisante.
Il va plus loin : il fortifie cette illusion en disant tout haut, gaiement :
« J'en étais bien sûr! Cette mauvaise plaisanterie ne pouvait pas durer. Qu'on me la montre, non, mais qu'on nous la montre, hein! cette machine qui aura la souplesse des doigts et la précision de la pince I... Ne te fais pas de bile, va, il y a encore de beaux jours pour la cotte de mailles fabriquée à la main ! Il y en a tellement en perspective, des beaux jours, que je t'engage à te rétablir promptement, si tu veux que nous suffisions aux commandes. Ah! Ah! leur machine à retirer le pain de la bouche... ferraille à vendre! Les saligauds n'ont pas encore la peau de l'ou\rier... des bons ouvriers comme nous, ma Phonsine!
— Oh! pototo... pototiti... » fait-elle, plaquant invariablement ces pauvres accords sous le chant d'allégresse feinte.
Je m'y suis laissé prendre. Il m'a dit tristement :
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« Pensez-vous 1 De la frime I... » Et il ajoute, dans le désordre de son cœur : — Ce qui me tourmente, si elle j^uérit, c'est une rechute possible, quand je serai obligé de lui dire la vérité. »
Kn attendant, ce n'est pas encore assez de travailler pour rire, je l'entends travailler en chantant. Il veut, sans doute, exciter l'émulation de la malade ou bien lui réapprendre en musique des mots qui, parlés, ne sont plus contagieux. Il espère un miracle de cette tentative; mais elle est vaine. Phonsine l'écoute avec plaisir sans toutefois recouvrer la faculté de fredonner ses airs favoris, ni de savourer des paroles dont pourtant elle était friande, comme de sucre. Fout leur répertoire y passe I Mais qui sait? Peut-être a-t-il mal choisi. Il essaie tour à tour les ariettes, les romances et les chants robustes, ainsi que les clefs d'un riche trousseau. Aucune n'ouvre la cellule secrète du langage articulé. Il ne se décourage pas et recommence, s'attarde à des mots qui me paraissent, à moi, insignifiants, mais qui empruntent à des circonstances que j'ignore, une vertu magique.
Philémon en est pour ses frais et chante dans le désert.
Ln matin..., ah! je m'en souviendrai toujours..., un matin, je travaillais derrière mon rideau, lorsqu'un refrain de Phonsine frappa mes oreilles, et quel refrain I celui qui narguait Colomès, lorsqu'il y avait brouille passagère dans le ménage :
.Je suis Hoyal-Tambour .l'aime ma l'omponnelle!...
De quelle voix courroucée mon \oisin tonnait alors contre cette évocation de l'ancien régime, et comme il avait tôt fait de le foudroyer avec les accents de Pierre Dupont ou de Pottier! Il semblait que jamais rien ne pût le contraindre à épouser l'absurde prédilection de Baucis... Et c'est pourtant bien lui, ce matin, que le Hoyal-Tambour racole 1
J'écarte mon rideau, je regarde... et je vois Philémon,