‹ Philibert CommersonChapitre 2 sur 3 · NATURALISTE VOYAGEUR · texte numérisé non relu

NATURALISTE VOYAGEUR

ÉTUDE BIOQRAPHIQUE,

Juslum et tenacem propositi virum,

( Horat.)

Vers le milieu du XVIII» siècle, un jeune naturaliste, plein do zèle , d’ardeur et de savoir, employait ses rares loisirs à composer un ouvrage ayant pour litre : Le Martyrologe de la botanique ^ et il écrivait à run de ses amis qu’un jour, sans doute, il figurerait lui-même dans cette triste et glorieuse nomenclature. Sa prévision devait fatalement se réaliser, car il mourut à Page de quarante-six ans, épuisé de travail et de fatigues, séparé par tout un hémisphère de sa famille, de ses amis, de son pays natal , en léguant à sa patrie les fruits de ses laborieuses recherches , ainsi que l’exemple d’une courte et pénible existence, dévouée tout entière à l’étude de la nature.

Ce naturaliste était Philibert CommeHson, nom justement célèbre dans les fastes de la science, bien que l’homme illustre qu’il représente soit personnellement trop peu connu. Ses découvertes sont des plus nombreuses et des plus importantes ; ses collections, qui existent encore au Muséum de Paris , figurent parmi les plus précieuses richesses que possède cet établissement. On ne trouve quelques détails sur sa vie que dans un

Éloge que l’astronome Lalande publia, en 1775, dans le Journal de Physique de l’abbé Rozier. Cet éloge est la source à laquelle les biographes ont tous recouru, tantôt en le copiant , tantôt en l’abrégeant avec plus ou moins d’habileté et d’exactitude. J’y ai puisé moi-même d’intéressants détails 5 toutefois, d’autres documents sur ce noble martyr de la science restaient épars dans sa correspondance, dans les papiers, dans les souvenirs rassemblés par sa famille, dans les archives du Muséum, ou dans quelques recueils aujourd’hui devenus assez rares.

Presque compatriote de cet homme si recommandable, je me. suis appliqué à réunir tous ces éléments, afin de rappeler Commerson à la mémoire de nos contemporains, et aussi pour reproduire quelques fragments de ses longs voyages, de ses observations, qui méritent hautement d’être conservés à la postérité.

Philibert Commerson naquit à Châtillon-les-Dombes (Ain) le 18 novembre 1727. Son père était notaire et conseiller du prince de Dombes (1). Philibert était l aine de sept freres, et fit une partie de ses études classiques à Bourg en Bresse. Un cordelier, le père Garnier, son professeur de troisième, qui l’avait pris en amitié, lui donna dans ses promenades, quelques notions de botanique. Il n’en fallut pas davantage pour décider en lui une irrésistible vocation.

Après avoir fait à Bourg deux années de rhétorique, il alla achever ses classes à Cluny, en Méconnais, où existait alors un collège célèbre, dirigé par les Bénédictins (2). Ses parents le destinaient au barreau, mais à peine rentré dans sa famille, il déclara qu’il n’avait aucun goût pour la jurisprudence, tandis qu’un penchant bien prononcé l’entraînait vers l’étude de la médecine et surtout de l’histoire naturelle. Son père, vivement

contrarié dans ses projets d^avenir pour son fils , ne se décida que Tannée suivante à le voir changer de carrière et à Tenvoyer prendre ses grades à Montpellier,. C’était vers la fin de Tannée

Cominerson était d’une complexion telle, qu’un simple goût devait bientôt chez lui se changer en une véritable passion. Ardent au travail comme au plaisir, ses simples jeux dégénéraient trop souvent en excès et en violences. Il ne tardait pas à s’en repentir et,^ revenu à la raison, il s’enfermait pour quelque temps d’une manière absolue ; le goût de Tétude reprenait alors ses droits et il faisait des progrès rapides. Il s’occupait déjà de former un herbier qui devait l’emporter en nombre et en rareté sur tous les herbiers connus jusqu’à lui. Pour y parvenir et aûn d’enrichir sa collection , il ne respectait rien et ne reculait devant aucune difficulté. Il était toujours en guerre avec les pro-fesseurs (3) et surtout avec les jardiniers , dont il ravageait les plantations, à ce point que Ton dut lui interdire l’entrée du jardin botanique de la faculté. Mais cela ne l’arrêtait point , et quand il ne pouvait se procurer ouvertement les plantes qu’il ambitionnait, il n’hésitait pas à escalader les murs de l’école pendant la nuit, au risque des plus vives remontrances et même de plus d’un danger.

Pourvu du grade de docteur, Cominerson passa encore quatre années à Montpellier, avant de rentrer dans sa famille, herborisant avec ardeur dans les Cévennes, dans les Pyrénées, sur le littoral de la mer, en Provence et dans les Alpes. Tant de zèle et de savoir Tavaient déjà signalé de toutes parts comme un naturaliste exceptionnel. Le professeur Gouan Tavait fait connaître à Linnée, et celui-ci ayant reçu de la reine de Suède Tordre de s’occuper d’une description des poissons de la Méditerranée, chargea Cominerson d’entreprendre ce travail. Le jeune naturaliste y répondit avec empressement, et il en résulta bientôt une ichthyologie méditerranéenne presque complète , au sujet de laquelle la reine le combla de félicitations et de présents.

En 1755, il entreprit un voyage en Savoie^ puis en Suisse, où il alla faire connaissanee avec M. de Haller {A). Revenu au pays natal, il ne tarda pas à se rendre en Bourgogne et dans le Bourbonnais, pour étudier les plantes qui habitent les versants de la chaîne de montagnes qui sépare la vallée de la Saône des bassins de la Loire et de l’Ailier. Tl s’arrêta à l’abbaye de Sept- Fonds, dans le Cbarolais, où l’un des religieux lui montra, à son grand étonnement, un herbier et un jardin botanique des plus remarquables. Il alla ensuite visiter les bains de Bourbon- Lancy. Un de ses parents était curé de Toulon-sur-Arroux, petite ville du même canton. C’est là qu’il fit la connaissance d’une famille honorable dans laquelle il choisit plus tard une compagne, ce qui le décida à se fixer pendant quelques années, comme médecin, dans cette localité,

Cornmerson était lié depuis l’enfance avec I.,alande, son compatriote, devenu depuis un astronome célèbre, et qui déjà s’était fait dans la science une position distinguée. Il écrivait souvent à cet ami; ses lettres, empreintes du plus vif enthousiasme pour la botanique, étaient communiquées par Lalande à Bernard de Jussieu qui prit dès lors une haute idée du jeune naturaliste , et ces deux savants se concertèrent pour l’attirer à Paris.

En attendant, Cornmerson, revenu à Châtillon (1758)', y avait rassemblé un nombre considérable de plantes étrangères ,* il y avait créé une sorte de jardin botanique et s’était lié, soit directement, soit par correspondance, avec les hommes qui, autour de lui, partageaient les mêmes goûts (5).

Mais déjà les ressources du pays natal ne suffisaient plus à son ardente curiosité. Il méditait des voyages lointains et cherchait à y entraîner ses amis. Le mont Pilât, près de Saint- Etienne, le mont Dore, les Pyrénées, les Alpes l’avaient déjà vu bien des fois gravir leurs sommets et parcourir leurs vallées; mais sa soif de curiosité était devenue infatigable. Sans autre dessein que d’augmenter ses connaissances, il se livrait aux î

courses les plus aventureuses et s’exposait parfois aux plus graves dangers. « Je prévoyais dès lors, dit Lalande, que riiisto-* rien des martyrs de la science en augmenterait un jour le nombre, en le voyant, même dans sa province, sans occasion, sans émulation, sans société, sans secours, passer des semaines entières, jours et nuits, sans interruption, sans sommeil et sans repos, appliqué à ses recherches de botanique, à l’examen et à l’arrangement des richesses que ses herborisations lui avaient procurées ou que ses correspondances lui avaient acquises. On l’a vu cracher le sang après quelques semaines d’un pareil travail. On le trouvait souvent avec sa lumière longtemps après Je lever du soleil, sans qu’il se fût aperçu de la renaissance du jour. »

Gommerson partait le plus souvent seul, presque sans argent et sans provisions. Il revenait malade, blessé, meurtri de ses chutes, exténué par la violence de ses exercices et par l’ardeur qu’il apportait à ses recherches. Un jour, comme Absalon, il resta suspendu par sa chevelure au-dessus d’un torrent. Il ne parvint à se tirer d’affaire qu’en s’arrachant les cheveux, et en tombant dans la riv^ière, au risque de se noyer. Une autre fois, il ne se mettait à l’abri d’une cascade qu’en roulant dans un précipice. En Uauphlné, près de la grande Chartreuse, il fut mordu à la jambe sur une ancienne blessure , par un chien que l’on crut enragé, ce qui l’obligea à garder le lit pendant trois mois.

Ce naturaliste offre à eoup sûr l’exemple le plus étonnant du zèle, du courage et de l’abnégation que peuvent inspirer la curiosité et le goût de l’histoire naturelle. La simple indication d’un jardin botanique, d’un riche herbier, ou simplement d’une plante nouvelle, lui suffisait pour entreprendre un voyage. Il poursuivit longtemps et finit par découvrir en Auvergne, chez un pharmacien de petite ville, l’herbier du botaniste Charles, médecin de Gannat, qui avait accompagné Tournefort dans son voyage au Levant, Il en obtint les doubles, qu’il classa

et qui font encore partie des plantes qu’il légua au jardin du roi.

Comnierson épousa, en 1760, mademoiselle Antoinette Yivante Beau, de Toulon-sur-Arroux, en Charolais. Cette union fut des plus heureuses. En 1762, il en eut un fils qui, malheureusement, coûta la vie à sa mère (6). Il dédia plus tard à cette charmante personne, sous le nom de Pulcheria Commersonia , un genre nouveau. Le fruit de eette plante renferme deux semences réunies et cordiformes. C’était à la fois un ingénieux emblème et un touehant souvenir.

Le ehagrin qu’il éprouva de la perte de sa femme et les sollieitations de ses amis finirent par le déterminer, en 1764, à venir à Paris. A peine arrivé, il fut vivement apprécié par tous les botanistes. On songea à l’attacher, comme naturaliste, à la ménagerie du roi ; mais l’abbé Lachapelle et Poissonnier, de l’Académie des sciences, le signalèrent à M. de Praslin, ministre de la marine, qui désirait envoyer une expédition aux terres australes, sous le commandement de M. de Bougainville, avec la mission d’y faire des recherehes d’histoire naturelle. Comnierson prépara sur ce sujet et présenta au ministre un projet remarquable qui servit depuis d’instruction et de guide pour les voyages du même genre (7). Dans une lettre où il parlait de ce projet à son ami M. Bernard, il disait : « Je ne m’oblige pas de réaliser tout « le projet que je propose • j’en exécuterai ce que je pourrai. Je « considère l’histoire naturelle comme un vaisseau qu’on a « commencé d’appareiller. Déjà quelques voiles sont mises; j’y « en ajouterai deux peut-être. Mettra la dernière et prendra le « gouvernail qui pourra. »

M. de Bougainville partit de la rivière de Nantes, le 15 décembre 1766 , sur la frégate la Boudeuse, et fut dès son départ en butte à une violente tempête qui le força de relâcher à Brest. Comnierson, à peine rétabli d’une pleurésie, causée par un excès de travail et par quelque aggravation de sa plaie à la jambe, alla le rejoindre un peu plus tard (8). « Ma santé, écri-

« vait-il à M. Bernard en partant, n’est plus cette santé athlé- M tique que vous m’avez connue autrefois. Mais e]u’importe7 « qu’elle suffise ou non , l’aine doit regagner en force tout ce « que le corps y perd. Je serai peut-être mangé par les soles ou

« par les requins . Les vers m’auraient-ils plus épargné ?

K Quand vous recevrez cette lettre, je serai parti, et sous les <t meilleurs auspices. J’ai été ici l’enfant gâté de tout le monde.

« On m’écrit de Paris les choses les plus encourageantes. On « m’annonce pour mon retour le cordon de Saint-Michel, des

« places, des pensions . , toutes les portes, me dit-on, me

seront ouvertes! Mais la plus belle pour moi sera celle par « laquelle je rentrerai en Europe. »

Au moment de partir pour cette expédition , et dans la pré* vision des éventualités qu’elle pouvait entraîner pour lui comme pour sa famille, il voulut faire son testament. Cominerson avait alors trente-neuf ans. Il laissait en France son jeune fils, âgé de quatre ans et demi. Ce testament, extrêmement curieux, daté du 15 décembre 1766, fut imprimé en 1774 sous le titre de Testament singulier de M, Commerson. Nous le rapporterons intégralement dans l’Appendice qui doit faire suite à cette élude, parce que cette pièce est devenue excessivement rare, et qu elle honore son auteur à divers points de vue. On y remarquera surtout que c’est à Commerson qu’est due la première idée de la fondation d’un Prix de vertu. C’est là bien évidemment que M. de Montyon a puisé la pensée de ses institutions admirables, dont la date ne remonte qu’à 1782, c’est-à-dire seize ans après. Plus heureux que notre naturaliste, M. de Montyon put renouveler sa fondation après les désastres révolutionnaires, et sa fortune comme sa libéralité, lui permirent de l étendre à plusieurs autres actes. Mais la gloire en remonte à Philibert Commerson d’une manière si positive que nous devons nous empresser de la lui rapporter. Les termes dans lesquels il 1 exprime au paragraphe 3 de son testament, ne sauraient laisser aucun doute sur ce point. Voici ce paragraphe ;

«Je fonde à perpétuité un prix de morale, qui sera appelé « Prix de vertu, et qui consistera dans une médaille de 200 « livres, portant pour légende ; Virtutis pragticæ proemiüm, et « sur le revers : Vovit immeritus P. C. ( Philibert Commerson) ; « laquelle médaillé sera délivrée tous les ans, au premier jour de « janvier, a quiconque, de quelque condition, sexe, âge et pro- « vince du royaume qu’il puisse être, qui, dans le cours de l’année « précédente, aura fait, sans pouvoir être soupçonné d’ambition, « de vanité ou d hypocrisie, la meilleure action connue, dans « 1 ordre moral et politique, telle, par exemple, qu’un généreux « sacrifice de ses intérêts personnels vis-à-vis d’un malheureux, « la libération d’un prisonnier opprimé pour quelques dettes «considérables, mais désastreuses, le relèvement de quelque honnête famille ruinée, surtout à la campagne, la dotation de « quelque orphelin de 1 un et de l’autre sexe, l’établissement de « quelque banque où 1 on prêterait aux nécessiteux sans gage « ni interets, la construction d’un port dans un endroit néces- « saire, mais échappé à la vigilance du gouvernement, enfin « pour tout acte extraordinaire de piété filiale, d’union frater- « nelle, de fidélité conjugale, d’amour honnête, d’attachement « domestique, de réconciliation, de reconnaissance, d’amitié, « de secours a son prochain , de courage dans les périls pu- «biics, etc.,..,» (P^oir V Appendice.)

Après trois mois de traversée , on arriva au mois de mai à Montévideo. Bougainville en était déjà parti sans donner d’indication précise sur la route qu’il comptait tenir. Ce ne fut qu au retour des frégates qui l’avaient laissé aux îles Malouines qu on se décida à l’aller rejoindre au Brésil. L’atterrissement fut difficile. Un tourbillon affreux fut sur le point d’engloutir le vaisseau, à 50 ou 60 lieues du cap Frioul, au-dessus du Paraguay. Le pays qu’il aborda était soumis aux Espagnols. «Reçus « à bras ouverts, écrivait-il, par les gens les plus hospitaliers du « monde, plongés dans l’abondance, nous n’avions rien à désirer « que de jouir quelque temps de ce repos, mais nous savions

«que M. de Bougainville était vivement inquiet sur notre compte. » Il fallut donc remettre à la voile pour Rio Janeiro où l’on arriva en peu de jours.

Commerson et ses compagnons, ralliés par la frégate la Commandante, crurent d’abord relâcher dans le paradis terrestre de l’Amérique; mais toutes sortes de disgrâces les attendaient à terre. Autant l’on avait eu à se louer des Espagnols, autant l’on eut à se plaindre des Portugais. Peu de jours après leur arrivée, l’aumônier du navire fut assassiné; on insulta les matelots et les domestiques, on alla jusqu’à provoquer les officiers. Bougainville lui -meme fut sur le point d’être arrêté par les ordres du vice-roi, qui s’était effrayé de voir dans le port trois vaisseaux français, en souvenir de l’expédition de Duguay-Trouin. Pour le rassurer, on déposa en vain les poudres dans les magasins portugais, ce qui n’empêcha pas les officiers de demander hautement raison de ces mauvais traitements et de faire trembler le vice-roi jusque dans son palais.

En quittant Rio Janeiro, l’expédition rentra dans la rivière de la Plata, qu’elle remonta jusqu’à Buenos-Ayres , capitale de cette province. Une voie d’eau qui s’était déclarée dans un de leurs vaisseaux, les força de s’y arrêter quelque temps. Le vice- . roi proposa à Commerson de l’accompagner à Lima, capitale du Pérou, en traversant par terre tout le continent de l’Amérique. Commerson eut pu rejoindre ainsi l’expédition dans la mer du Sud, mais il préféra partager les périls et la gloire de la flottille, qui se proposait de passer le détroit de Magellan. Les frégates, en effet, partirent au mois de novembre 1767, traversèrent la mer du Sud, en suivant l’itinéraire arrêté par Bougainville, relâchèrent à Taïti , et après mille dangers, arrivèrent à l’île de France, après vingt et un mois de navigation.

Les détails de cette longue traversée sont l’objet de l’ouvrage si connu sous le titre de : oyage autour du monde, par Bougainville. Leur relâche à Taïti a été le sujet de diverses relations. La description de cette île par Commerson a ele publiée dans

quelques recueils, après avoir été adressée par lui à plusieurs de ses amis. Nous Ta vous reproduite à la suite de cette notice, d’après un manuscrit autographe qui appartient aujourd’hui à la bibliothèque de l’Académie de Mâcon.

Commerson trouva à l’île de France M. Poivre, alors intendant de cette colonie, naturaliste distingué, qui l’accueillit avec un vif empressement. Le ministre avait chargé Poivre de retenir Commerson quelque temps à l’île de France, puis, de l’envoyer à Madagascar, où l’on songeait à faire de nouveaux établissements, pour y poursuivre des recherches analogues. Poivre joignit ses propres instances à celles du ministre, lesquelles étaient presque des ordres. On augmenta son traitement d’un tiers, on y ajouta la table et le logement à l’intendance. Bien qu’il lui en coûtât beaucoup de renoncer, pour le moment du moins, au projet qu’il avait formé de rentrer en France, après tant de maux et de périls éprouvés pendant un voyage de 10,000 lieues, il se résolut à poursuivre son ouvrage et à accomplir la tâche qui lui était en quelque sorte imposée.

Pendant son séjour à l’île de France, un jour qu’il se rendait chez lui en voiture, accompagné de quelques officiers, il fut salué et son nom fut prononcé à haute voix par un soldat en faction.- — « Qui m’a nommé? s’écria Commerson étonné d’être reconnu à une si grande distance de sa patrie. Le soldat s’avança et dit qu’il était le fils d’un artisan de Cbâtillon qui l’avait connu dans son enfance. Commerson l’engagea vivement à venir le voir. Le lendemain , après les premières effusions, ayant demandé au soldat des nouvelles de son pays ét de ses parents, ce dernier lui dit qu’à son départ il avait vu toute la famillede Commerson en deuil, mais il ne put lui apprendre lequel de son père ou de sa mère n’existait plus. Notre naturaliste en fut profondément affecté , et il exprima ses appréhensions dans une lettre touchante qu’il écrivit à son frère et que nous avons également conservée.

Cependant, tant de zèle et d’utiles travaux, ne devaient pas

le mettre à l’abri de mille contrariétés inattendues. Un jeune médecin, Lautement protégé, fut envoyé à l’ile de France, sous le prétexte de partager ses travaux. Commerson s’aperçut bien vite qu’il avait affaire à un homme sans savoir et sans énergie. Il fit tous ses efforts pour l’encourager, pour le stimuler et pour l’instruire, mais il ne réussit qu’à s’en faire un ennemi. Ce personnage écrivit à Versailles contre lui; on diminua et l’on finit par supprimer tout à fait son traitement. M, Poivre s’y opposa de toute son influence, il alla jusqu à déclarer qu il le maintiendrait , fût-ce même à ses propres dépens. Commerson refusa, mais touché des instances de son ami, il ne voulut se venger de cette injure qu’en redoublant de dévouement et d’ardeur. Heureusement les démarches de Poivre furent couronnées de succès et Poissonnier obtint que le traitement du naturaliste fût rétabli dans son intégrité.

Dès cette époque (1769), Commerson formait le projet d’aller en Amérique pour comparer les productions de la nature dans les parallèles opposés. « Ayant parcouru déjà tout l’hémisphère aus- « tral, il ne me reste, disait-il, qu’à voir le nord de l’Amérique. M Si le ministre agrée ce projet, jamais on n aura rien fait de plus M favorable à l’avancement de l’histoire naturelle. Qu on ne U m’objecte pas que l’hémisphère boréal estdéja assez connu, il « faut voir du même œil pour pouvoir judicieusement compa- « rer. Ma façon d’observer m’est propre, sans cela je ne pour- « rais écrire que sur parole; je suis en état de prouver par une « foule d’observations que les choses même le plus souvent a vues, l’ont été très-mal, et qu’il y a presque autant d’erreurs « à réfuter que de découvertes à faire. »

Il méditait aussi , à la même date , le projet d’établir à l’île de France une Académie qui eut compris toutes les sciences, les arts, l’agriculture, etc., et il en adressa le plan à Lalande (9) , mais en même temps il ne cessait de songer à son retour et des y préparer. Il chargeait meme son ami, M. Vachiei, de lui achc'» 1er, près du jardin du Roi, une maison, «< pour y établir son

« cabinet, y procurer des secours aux étudiants et y instituer à « ses frais un démonstrateur d’histoire naturelle, attendu que « Ton n’y faisait point encore de leçons publiques sur l’iiistoire « des animaux et des minéraux. »

Et cependant il sentait déjà diminuer sa santé et ses forces, mais non son courage, car à la fin dç la même année (1770), relevant à peine d’une longue maladie, il partait pour Madagascar, afin de répondre aux instances de Poivre et aussi pour satisfaire sa propre curiosité. En effet, l’abondance et la nouveauté des récoltes qu’il fit sur cette terre insalubre , le dédommagèrent jusqu’à certain point des dangers et des peines qu’il y éprouva. C’est de là qu’il écrivait à son ami ;

« Quel admirable pays que Madagascar I II mériterait à lui seul, non pas un observateur ambulant, mais des académies entières : c’est à Madagascar que je puis annoncer aux natu- « ralistes qu’est la véritable terre de promission pour eux I C’est là que la nature semble s’être retirée comme dans un sanc- .( tuaire particulier, pour y travailler sur d’autres modèles que « ceux auxquels elle s’est asservie ailleurs : les formes les plus « insolites , les plus merveilleuses s’y rencontrent à chaque pas. «< Le Dioscoride du Nord, M. Linnée, y trouverait de quoi (- faire encore dix éditions revues et augmentées de son Système « de la nature, et finirait peut-être par convenir de bonne foi « qu’on n’a encore soulevé qu’un coin du voile qui la couvre. »

« . Tous avez osé calculer les richesses du règne végétal,

« ajoutait-il; votre grand législateur ne propose guère que « 7 à 8000 espèces de plantes; on prétend que le célèbre K Shérard en possédait une fois plus, et un calculateur mo- « derne a cru entrevoir le maximum du règne végétal, en « le portant à 20,000 espèces!... Eh bien! je vous en ferai »< voir à moi seul 25,000 , et je ne crains pas d’avancer qu’il « en existe au moins quatre à cinq fois autant sur la surface «« de la terre; car pourrais-je me flatter d’être parvenu à en « recueillir seulement le quart ou le cinquième?... »

li s’élevait en même temps contre l’empressement avec lequel on construisait des systèmes , avant de posséder les pièces les plus importantes, les matériaux les plus riches de chaque série, sur lesquels seuls on aurait pu fonder raisonnablement une classification. « Il me semble voir, disait-il, un mécanicien « occupé à remonter la machine de Marly, dont on ne lui jetterait les pièces de rapport qu’à poignées, après en avoir « soustrait les trois quarts?.,. J’en conclus, ajoutait-il, qu’il « faut regarder tous les systèmes faits et à faire pendant longtemps, comme autant de procès-verbaux des différents états de pauvreté où en étaient la science et l’auteur à l’époque où « il les a faits (10 ). »

C était là, en effet, autant de prévisions du génie, carie temps, après un siècle, les a aujourd’hui pleinement confirmées. Et, à ce sujet, Messieurs, permettez-moi d’exprimer ici une pensée toute peisonnelle qui m a souvent préoccupé en réfléchissant sur les classifications en general, et particulièrement sur celles qui se rapportent à la botanique. Nous croyons, me suis-je dit plus d’une fois, avoir saisi le véritable système de la nature, en énumeiant le petit nombre de plantes qui sont à notre portée, que nos sens bornés peuvent atteindre; puis, nous avons placé le centre, le noyau du règne végétal dans nos climats tièdes, pauvres, presque déshérités; enfin, nous avons groupé autour de nos plantes malingres, insipides, rabougries, les végétaux gigantesques, aux formes splendides, aux propriétés puissantes, des contrées intertropicales. Eh bien I à mon sens, c’est tout le contraire qu il eut fallu faire I Linnée, Jussieu, Decandolle eussent dû s’établir dans ces climats généreux qui donnent naissance aux plus riches produits delà terre et du soleil, et fonder leurs systèmes sur ces géants de la végétation qui régnent avec orgueil sur ce sol privilégié. Après en avoir fait les bases du règne végétal, ils seraient descendus successivement aux genres de plus en plus amoindris des régions tempérées et des contrées polaires, afin de compléter ainsi les séries toujours décroissantes du plan

de la nature. N’est-il pas bizarre, en ell'et, que le colossal Baobab emprunte son nom de famille à notre mauve sauvage, que le Figuier des pagodes se rapporte à l’ortie des champs, que le Fer nambouc et l’Acacia soient subordonnés à la fève et à la sensitive, de même qu’en zoologie on a rapporté au type Chat les magnifiques espèces des animaux félins ? N’eût-il pas été plus naturel et plus logique de choisir le Bambou des Indes, ou même le Roseau du Midi pour le type de la famille des graminées, plutôt que l’herbe la plus humble de nos prairies, de chercher dans le Léopard, le Lion, le Tigre ou la Panthère le point de départ de la race féline (11)? En un mot, de procéder partout du grand au petit, du superbe au vulgaire, plutôt que du petit au grand, et de l’infime au gigantesque (12)?...

Revenons à notre naturaliste.

Au retour de son voyage à Madagascar, où il avait passé quatre mois, Commerson revint à l’île Bourbon (janvier 1771); MM. de Crémont et de Bellecombe, qui étaient les chefs de cette colonie, désiraient vivement la voir explorer, sous le rapport de l’histoire naturelle , d’une manière aussi complète que l’avait été l’île de France. Commerson ne le désirait pas moins, afin d’achever un ouvrage qui lui avait déjà coûté deux ans de travail. On sait que deux volcans, dont l’un est éteint, occupent à peu près le centre de l’île. Commerson, qui possédait des connaissances très-profondes en physique et en minéralo'^ie consacra trois semaines à l’étude de ces volcans et de leurs produits ; exploration aussi ardue et périlleuse que fertile en observations nouvelles. « La nature , ecrivait-il , n a « donné à l’Europe que de faibles échantillons de ce qu’elle (c pouvait faire en ce genre. C’est à Bourbon, comme aux Mo- « luques, aux Philippines , quelle a établi ses fourneaux et ses « laboratoires pyrotechniques. J’ai recueilli des choses ineffables U à ce sujet... (13). »

Vers la fin de l77l, Commerson revint de Bourbon à l’île de Fiance. Sa santé était déjà fort altérée; quelques excès de !

travail et un défaut de ménagement sur des goûts de diverses natures Tavaient singulièrement affaibli. Une attaque de goutte, maladie héréditaire dans sa famille, des douleurs néphrétiques violentes et répétées, le mirent dans un tel état de faiblesse qu’il ne put suivre MM. Poivre et l’abbé Rochon qui rentraient en Europe. Ses collections d’ailleurs étaient si volumineuses qu’elles n’auraient pu être embarquées sur le navire qui les ramenait en France. D’autres contrariétés achevèrent de le dégoûter et de lui ôter son habituelle énergie. c( M. Maillard, successeur de Poivre, faisait peu de cas des sciences » (14). Commerson fut renvoyé de l’intendance qu’il avait toujours habitée, et obligé d’acheter une maison pour s’y loger et y déposer ses collections. En butte à toutes sortes de tracasseries, il devint incapable de s’en distraire par le travail ; ses maux augmentèrent en même temps que les encouragements et les secours lui manquaient de toutes parts. Enfin, épuisé de fatigues, accablé de chagrins et de souffrance, il succomba, le 13 mars 1773, âgé seulement de quarante-six ans.

Ainsi périssait, jeune encore, cet hommes si admirablement doué au physique ainsi qu’au moral , qui , en peu d’années , s’était placé au premier rang parmi les naturalistes de l’époque. L’Académie des sciences, tenue au courant de ses voyages, de ses recherches, de ses découvertes, par le récit de tous ceux qui suivaient des yeux sa personne et ses travaux, voulut, en attendant son retour, lui donner un témoignage éclatant de sa haute estime. Commerson fut nommé associé de l’Académie, en même temps qu’Antoine Laurent de Jussieu, le 21 mars 1773.

Malheureusement, il était mort depuis huit jours (15),

Dix années seulement, ajoutées à cette précieuse existence, eussent élé nécessaires, non pour établir d’une manière plus solide la gloire impérissable de Commerson , mais pour que la science pût mettre largement à profit tous ses travaux et toutes ses découvertes. Dix années eussent suffi pour qu’il rassemblât tous les matériaux que sept ans de navigation, de recliercbes, d’observations de toutes natures , avaient mis entre ses mains, pour qu’il les classât lui- même d’après le plan qu’il avait conçu, pour qu’il rédigeât ses remarques innombrables, et qu’après avoir élevé à l’histoire naturelle un monument digne d’elle et de lui, il pût obtenir de ses contemporains la digne récompense de ses labeurs et de son génie. Ces dix années et cette suprême gloire lui furent refusées ; mais , bien qu’il n’ait laissé aucun écrit achevé, aucun travail d’ensemble propre à résumer ses travaux, il nous reste heureusement assez de vestiges de son rapide passage ici-bas, pour que la postérité n’oublie plus ce nom illustre, et pour que la science retire encore longtemps de nouveaux fruits des matériaux savants qu’il nous a légués.

Commerson n’était pas seulement botaniste. Il était versé dans toutes les branches des sciences naturelles. Il cultivait à la fois l’ichthyologie(l6), l’entomologie, la conchyliologie et s’appliquait aux observations géologiques et météorologiques. Tous les naturalistes reconnaissent que l’histoire naturelle n’a jamais acquis, à la fois et d’un seul homme , tant de nouveautés et de richesses. Il recueillit dans son voyage près de 5000 espèces de plantes, dont 3000 entièrement nouvelles, parmi lesquelles, 60 genres nouveaux, sans y comprendre les plantes de Taïti, qui furent soustraites ou perdues.

Commerson avait observé à Madagascar une peuplade dont

les 11 ommes sont à peine hauts de trois pieds et demi et qui y forment un corps de nation appelé Quitnosse (ou kirnosse) en langue madécasse. GVst dans cette peuplade que l’on avait cru voir les Pygmées de l’antiquité. « Otez-leur la parole, dit <( Commerson, ou donnez-la aux singes, grands et petits, et ce

serait le passage insensible de l’espèce humaine aux quadru- « pèdes. » Il avait également étudié (1767) les Patagons , dans la baie de Boucaut, au détroit de Magellan. Avant lui, les Patagons avaient été signalés comme un peuple de géants. Commerson en remarqua, en effet, un assez grand nombre dont la taille s’élevait de cinq pieds huit pouces à six pieds j mais il n’en vit jamais aucun qui dépassât six pieds quatre pouces. Il fit ainsi tomber tous les récits des voyageurs qui prétendaient que la taille ordinaire des Patagons était de sept à huit pieds.

Sa relâche à Taïti l’intéressa vivement sous plus d’un rapport. La relation qu’il écrivit de cette île et des mœurs de ses habitants diffère en quelques points de celle de Bougainville. Il ne la fît point imprimer, mais il en envoya plusieurs copies à ses amis (17).

« C’est le seul coin de la terre, dit-il, où habitent des « hommes sans vices, sans préjugés, sans besoins, sans que- « relies. Nés sous le plus beau ciel, nourris des fruits d’une « terre qui est féconde sans culture, régis par des pères de « famille plutôt que par des rois, ils ne connaissent d’autre « Dieu que l’amour. Je lui ai appliqué le nom à'utopie que U Thomas Morus avait donné à sa république idéale, etc. »

On peut sans doute reprocher à l’auteur d’avoir en quelque sorte approuvé la licence des mœurs des habitants de Taïti; mais il n’y voyait que l’instinct de l’homme presque à l’état de nature et ignorant encore les lois de la raison. Il admirait en même temps leur intelligence, leur adresse et les rares dispositions qu’ils montraient pour les arts économiques.

Commerson avait emmené avec lui un jeune peintre, M. Jossigny, qui lui rendit de grands services, en dessinant

beaucoup de plantes, avec tous leurs détails pris sur le vivant. Il était aussi accompagné d’un domestique, nommé Baret , qui le suivait dans toutes ses herborisations et partageait toutes ses fatigues comme tous ses périls. Ce domestique était une femme , la première assurément qui ait fait le tour du monde, A force de pratique, Jeanne Baret ( tel était son vrai nom ) , était devenue un véritable botaniste. Née en Bourgogne et orpheline, après avoir perdu un procès qui l’avait ruinée, elle s’était résolue à se mettre en service. Elle était chez Comrnerson depuis deux ans, ainsi que celui-ci le déclare dans son testament, daté de 1766 , au moment du départ de l’expédition de Bougainville. Comme elle désirait voyager, elle n’hésita pas à suivre son maître, sous des habits d'homme. Elle avait alors vingt-six ans. Pendant tout le voyage, elle se conduisit avec tant de prudence et de réserve que personne de l’équipage ne se douta jamais qu’elle fût une femme. Cependant à Taïti , elle fut reconnue pour telle par les naturels de cette île, et elle fit l’aveu de son sexe à M, de Bougainville (18).

Il avait encore dressé aux herborisations un petit nègre, qui le suivait dans toutes ses courses et l’aidait dans ses recherches. Ce noir avait beaucoup d’intelligence, et notre naturaliste assure qu’il ne rapportait jamais deux fois la même plante,

Comrnerson, à l’exemple de Linnée et de la plupart des naturalistes , dédia plusieurs genres nouveaux à ses amis , et s’appliqua, dans ses dédicaces, à mettre en rapport les formes des plantes avec les qualités et les talents des personnes qui en étaient l’objet, ou bien avec les sentiments qu’il leur portait. Nous avons dit qu’il consacra à la mémoire de sa femme la Pulcheria Commersonia. Il dédia à l’astronome Lalande le genre Landea y puis le Lalandia , dont il nomma les espèces : stellifera , astrographa, stellicarpa ^ il consacra à Jeanne Baret le genre Baretia , avec plusieurs espèces nommées : Bonnafidittf oppositiva , heterophylla ÿ à l’astronome Yéron, le compa-

gnon de son voyage périsphérique, mort pendant une traversée, le nom de Feronia tristiflora (19); à son ami Crassous le genre Crassuvia (20), à Turgot, à Dalembert, à Poivre, à Bougainville, à Poissonnier, à Vachier, à Mauduit, à Cossigny, à M, de Marigny, les genres Turgotia ^ Dalembertia, Pevrea , Buginvillea (nyctaginée) , Cossigna, Marignia (sapindacée de l île de France) (21); enfin, il donna son propre nom à une belle plante qu’il découvrit à Madagascar, en disant qu’il ne faisait en cela qu’user de son droit t [in mponendo nomine jure meo usus sum ) (22) .

On a dit que ce naturaliste avait rapporté le premier la belle plante connue sous le nom à' Hortensia ; c’est une erreur. L’hortensia, originairé de la Chine, et qui figure souvent dansles peintures chinoises, fut rapportée des Indes par l’astronome Legentil (1771), et reçut de lui le nom de Lepautia^ en l’honneur de madame Lepaute, femme du célèbre horloger, astronome elle-même qui calcula, ainsi que Lalande, les formules de Clairault, relatives au retour de la comète de Halley, en 1759. Petiver avait désigné la même plante sous le nom de Sambuco. Commersoo qui l’avait d’abord regardée comme un Opulus, puis nommée Paultia Celestina, la nomma définitivement du nom de mademoiselle Hortense de Nassau, fille du prince de Nassau, bon botaniste, gouverneur de l’île de Bourbon. Jussieu l’a adoptée sous cette dénomination dans son Généra plantarum ; quelques botanistes la placent aujourd’hui parmi les hydrangea.

Les amis de Commerson lui avaient quelquefois reproché son indifférence à publier différents ouvrages qui lui auraient fait honneur, et surtout à envoyer de File de France ses principales observations. Mais son ardeur à rechercher, à observer, à rassembler toujours des choses nouvelles, l’étendue immense de ses projets et de ses vues, ne lui eussent pas laissé le loisir de se livrer à un travail d’ensemble. D’ailleurs pour compléter ses travaux et ses écrits, le temps ne lui manquait pas seul : l’argent

et les secours lui faisaient quelquefois défaut; il s’en excusait en écrivant à l’un de ses amis (25 février 1769) :

« Quand vous verrez mes manuscrits, vous douterez que j’aie pu donner aucun soin à mes collections ; tandis que si vous « aviez vu mes collections les premières, malgré tout ce que j’ai « perdu, vous auriez pu craindre que le temps m’ait manqué « pour les dépouiller. Mais aussi il est notoire que surlesvingt- « quatre heures de la journée, j’en ai toujours employé utile- « ment dix-huit... .

« ...Je rapporte déjà de mon voyage autour du monde, une fois plus de plantes que Tournefort n’en cueillit dans son voyage « au Levant. Ma collection seule de fougères et de gramenssur- « passe celles de Scheuschzer et de Plumier. J’ai enrichi à pro- « portion toutes les autres parties de l’histoire naturelle, sans « compter les nouvelles récoltes que je vais faire dans cette île, « dans celles de Bourbon et de Madagascar, etc. (23). »

Placer au milieu de tant de richesses, de tant de choses curieuses et nouvelles, un naturaliste passionné, insatiable, un explorateur aussi infatigable que téméraire, c’était mettre à la plus rude épreuve son zèle et ses forces? Aussi ne pouvait-il se modérer, et, en présence de tant de merveilles qu’il eût voulu recueillir toutes à la fois, faisait-il résolument le sacrifice de son repos, de sa santé et même de sa vie. On a vu son enthousiasme au moment où il parcourait Madagascar; je trouve encore ceci dans ses notes manuscrites : « Un voyageur disait au roi de <' Portugal, en parlant de l’île de Ceylan, que les mers qui Fen- » vironnaient étaient semées de perles, que les bois étaient de « cannelle, les forêts d’ébène, les montagnes couvertes de rubis,

«< les cavernes pleines de cristal ; cette description est exagérée,

« sans doute, mais ce n’en est pas moins la plus belle île du monde, et on peut en dire autant de Madagascar!... »

Personne, en effet, n’avait encore poussé aussi loin la curiosité savante, secondée par un courage aussi persévérant. Personne jusqu’à lui n’avait enrichi la science d’un aussi grand nombre

d'objets précieux et nouveaux ; ses dessins étaient les plus beaus et les plus exacts, ses descriptions les plus lucides que Thistoire naturelle eût encore reeueillis. Les 32 caisses contenant ses manuscrits et ses collections, qui parvinrent après sa mort, en 1774, au jardin du Roi furent aussitôt l’objet de l’avide exploration de la plupart des naturalistes de l’époque 5 chaque savant, dans sa spécialité, se mit à l’œuvre et fouilla, sans beaucoup de scrupule , peut-être, dans un trésor dont le véritable propriétaire ne pouvait plus profiter pour sa propre gloire. C’est ce qui explique comment personne ne se chargea dans le temps de dresser un catalogue complet de toutes ces richesses et, bien que, depuis lors, tous les naturalistes lui aient rendu une solennelle justice, comment ce travail est devenu tout à fait impossible aujourd’hui. A ce propos, que l’on me permette de rappeler une allégorie orientale qui me semble tout à fait applicable au sujet. « Un jeune prince, dit la légende, à force de labeur, de persévérance et de courage, parvint à saisir la noix précieuse que portait la plus haute branche de l’arbre de la science; il l’ouvre : toutes sortes de merveilles s’en échappent. Ceux qui n’osant ou ne pouvant grimper , se sont arrêtés au pied de l’arbre, s’élancent en foule sur cette proie, s’en emparent et, de la noix mystérieuse et féconde, il ne reste aux mains du véritable et hardi conquérant que les deux coquilles vides. »

Commerson avait sans doute le pressentiment de ce qui pourrait lui arriver à cet égard, car voici ce qu’il écrivait à Lemonnier en lui envoyant de l’île de France un paquet de plantes et de graines : « J’ai seulement une prière^à vous faire, (< c’est de me conserver la priorité de date pour les choses « vraiment nouvelles que vous communiquerez à d’autres, it Entre vos mains, je connais toute la sûreté du dépôt; mais, « permettez-moi de vous l’observer, il est dans la république « des lettres, comme dans les ruches à miel, des bourdons « lourds et oisifs qui ne vivent qu’aux dépens des abeilles

« actives et industrieuses. J’en ai déjà senti plusieurs fois la « dent famélique et perfide (24). »

Commerson, dit Lalande, était d’une taille moyenne, mais avantageuse ; il avait les yeux noirs et grands, le nez aquilin ^ sa eomplexion était délicate, sèche, sanguine et très- vive. Il était sobre, mais trop peu réservé sur d’autres points. Sa société était pleine d’agrément, car il avait beaucoup d’érudition et de mémoire. Il n’aimait pas le jeu , si ce n’est le jeu d’échecs ; il fuyait la société et les spectacles, parce qu’il n’y voyait que du temps à perdre. Il ne prenait intérêt qu’à ce qui pouvait l’instruire ou servir à l’instruction des autres. Il aurait voulu rendre botanistes tous ceux qui l’approchaient. Sa eonversation était vive, énergique, remplie de saillies, de causticité et de hardiesse; aussi se faisait-il assez d’ennemis, quoiqu’il fût d’ailleurs plein de franchise et de générosité. Son earaetère était violent, impétueux, extrême en tout. Les obstacles ne servaient qu’à exeiter son courage. « La gloire, disait-il, comme la for- « tune, veulent des gens tenaces et hardis. »

Il était très-versé dans la littérature. Il parlait, il écrivait fort bien le latin et aimait particulièrement à citer Ovide. Son style est concis, clair, spirituel, quelquefois élevé et même poétique, comme sa correspondance en donne des preuves fréquentes. Il disait souvent qu’il ne croyait pas à la médecine. Il était pourtant fort lié avec plusieurs médecins dont il faisait le plus grand cas. Lui-même avait exercé cet art pendant plusieurs années, et sa pratique, dit-on, était des plus heureuses.

Commerson avait laissé en France d’excellents amis. Il leur écrivait assez régulièrement dans les loisirs des traversées et des relâches de son long voyage. J’ai été assez heureux pour recueillir de nombreux fragments de cette correspondance, qui est des plus intéressantes à divers points de vue , et que je me propose de publier. Je me félicite d’avoir pu rassembler ces précieux documents afin de faire mieux connaître et apprécier l’un des plus glorieux martyrs de la science, l’un des savants

à qui l’histoire de la nature doit le plus grand nombre de découvertes, l’un de ces hommes rares et généreux qui, dans leur culte exclusif pour le vrai savoir, se dévouent corps et biens à ses développements, et dédaignent sans arrière-pensée tout ce qui ne saurait concourir au noble but qu’ils se sont proposé.

Messieurs, encouragé par l’accueil que vous avez daigne faire à quelques notices analogues , j’ai encore détaché le nom d’un illustre naturaliste de la galerie que j’ai entreprise , dans la pensée de remettre en lumière les travaux des savants trop oubliés de nos jours. Bien que Gommerson ait appartenu aux sciences médicales, et que l’un de ses petits-neveux soit encore aujourd’hui pharmacien dans sa ville natale, ce n’est point par ces motifs que je prétends justifier cette sorte d’infraction a nos usages académiques • mais je crois qu’il est toujours utile de donner en exemple aux jeunes élèves les hommes qui se sont hautement distingués dans les sciences sur lesquelles s’appuie leur profession. Le zèle que peut inspirer 1 amour de la natuie, le courage, l’abnégation qu’exigent ces difficiles recherches, les satisfactions ineffables qu’elles procurent , l’honneur d’avoir conçu et accompli un vaste dessein , tels sont sans doute les mobiles de cette belle étude et les dedommagements presque certains qui y sont attachés. Mais un prix bien supérieur a mes yeux, ce sont les souvenirs et la reconnaissance de la postérité. Or, après la statue qui fait revivre les traits du savant comme ceux du héros, je ne vois rien de plus propre à récompenser de si nobles efforts que l’attention religieusement émue d’une assemblée comme celle qui m’écoute, c’est-a-dire d hommes d intelligence et de savoir, au récit des maux éprouvés, des périls encourus par d’autres hommes qui, sans en recueillir la gloire, ont sacrifié jusqu’à leur vie au triomphe de la science et de la

vérité.

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