LA PRINCESSE DEBOLI ET ANTONIO PEREZ
tenté de l'empoisonner, le secrétaire de don Juan, nommé Escovedo. Philippe estimait que cet Escovedo donnait des conseils dangereux à son frère. Antonio Ferez, amant de la princesse d'Eboli, que le roi aimait, craignait les révélations de son camarade, élevé comme lui dans la maison du prince d'Eboli, alors décédé. En effet, ledit Escovedo avait surpris Antonio dans un tête-à-tête non équivoque avec la princesse, et il s'était promis, soit par vertu, soit par jalousie, de faire cesser cet outrage à la mémoire de son maître.
Deuxième acte. — Le meurtre d Escovedo soulève une longue rumeur publique. La famille de la victime, aidée par les ennemis d'Antonio Ferez, soupçonné dès la première heure, crie justice. Fhilippe II rassure son ministre ; mais ayant appris ses déporlements avec la princesse, d'Eboli et sachant encore que celle-ci, dans un moment de colère, s'était écriée d une manière outrageante qu'elle préférait Antonio au roi, il le fit arrêter et envoya la princesse en exil, ou plutôt en prison dans un de ses châteaux.
Troisième acte. — Fhilippe, en proie à la crainte des révélations qu'Antonio pourrait faire, lui inflige d'abord les arrêts chez lui, puis
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le tient emprisonné sept ans jusqu'à ce qu'il ait réussi à se faire livrer les papiers que Perez détenait. Alors, il fait soumettre son ancien confident à la torture pour l'obliger à dire que c'était lui, Philippe, qui avait donné l'ordre de tuer Escovedo Toutefois, le patient devait faire ensuite la preuve des raisons qu'il avait alléguées alors au roi pour justifier cet acte. Or, ces preuves, Philippe les connaissait, puisque Perez lui communiquait toutes les pièces de Taffaire et que lui-même, par Tintermédiaire d'Antonio, tendait des pièges à don Juan et à son secrétaire Escovedo. Mais Philippe, croyant détenir tous les documents de son prisonnier, estimait que cette preuve ne saurait être faite, et qu'enfin Perez pourrait être accusé d'avoir menti à son roi et fait assassiner un de ses sujets pour raisons personnelles.
Quatrième acte. — Se sentant perdu, Perez, grâce à la complicité de sa femme, l'admirable Juana Coello, et de son fidèle ami, Gil de Mesa, réussit à s'évader et à se réfugier dans le royaume d'Aragon. Là, en vertu de l'acte des manifestados, il ne peut être jugé que par les tribunaux du royaume, c'est-à-dire par des juges indépendants, car, en Aragon, on est dans
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un pays libre, très jaloux de ses franchises. Et comme Ferez a conservé le billet autographe du roi, ordonnant le meurtre d'Escovedo, il sera acquitté. Philippe veut ressaisir sa victime. N'ayant pas réussi à faire enlever le fugitif de vive force, il le livre à sa fidèle inquisition. Aux mains du Saint-Office, même jugé en Aragon, Antonio Ferez sera condamné par Philippe. Seulement, pour le peuple de Saragosse, il n'y a pas de roi qui tienne. Le droit a été violé. Il se révolte aux cris de : Contra fueros ! aide à la liberté. Ferez est ballotté d'une péripétie à l'autre. Délivré une première fois, la sainte Inquisition le happe encore et est obligée de nouveau à rendre sa proie à l'émeute vengeresse. Il n'est cependant pas sauvé. Il a encore devant lui toute la force du roi d Espagne.
Cinquième acte. — Les événements dépassent maintenant l'intérêt d'Antonio Ferez. Selon la coutume antique, Philippe avait été reconnu roi d'Aragon, par cette fière déclaration : Nous qui valons autant que toi, et qui pouvons plus que toi^ f élisons notre roi sous la justice d Aragon. Four un souverain absolu, comme Philippe, la couronne d'Aragon n'était donc pas sans épines. Dans sa jeunesse, il était venu
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aux Cortès de Monzon avec Tintention de « rongnerles ongles » à ces gens libres. Leur intraitable résistance l'obligea lui-même à faire patte de velours. Les révoltes de Saragosse en faveur d'Antonio Ferez ajoutaient des offenses intolérables à un vieux et profond ressentiment. L'occasion était belle d'introduire en Aragon des troupes castillanes ; de punir les rebelles et d'abolir les franchises autour desquelles se groupaient les sentiments nationaux des Aragonais. Ferdinand le Catholique et Charles-Quint n'osèrent point violenter ce peuple courageux. Philippe, à Tabri d'un motif qui lui paraissait légitime, tenta l'aventure et la réussit à peu de frais. Il lui suffit d'un peu de ruse et de conception. Il écrivit aux notables pour les assurer que les troupes cas tillanes ne feraient que traverser le pays pour se rendre en France. En passant, elles appuieraient simplement la justice. D'ailleurs, en ceci, son intention, disait-il, était d'user de clémence et de bonté ; il ne toucherait point aux libertés publiques aragonaises.
Lorsque les troupes de Philippe ont pénétré en Aragon, après une faible résistance, les écrits s'envolent et les actes s'affirment. Les plus hautes têtes du pays tombent. Le justicia J
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mayor héréditaire, Juan de la Nuza, est décapité. Avec lui, « la justice fut condamnée à mort et suppliciée », dit justement Antonio Ferez en ses Relaciones, Le duc de Villahermosa et le comte d'Aranda sont internés dans une forteresse, où ils meurent d'une façon suspecte l'année suivante. Don Martin de la Nuza, don Diego de Heredia et nombre d'autres notables ont la tête tranchée. De nombreux habitants de Saragosse et de Téruel, après avoir été pendus, sont découpés en quartiers comme du bétail. Les têtes des nobles suppliciés sont clouées aux portes de la ville, où elles demeurent exposées, pour la consternation et la honte de leurs parents et concitoyens, jusque sous le règne de Philippe III, qui délivra enfin la cité de cet opprobre. L'Inquisition agissait parallèlement à la justice royale. Le jour du Qucmadero, on brûla Antonio Ferez en effigie avec 79 victimes.
Lorsque Fhilippe eut plongé l'Aragon dans le silence et la stupeur par ces sévérités sanguinaires, il réunit les Cortès et se donna la salisfaction de leur faire abolir les fueros, et de les contraindre à se décapiter elles-mêmes de leurs antiques pouvoirs. Le droit des manifestados^ dont Antonio Ferez avait bénéficié, était
supprimé ; le cri de liberté devenait séditieux. Aucun écrit ne pouvait être publié sans la permission royale. La ville de Saragosse recevait enfin une garnison castillane.
Ceci fait, c'est-à-dire ayant tué tout ce qui pouvait l'être, Philippe prononce un pardon général, dont sont exclus, d'ailleurs, la plupart de ceux qui devaient en bénéficier (1).
Ainsi s'affirmait la loyauté et la clémence du roi d'Espagne.
Quant à l'acteur principal du drame, il réussit, ayant pour ainsi dire la mort entre les dents, à gagner la frontière des Pyrénées avec son inséparable Gil de Mesa. La fin de sa vie est celle d'un aventurier politique, tour à tour aux gages de la France et de l'Angleterre. Philippe se vengea sur sa pauvre femme et ses sept enfants en les gardant tant qu'il vécut dans une prison ignominieuse. C'est son fils qui tira cette pauvre famille, malheureusement
(1) C'est le cachet des amnisties de Philippe. L'acte de clémence fallacieux accordé aux Pays Bas contenait aussi beaucoup plus d'exceptions que de cas absous ; au surplus, une restriction secrète l'annulait complètement. Il en fut de même en Portugal, après la conquête. Le pardon de Philippe suivit ses vengeances, sans les éteindre d'ailleurs.
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décimée, de la geôle infâme. Juana Coello et sa fille Gregoria méritent assurément de faire partie de la phalange des grandes héroïnes. Leur dévouement conjugal et filial n'a certainement pas été surpassé.
Les événements de ce drame font résonner tout le clavier psychologique de Philippe. Aux prises avec des faits extérieurs très rapprochés de lui, il doit se découvrir et se montrer tel qu'il est, presque sous toutes ses faces.
Dans la première période, on voit se manifester son esprit de défiance ombrageuse, sa tendance invétérée à l'espionnage et aux perfides machinations. G est lui-même qui provoque ce long drame en se faisant personnellement, par l'intermédiaire de Ferez, l'agent provocateur qui doit entraîner don Juan dans quelque faute grave. Le fils naturel de Gharles-Quint était magnanime, généreux, loyal. Ambitieux, certes, chimérique peut-être, mais incapable de forfaire à l'honneur et, par conséquent, de trahir son frère. Au moment où celui-ci le joue, le trompe et le déçoit, il se plaint, mais avec des paroles fidèles (1). Don Juan était
<1) «11 ne voulait qu'obéir, que servir Sa Majesté, le
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grand, glorieux, capable d'accomplir de vastes projets, et Philippe, comme ces arbres qui ne laissent rien croître autour d'eux, avait besoin sinon de détruire, du moins de rapetisser ce héros, car il fut toujours un éteigneur d'hommes. Lorsque don Juan gouverne les Pays-Bas, loin de l'aider, le roi préfère le desservir au détriment des intérêts de sa couronne. Il lui écrit des lettres affectueuses et il cherche à le perdre. Il l'encourage dans son projet de conquérir l'Angleterre, mais en faisant tout ce qui était nécessaire pour l'empêcher de mettre ce projet à exécution. Aussi don Juan, abreuvé de dégoûts, un peu avant de mourir, écrit-il à son frère une noble lettre, où il exprime sans détour toute la douleur de son àme : « Quant à moi, dit-il, je ne laisse pas d être vivement affligé de voir que je sois le seul disgracié et abandonné de Votre Majesté, moi qui, sire, non seulement comme frère, mais comme l'homme du monde qui vous est le plus passionnément dévoué et vous a servi
valeureux prince... » écrit Alexandre Farnèse après la mort de don Juan. Alfred Gauchie et van der Essen . Inventaire des archives farnésiennes, CLXXIX ; voir aussi, dans Mignet, la belle lettre de don Juan à Antonio Ferez, p. 41.
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avec le plus de loyauté et d'attachement, devrais être estimé à un autre prix et considéré dune autre manière. Mais puisque ces titres n*ont pas suffi et ne méritaient pas qu on tînt plus de compte d eux et de moi, n'oubliez pas, sire, au fond de votre cœur, que nous tous, tant que nous sommes ici, et pour qui il y va de la vie dans ce terrible jeu, si nous la perdons glorieusement pour Dieu et Votre Majesté, nous aurons conquis une destinée qui, sous un rapport du moins, sera digne d'envie (1) ».
Le restant du drame met aussi en relief la duplicité de Philippe II, que certains historiens cherchent à nier. Les faits sont trop nombreux ici pour les citer tous. Rappelons qu'Antonio Perez est arrêté au moment où le roi lui fait bonne mine ; que Philippe II écrit à don Juan pour l'assurer que son secrétaire Escovedo sera renvoyé auprès de lui et qu'on lui témoignera beaucoup d'égards, à la veille de le faire assassiner. 11 avance en Aragon, avec la promesse d'une politique modéréo, alors qu'il couve dans son cœur la tyrannie et la vengeance.
(1) Mignet, « Âatonio Pérez et Philippe II », p. 113.
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Philippe se montra également très sévère envers la princesse d'Eboli. Il la tint exilée et séquestrée dans son château de Pastrana, sans égard pour son rang et pour son ancienne faveur. Il est permis de soupçonner au sujet de cette persécution qu'un motif de vengeance personnelle s'est ajouté à la raison d'Etat.
Antonio Perez laisse entendre dans divers passages de ses œuvres que le long martyre que lui fit subir le roi catholique était causé par une rivalité d'amour. La chose est mystérieusement indiquée dans cette suite de distiques placés en tête de l'édition de ses 7?e/aciones de 1598, en exergue d'une gravure représentant Tityus rongé par les vautours :
At meruit Titius funesti vulnere rostri
Cuius erat tanto tantum in amorc scelus Nil ego peccavi : nisi si peccasse fatendum est
Suspectum nostro forte fuisse lovi.
Jure vel immerito nil refert. liam satis hoc est
Suspectum nostro semper fuisse liovi.
Ainsi, doit-on lire, Perez a subi les blessures du bec néfaste pour avoir porté une si criminelle atteinte à un si grand amour. Perez n'a rien fait, à moins qu'on ne considère comme un crime d avoir peut-être été soupçonné par notre Jupiter. — Justement ou injustement,
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peu importe. Il suffît, sans doute, d'avoir été soupçonné par notre Jupiter.
M. Morel-Fatio (1) voit avec juste raison dans ces distiques une indication sérieuse et dont on doit tenir compte, car ici ce n*est pas l'ennemi de Philippe qui se vante ou calomnie, mais un homme traqué qui dépose la vérité comme un trésor inestimable dans un endroit secret.
Dès l'époque du mariage de la belle Anne de Mendoza, Philippe lui t'ait une donation. Le fils aîné de la princesse était le seul qui eût les cheveux blonds comme le roi. Il prenait lui-même l'attitude d un bâtard de Philippe. Il marchait de pair avec le duc d'Ascoli et on les considérait tous deux en Espagne et aux Pays-Bas comme les fils naturels du roi. Enfin, dans un billet au juge Pazos, Philippe écrit : « Si Eboli était ici et connaissait sa femme comme moi, il entendrait les affaires comme moi-ménte. » L'homme qui connaît mieux une femme que son mari s'appelle en général son amant. Enfin Catherine de Médicis recommandait toujours à sa fille d être bien avec la princesse d Eboli, et elle lui en-
(1) L'Espagne au KVh tiède.
voyait elle-même des cadeaux, comme à une favorite qu'il faut ménager.
Les faits paraissent donc s'établir ainsi : Philippe aurait eu avec la princesse des relations qui se seraient relâchées à la longue et enfin rompues. (La princesse, avant sa liaison avec Ferez, avait passé deux ans dans un couvent. Ensuite, ayant appris que cette femme, jadis aimée, appartenait à son secrétaire et faisait fi de lui, sa passion ancienne se serait réveillée sous la forme d'une jalousie haineuse. L'attitude hautaine et sarcastique de la princesse pendant ses persécutions montre bien l'orgueil de la femme devant l'homme qui la persécute, mais qu'elle a déçu.
La princesse d'Eboli et Antonio Ferez ont été accusés par leurs ennemis d'avoir fait tuer Escovedo pour supprimer un censeur indiscret et dangereux. En donnant l'ordre de cet assassinat, Fhilippe, de son côté, n'obéissait qu'à un mobile de son âme peureuse et tyrannique. Lorsqu'on eut réussi à le convaincre qu'en servant sa cause personnelle, il avait également favorisé celle du couple Ferez-Eboli, et à un tel point qu'il paraissait leur dupe, son ressentiment ne pouvait qu'être féroce. Il ne serait donc pas nécessaire de faire inter-
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venir la jalousie pour expliquer l'attitude de Philippe dans cette affaire. Il paraît cependant vraisemblable que c'est elle qui envenima d'une manière si atroce ses ressentiments.
Cétaient deux seigneurs belges de la plus haute naissance Le marquis de Montigny appartenait à lillustre lignée des Montmorency de France. Il était le frère cadet du comte de Hornes, dont la destinée, comme la sienne, eut une fin tragique. Jean de Glymes, marquis de Berghes, passait pour l'un des nobles les plus riches des Flandres, après le prince d 0range et le comte d'Egmont. Montigny occupait les fonctions de gouverneur et grand bailli de Tournaisis ; Berghes, celles de capitaine général et grand bailli du Hainaut. Ils étaient tous deux chevaliers de la Toison d'Or.
Catholiques lun et l'autre, mais libéraux, tolérants, et convaincus que le service de la religion n'exigeait nullement le sacrifice des libertés publiques, ils désapprouvaient les per-
sécutions et faisaient opposition à la politique oppressive et étroitement espagnole que Philippe II prétendait appliquer aux Pays-Bas. Berghes disait des réformés : « S'ils veulent se convertir, je ne les inquiéterai pas ; s'ils ne le veulent pas, encore ne leur ôterai-je pas la vie, car ils pourraient se convertir par la suite (1). Montigny pensait de même qu'il était abusif de punir les délits de religion (2). L'un et l'autre jugeaient parfois Philippe avec peu de ménagement. Ils n'étaient pas dupes de ses affectations doucereuses, car ils l'accusaient de fausseté, de perfidie et de haine (3). Patriotes flamands, Berghes et Montigny se trouvaient naturellement parmi ceux qui ne voulaient pas laisser consterner la riche, industrieuse et joyeuse Flandre par la triste, stérile et fanatique Inquisition d'Espagne.
Ces idées de tolérance et de résistance à la tyrannie étrangère avaient fait sortir Berghes et Montigny, ainsi que les comtes d'Egmont, de Homes, et le prince d'Orange du cercle
(1) Correspondance de Philippe II, I, xxxvii, et II, 36. {2} Ibid., Granvellc au roi. 10 mars 1563. (3) Fray Lorenzo au scciétîiirc Erasso, 27 décembre 1565 ; la duchesse de Parme au roi, 13 janvier 1503 ; loDso del Canto au roi, 22 avril 1566.
étroit dans lequel Philippe pouvait tolérer autrui. Hors de la sujétion anonyme ou de la servitude officielle, point de salut sous son règne. Berghes, Montigny et les autres se dressaient devant sa conscience vénéneuse et irascible comme des monstres intolérables qu'il y avait lieu d'extirper du nombre des vivants. Il les haïssait d'une haine froide et triste comme la mort et tramait leur perte avec une patience et une dissimulation félines. Il fit juguler les comtes de Hornes et d'Egmont par le tribunal de sang, que dirigeait le duc d'Albe. Quant à Berghes et à Montigny, pour se saisir d'eux, il les attira traîtreusement à Madrid, sous prétexte de négociations.
Avertis par des appréhensions fondées sans doute sur la connaissance qu'ils avaient de Philippe, les deux seigneurs flamands n'acceptèrent cette mission qu'à regret. Il fallut les instances réitérées de la régente et de leurs compatriotes pour les décider. Montigny partit le premier (1566) ; Berghes, malade et blessé, tarda tant qu'il put. Il voyagea d'ailleurs lentement et s'arrêta même quelque temps dans le Poitou. Montigny, exhorté par Philippe, le pressa d'arriver. Le roi lui fit écrire lui-même des lettres rassurantes. Il arriva enfin.
Berghes et Monligny venaient solliciter Tabolition de l'Inquisition dans les Pays-Bas, la modération des placards, l'amnistie générale, l'envoi d'une forte provision d'argent à la régente. Tolérer, pardonner, fournir des subsides, c'était demander l'impossible à un homme porté par toutes les impulsions de son être à dominer, à se venger et à spolier.
Nullement dupe de la comédie honorifique et consultative que Philippe lui faisait jouer, même avant l'arrivée de Berghes, Montigny demanda à retourner dans sa patrie. Ils renouvelèrent ensemble, et à plusieurs reprises, leur demande de congé. Mais Philippe n'était pas homme à lâcher sa proie. Berghes et Montigny se sentant prisonniers, surveillés et espionnés, devinrent sombres et désespérés. Berghes s'alita (1) Les médecins assuraient qu'il était nécessaire, pour sa guérison, de le renvoyer dans sa patrie. Alors, comme il renouvelait sa de-
(1) • Le povre marquis de Berghes est trépassé ce matin, lequel, à ce qui m'a esté rapporté, a dit clairement que le roi catholique est cause de sa mort, pour ce qu'il l'a détenu si longtemps par force... Il fut si marry de quoi ceste Majesté s'en alla d'ici dernièrement sans luy donner soncongé, qu'il se coucha au lict, dont il ne s'est jamais relevé.» F'ourquevaulx à Charles IX, 21 mai 1567.
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mande de libération avec une pressante insistance, Philippe II écrivit le billet suivant au prince d Eboli : « Le prince d'Eboli ira voir le marquis de Berghes, et après s'être bien assuré que sa maladie est mortelle et que tout voyage est impossible, il lui dira que le roi lui permet de partir pour son pays (1). » Voilà, dans toute sa nudité, la conscience du roi catholique.
Philippe pratiqua toujours la politique des otages. Dans toute affaire qui passionnait tant soit peu ses intérêts, il tâchait de saisir un morceau de la chair, du cœur, des biens de ses partenaires. Juana Coello et ses sept enfants prolongent Antonio Perez dans la torture Pour tenir le prince d'Orange, il fit saisir son fils (2j, ainsi que celui du comte deHornes, par le duc d'Albe. Aidé par la complicité de l'impératrice sa sœur, Philippe réussit à se faire envoyer les deux fils de l'empereur Maximilien, suspect à plus d'un titre aux yeux du roi catholique.
Berghes et Montigny étaient ainsi des otages
(1) Correspondance de Philippe II, I, 536.
(2) « Mon fils m'a été enlevé dans un âge où il était incapable de l'offenser... » Prince d'Orange, Apologie.
de la noblesse des Pays-Bas entre les mains de Philippe, mais des otages destinés au sacrifice, dès que le moment serait opportun. « Si Madame a de la répugnance pour la fourberie, écrivait don Francès de Alava, ambassadeur de Philippe II en France, à la Régente des Pays-Bas, elle doit considérer que ces circonstances et que l'intérêt du roi exigent ces artifices de langage. Le roi a usé de ce système avec Berghes et Montigng qui sont venus près de lui ; il est bien décidé à ne les laisser jamais retourner. Il préférerait risquer tous ses Etats plutôt que de faillir à leur infliger un châtiment exemplaire (1). » Juan de Mendibil écrit encore à Madame (1567) que Berghes et Monligny seront bientôt payés « comme il convient (2) ».
Philippe attendait pour les servir que le duc d'Albe fût bien entré, à Bruxelles, dans sa fonction de dictateur. Il trouvait même que l'afTaire traînait . Il s'agissait d'attirer les comtes de Hornes et d'Egmont dans un guet-apens pour les arrêter. Lorsque le coup eut réussi
(1) Sir Horris tho the Queen, 24 mai 1567. Cité par Forneron.
(2) Alfred Gauchie et Van der Essen, Inv. des Archive» farncsienncs, p. 200.
grâce à des stratagèmes de brigands (1) et contre toutes les règles de la loyauté et de l'honneur dont le peuple espagnol faisait sa gloire, le duc d'Albe impliqua Montigny dans le complot et le fit juger par le tribunal de sang, entièrement à ses ordres, et qui le reconnut coupable du crime de haute trahison. La sentence, rendue par le duc lui-même, portait que le traître serait décapité sur la place publique, que sa tête serait plantée sur une perche et tous ses biens confisqués.
Ce n'est pas exactement ce que voulait Philippe. Montigny était placé en quelque sorte sous sa sauvegarde. Il ne pouvait pas laisser dire en Europe que le droit des gens était violé autour de lui. Il fallait donc que Montigny parût être mort naturellement. Ensuite on publierait un arrêt de haute trahison, afin de pouvoir confisquer ses biens, car la cupidité marche de pair avec la vengeance dans la terrible
(1) Les comtes de Bornes et d'Egmont furent attirés à Bruxelles par les demandes remplies de protestation d'amitié du duc d'Albe. Il leur fit offrir un repas par son fils naturel Hernandez de Toledo, puis les appela dans sa propre demeure pour examiner un travail de fortification pour Anvers. Ils ressortirent prisonniers de la maison du duc.
répression contre les nobles des Pays-Bas. Philippe se chargea lui-même de régler les détails de cette sinistre machination. Après avoir étudié avec ses conseillers de quelle manière on ferait périr le baron de Montigny, il choisit la strangulation, de préférence au poison 1. Il donna des ordres en conséquence et le drame s'accomplit selon ses prescriptions. Une nuit, à deux heures du matin, le gouverneur de Simancas (Montigny était détenu dans cette forteresse)^ un alcade, un notaire, le confesseur et le bourreau pénétrèrent dans la chambre de Montigny. Tandis que le ministre le Dieu priait et que le notaire rédigeait le procès-verbal de Texécution, le bourreau liait Montigny sur une chaise et l'étranglait avec 1 anneau de fer {el garrotc). Avant le lever du jour l'alcade, le moine et le notaire étaient rentrés furtivement dans Valladolid, comme des gens qui viennent d'accomplir un mauvais coup Selon les instructions du roi, le cadavre fut revêtu d'un froc de franciscain dont lecapu-
(\) " Parescia a los mas que era bien darle un bocado o echar alcun genero de venenoenla comida obebida con ((lie se fuesse muriendo poco à poco... Mas ù S. M. parescia que desta manera non se cumplia con la justicia. » Documentos ineditos, IV, 561.
IbO PHILIPPE II d'eSPAGNE
chon rabattu dissimulait les traces livides de la strangulation. On présenta le corps ainsi affublé aux serviteurs du trépassé. Philippe fit célébrer des obsèques honorables à sa victime. Montigny passa ainsi pour être décédé, comme on dit, de sa belle mort. En transmettant le procès-verbal de cette exécution au ducd'Albe, le roi lui recommande d'accréditer la version de la mort naturelle de Montigny et lui prescrit de commencer son procès posthume pour haute trahison.
Si l'on voulait se rendre compte par le détail jusqu'à quel point Philippe II poussait lart de fabriquer des versions officielles pour masquer des événements réels à l'aide de fraudes savantes et d'habiles tromperies, il n'y aurait qu à parcourir une à une la série de pièces qui se trouvent au tome IV (p. 526 à 554) de la Collection des documents inédits pour servir à r histoire d'Espagne. On y verrait d'abord avec quelle froide minutie le roi règle l'événement tragique (1), ensuite avec quelle fertilité d'inven- M tion il brode les apparences qui doivent rendre la fiction croyable. Il fait ostensiblement visiter
(1) Instructions adressées au licencié A. de Arellano. Doc. in., IV, 542-549.
le prisonnier par un médecin. Une officine voisine prépare les médicaments relatifs à la maladie dont Montigny devra censément mourir. On permet au malheureux d'écrire à sa femme et même de rédiger un testament, à condition qu'il fasse cela comme un homme malade qui se sent à la veille de mourir (1).
Domitien faisait toujours précéder ses sentences, même les plus cruelles, par un préambule de clémence (2) On retrouve chez Philippe cette hypocrisie révoltante. Il envoyait les ennemis au supplice en leur jetant de l'eau bénite. En tuant le corps, il affectait une grande sollicitude pour l'âme. Ainsi tout en perpétrant l'assassinat de Montigny, Philippe a souci de son salut éternel et ordonne expressément qu'on lui en facilite les voies.
Le crime de Simancas n'est pas un événement solitaire. Un homme meurt ici ; mais, là-bas, en Flandre, et pour les mêmes raisons, tout un peuple est égorgé sous la main de fer du duc d'Albe.
(1) « Sino que sea hecho como mémorial de liombre coferroo y que se ténia morir. » Doc in., IV, 553.
(2) « ... Nunquam tristiorem sententiam sine prœfatione clementi<x pronuntiavit... » Suétone, DomilianuSf
ruiupPE II u'espacne 11
La vérité sur les affaires que nous venons d'examiner est restée longtemps ensevelie. Il a fallu, pour la dégager des légendes ou des romans auxquels elle avait donné lieu, de longues et patientes recherches. Les érudits ont] fouillé les archives et c'est seulement lorsque le fameux dépôt de Simancas a livré ses secrets, qu'on a vu quelque peu clair dans cei mystères d'Etat. Ici, les faits mettent la vérité parfaitement en évidence. Sous la pression des circonstances, Philippe, d'ordinaire si compliqué, si détourné, si retors, agit directement et ouvertement sous l'impulsion de sa conscience. La sanglante mission du duc d'Alhe aux Pays-Bas montre qu'il était capable d'étrangler tout un peuple, par préméditation aussi bien que par représailles. Et le ban publié contre le prince d'Orange atteste l'extrémité
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de sa haine royale et la facilité avec laquelle il rendait la morale humaine et la religion complices de ses mortelles vengeances.
Entre Philippe II et les Pays-Bas, le désaccord provenait de l'antagonisme radical des tendances. Au fond, le roi voulait espagnoliser ces provinces, c'est-à-dire les soumettre à sa tyrannie politique et religieuse, dont Flamands et Wallons avaient horreur. Dès le commencement du règne de Philippe, l'instinct national est en éveil aux Pays-Bas et pressent le danger. Les premières mesures politiques du règne aggravent aussitôt l'antipathie profonde de ce peuple de producteurs et de joyeux vivants, non seulement pour Philippe II, mais encore pour l'Espagne fanatique, sectaire, dévoratrice, dont il était la personnification.
Granvelle écrit à Philippe «que les habitants des Pays-Bas disent que les Espagnols veulent détruire leur pays ; que tous les sujets sont mécontents du roi et de ses conseils ; enfin qu'on parle avec une telle liberté, qu'il y a à craindre que le soulèvement du peuple ne soit provoqué ». Les nobles faisant partie du Conseil d'Etat se plaignent vivement de n'être convoqués que pour des affaires de minime importance, tandis que celles d'un intérêt
majeur ne leur sont pas soumises, alors que l'on prétend les rendre responsables de cellesci comme des autres (1). Philippe, estimant qu'il serait prématuré de se passer de ces auxiliaires détestés, leur donne satisfaction en apparence, mais en leur demandant expressément de veiller au maintien de la religion et au châtiment des coupables (2). Il sacrifie même Granvelle à leurs récriminations. Les Flamands n'aimaient pas Granvelle, comme étranger d'abord, et ensuite parce qu'ils le croyaient responsable de la politique suivie à leur égard. Mais leurs griefs profonds résultaient surtout de cette politique elle même. Ils protestaient contre le séjour de troupes espagnoles dans leur pays ; contre la tendance de. Philippe à la centralisation, laquelle préparait^ selon eux l'exercice de son pouvoir absolu ; contre l'élévation du nombre des évêchés de quatre à quatorze, réforme que les habitants interprétaient comme une organisation pré-
(1) Lettres du prince d'Orange et du comte d'Egmont au roi. 23 juillet 1561 ; du comte d'Egmont à Francisco de Eraso, 27 juillet 1561.
(2) Réponses du roi au prince dOrange et au comte d'Egmont, 29 septembre 1561, d'Erasso au comte d Egmont, 25 septembre 1561.
l'assassinat du taciturne 165
paraloire de la persécution religieuse et de Tiinplantation chez eux de l'Inquisition d'Espagne ; enfin contre cette persécution ellemême déjà affirmée par la mise en vigueur des placards de Charles-Quint.
Philippe, au fond, soit par la politique de conciliation, soit par la politique de rigueur, poursuivait toujours un même but, qui était bien réellement d'asservir les Pays-Bas en confisquant les libertés publiques et en maîtrisant les consciences. Le conflit avec un peuple jaloux de son indépendance, ami de sa liberté, et qui avait la haine des Espagnols et de leur roi au cœur, devait nécessairement empirer jusqu'à la révolte ouverte et à une guerre sans merci. Philippe, en 1565, est décidé d'envoyer 60 à 70.000 hommes pour extirper l'hérésie des Pays-Bas, et les Pays-Bas, résolus à périr plutôt que d'accepter la loi que cette armée viendrait leur apporter. Le fanatisme d'en haut provoque en bas un fanatisme contraire. Les gueux, les briseurs (T images, saccagent les églises et commettent de graves excès. Bien que la régente Marguerite de Parme ait apaisé ces troubles, Philippe ne veut pas perdre une si belle occasion d exercer sa vengeance. Lorsque ses moyens sont
prêts, il se démasque. Le duc d'Albe arrive aux Pays-Bas avec une armée. C'est la politique sanglante de la terreur qui commence. Le Conseil des troubles et le Tribunal de sang multiplient les mesures iniques, les confiscations et les meurtres. La persécution religieuse et politique est si terrible, si efifroyable, que protestants, catholiques, seigneurs du pays, même ceux vendus à l'Espagne comme Viglius et Berlaymont ; les évêques, l'empereur d'Allemagne lui-même, protestent contre cette épouvantable dictature. Mais Philippe, en dépit de ces représentations, ne jugea pas à propos de modérer l'instrument de sa vengeance et de sa tyrannie fanatique.
A la saignée rouge qui décime les Flamands, le duc d'Albe, avec Taudace tranquille que donne la force, prétend ajouter la saignée à blanc de la fortune publique. Il convoque les états généraux pour leur faire approuver des mesures fiscales excessives dont l'application aurait rapidement fait de ces pays populeux et riches un désert aride comme le devenait l'Espagne. Il voulait percevoir une fois seulement un centième denier, sur tous les biens meubles et immeubles, et, d'une façon permanente, un impôt de cinq pour cent sur la vente
l'assassinat du taciturne 167
de toute propriété foncière (vingtième denier) et de dix pour cent (dixième denier) sur toute mutation de marchandises. Chez un peuple commerçant, cet impôt à répétition pouvait s'élever à trente ou quarante pour cent, avant d'arriver à la consommation. Ce n'était plus seulement la vie et les biens des particuliers mis hors la loi qui se trouvaient menacés, mais la prospérité générale, avec la bourse de tous les possédants et trafiquants. L'opposition devint unanime et énergique. Le duc de fer, cet homme vraiment supérieur dans la guerre, la diplomatie, la politique et jusque dans son énergie brutale et féroce, dut atténuer, céder, s'en aller enfin sur l'ordre de son maître, malgré ses succès militaires contre le prince d'Orange et Louis de Nassau, chefs de la révolte.
Le commandeur de Castille Requesens, qui succède au duc d'Albe, a pour mission d'appliquer une politique d'accommodement et de conciliation. La méthode terroriste n'est plus possible. L'autorité royale, même appuyée du tribunal de sang, est débordée par le mécontentement général. La noblesse du pays sympathise avec les rebelles. L'opposition unit catholiques et protestants, ecclésiastiques et laïcs, nobles et artisans. Les gueux de
terre et de mer restent soulevés. La situation oblige Requesens à se battre, et ses ordres à négocier. Sanchez Davila gagne la terrible bataille de Mook (1574), victoire inefficace, car le soir même du combat, les troupes espagnoles se mutinent et vont piller Anvers. La même année, Tarmée espagnole subit à son tour une sanglante déroute sous les murs de Leyde. Les négociations en vue d'un arrangement n'ont pas plus de succès. La situation reste toujours la même entre les Pays-Bas et Philippe IL Ceux-ci veulent assurer lindépendance et l'autonomie de leur pays, sous la suzeraineté de l'Espagne, et la liberté individuelle avec la suprématie de la foi catholique, et celui-là maintient toujours le contraire. Les états généraux sont sa bête noire ; il préfère perdre ses Etats plutôt que de laisser diviser les droits de nuestra santa fe catolica. On ne peut donc s'entendre, et les provinces de Hollande et de Zélande proclament leur indépendance.
Don Juan d'Autriche succède à Requesens, mort à Bruxelles le 5 mars 1576. Un fait nouveau est survenu pendant l'interrègne. Les réformés de Hollande et de Zélande ont conclu une alliance défensive avec les provinces
l'assassinat du taciturne 169
catholiques de la Flandre (pacification de Gand). Ce fait il faut le reconnaître et le confirmer, l'Espagne manquant d'argent pour entamer une lutte à fond, et l'insubordination continuant de désorganiser ses troupes. La convention prend alors le nom d'Edit perpétuel, et don Juan, à son grand regret, doit faire sortir l'armée espagnole des Pays-Bas. Philippe paraît vaincu. « Il faudrait replacer les Pays- Bas, écrit-il à son frère, dans la situation où je les ai reçus le jour de mon avènement, laisser partir les Espagnols, s'efforcer de conserver dans les villes des garnisons allemandes, subir toutes les concessions nécessaires, en défendant la réputation autant qu'il se pourra. Si leurs exigences sont inflexibles, il faudra se soumettre ; on se résignera à la solution qui épargnera le plus de ce qu'on essayera de sauver. On promettra l'oubli du passé : je ne tiens aucun compte de tout ce qui est arrivé (1). »
II) « J'ai dans les mains moins de cent écus pour subvenir à ma propre nourriture et au service des courriers ; personne autour de moi ne possède un réal. » Don Juna au roi, 22 novembre 1576, Corresnondance de Philippe //, V, 60 — (' Il faut dans une telle crise, sous la pression de telles nécessités, en passer par d'autres conditions qui ne se pourraient tolérer en d'autres circonstances ni avec d'autres ressources. Puisque nous sommes privés
170 PHILIPPE II DESPAGNE
Philippe s'aperçoit enfin que les Flamands sont unis par le désespoir auquel il les pousse et que c'est là, comme il l'écrit à son frère, « la plus grande force qui se puisse voir(l) ». Il faut donc traiter, consentir, coûte que coûte. Mais au moment où le roi d'Espagne, sous la poussée de forces invincibles et peut-être aussi pour réprimer la vaste ambition de son frère, se déclare vaincu, un homme, le ferme patriote qui a été l'àme, le cœur et l'esprit de la résistance des Pays-Bas contre l'oppression espagnole, prétend sauver son pays du piège de l'apaisement, et cet homme, c'est Guillaume de Nassau, prince d'Orange. Il sait fort bien que la pacification ne sera pour Philippe qu'une position d'attente. Les dépêches interceptées par ses espions lui ont appris que la modération subite de l'Espagne était peu sincère. Son roi ne renonçait ni à ses desseins ni à la vengeance, u Ne s'entourer que de catholiques ; dissimuler sur le passé. » Telles étaient les instructions dernières que Philippe avait données à don
de tout ce que vous demandez pour continuer la guerre, il serait téméraire de tenter une entreprise incertaine. » Ibid., V, 155.
(1) Ibid., V,426.
Juan au moment de son départ. Mieux valait donc continuer la lutte pendant que l'ennemi était faible et désemparé.
A ce moment, la situation du prince d'Orange était forte. Champion des libertés nationales et de l'intégrité de la patrie, il est soutenu par la Flandre catholique ; défenseur des réformés» il est le chef légitime des rudes sectaires du Nord. Don Juan ne s'y trompe pas. « Lui seul, écrit-il à son frère, est le timonnier qui gouverne la barque, et qui peut la perdre ou la sauver (1)... Les gens d ici sont comme ensorcelés par lui ; ils l'aiment, ils le craignent et veulent l'avoir pour seigneur. Ils l'avertissent de tout et ne décident rien sans le consulter (2). »
Des nobles timorés, comme Berghes et Montigny, ou prêts à se donner, ainsi qu'Egmont et Hornes, n'ayant pas trouvé grâce devant Philippe, on peut juger quelle devait être son abomination pour le chef de l'hérésie, pour l'homme qui, après avoir fait échec à son autorité sous le duc d'Albe, repoussait maintenant ses avances, et prolongeait délibérément une
(1) Correspondance de Guillaume d'Orange, Ll à LUI.
(2) Ibid., Préface, p. 63 à 64.
lutte désastreuse pour les intérêts de TEspagne et de la foi.
Il y avait longtemps que Philippe était obsédé par le désir de faire assassiner le prince d'Orange. Le secrétaire d'Etat Juan de Mendibil mande à la duchesse de Parme, en 1567, qu'on prépare en Espagne le châtiment d'Orange, d'Egmont, et consorts (1). Le roi écrit lui-même à Alexandre Farnèse : (c.Jàau temps du duc d'Alve, sentence fut prononcée à rencontre de luy. comme criminieux de lèsemajesté (2). » Une lettre du 12 février 1573 informe le roi que l'Albanais Nicolo, homme du duc de Guise, a apporté au duc d'Albe la tête de Coligny et ajoute que le même spadassin se propose d'abattre une autre tête. Philippe écrit en marge : « Je ne comprends pas cela, parce que je ne sais où a été portée la tête de l'amiral, ni quelle est cette autre tête, quoiqu'il paraisse que ce soit celle d'Orange ; certainement, ils ont montré peu de cœur en ne le tuant paSy car ce serait le meilleur remède. » Le secrétaire Çayas, le 15 juillet suivant, écrit à Albornoz que si les moyens indiqués pour
(1) Archives f ar nésiennes, îâscis. 1648.
(2) Lettre du 30 novembre 1599.
l'assassinat du taciturne 173
expédier le Taciturne, ainsi que son frère Louis de Nassau, réussissent, « Sa Majesté en aura une joie et un contentement tout particuliers ». Le 21 octobre, Çayas insiste encore. Sa Majesté se réjouit des projets dressés pour supprimer « l'auteur de tous les maux », mais « elle se réjouirait encore davantage si l'on purgeait la terre des deux frères. Qu'on mette la main à Toeuvre !... » Comme le duc d'Albe, don Luis de Requesens reçoit l'ordre de faire disparaître les deux frères. Le grand commandeur ne paraît pas enchanté de la mission. « Je n'ai aucun espoir, écrit-il à Madrid, de voir réussir ce qui se projette contre les deux frères. Il n'y a personne qui le veuille entreprendre. Ceux qui ont fait des offres sont des bateleurs ou des soutireurs d'argent, peut-être même des espions doubles. » Plus tard, Antonio Père écrit de Madrid, en parlant du prince d'Orange : « Il faut l'achever. » Mais don Juan répond, comme Requesens : a Oui, mais s'il est bon d'y penser, il faut recourir à des artifices consommés et à un homme qui se charge ; or, le danger est si grand, que je n'ai pu trouver cet homme en le cherchant toujours. » Le grand Alexandre Farnèse est obligé lui aussi, lorsqu'il a succédé à son oncle don Juan d'Autriche, de prendre
en mains l'ignoble complot, mais il ne le fait point sans dire son sentiment : « Certaines personnes estiment, écrit-il à Philippe, qu'il pourra sembler une bassesse et indécence à un prince si grand que, aïant contre lui commencé la guerre et employé telles forces, maintenant il en viendrait à un autre remède. » Mais ces arguments ne sont point faits pour troubler l'âme de Philippe. Les règles de la morale ne lui sont pas applicables. En sa qualité de ministre de Dieu, il n'est pas tenu de suivre les voies ordinaires de la justice envers les criminels d Etat. Il peut leur faire ôter la vie sans crainte, pourvu que ce soit au nom de Dieu. Son confesseur, Fray Diego de Chaves, l'avait confirmé luimême dans cette idée (1). Aussi tous les aventuriers qui se présentaient pour accomplir le meurtre étaient-ils l'espérance du moment. Les ambassadeurs de Philippe en recrutent à Paris, à Londres, à Prague, à Lyon.
Jusqu'ici Philippe s'étaitmasqué. «On ne doit point savoir que la chose se fasse par ordre de Sa Majesté, ni qu'elle en ait connaissance, car cela ne conviendrait pas » (2), écrit Çayas au
(1) Antonio Perez, Œuvres, p. 71.
(2) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. VI.
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grand commandeur de Castille. Mais lorsqu'il voit avorter toutes les tentatives dissimulées, il résout alors, non sans avoir hésité comme toujours, et s'être fait conseiller, de provoquer ouvertement et publiquement l'assassinat de son audacieux ennemi. Dans sa lettre à Farnèse, du 30 novembre 1579, après l'énumération de ses griefs contre Orange, il ajoute : « ... Il me semble qu'il convient lui faire la guerre par tous moyens que l'on peult imaginer et chascun cognoisse que la guerre est contre lui seul, et à son occasion, pour le rendre odieux comme celui qui est cause de tout le mal et ruyne que souffrent les povres pays comme à la vérité il est, puisque n'accommodant pas les conditions d'accord si clémentes, que je ne veois ce que avec raison se peult désirer davantaige, il calumnie le tout. Il y a donc lieu d'abandonner la personne du prince à chacun, pour impunément oultrager sa personne, occuper les biens que encoires luy appartiennent, au profit particulier de ceulx
Lettre du 21 octobre 1573. La précaution était inutile. On connaissait fort bien les projets de Philippe dans les cours étrangères. Dans une dépêche du 16 mars 1573, Saint-Gouard indique à Charles IX que le roi d Espagne a des « gens attitrez » pour tuer Orange.
qu'en feront saisissement. » Mêmes peines contre tous ceux qui, six semaines après la publication du ban, ne se seront pas rangés du côté du roi. » Ceci, à mon avis, remarque Philippe, donnerait grande terreur, et mesmes à ceulx quy négocient hors desdicts pays, pour les arrests que plusieurs particuliers, pour leur propre prouffict, en feraient à tous coustels. »
Le roi catholique abolit ainsi pour le Taciturne et ses partisans le droit des gens avec les faibles garanties qu'il comporte en temps de guerre. Il lance contre eux les instincts insociaux de meurtre et de pillage. Mesure révolutionnaire au possible, et très dangereuse dans un pays en grande fermentation d'idées et de conscience, car elle provoquait en quelque sorte l'anarchie des représailles individuelles et faisait rentrer le crime dans l'arène comme gladiateur suprême.
Mais Philippe va plus loin encore.
« Et davantaige, poursuit-il, pour essayer de se faire quicte d'homme si malheureux et pernicieux, jà condampné, et lequel ses œuvres journellement condampnent dadvantaige, si criminieulx et méritent mil morts, et que après tant de moyens procurés pour le réduire de gré ou de force, l'on en est encoires venu au
l'assassinat du taciturne 177
l)out que l'on luy mist taille publiée partout... de trente mil escus, telle que vous pourrez adviser, au prouffict de celui quy le livrera vif ou mort (1). » Le ban publié contre Guillaume complète l'idée qui est ébauchée ici. L'assassin recevra, tant en deniers qu'en biens-fonds, pour lui ou ses hoirs, la somme de 25.000 écus d'or, et s'il a commis antérieurement quelque forfait, si grave soit-il, en conséquence même s il avait tué père et mère, il lui est pardonné ; s'il n'est pas noble, on l'anoblira. Ses complices, qui recevront aussi « biens et mercedes » et seront absous pour le passé, s'il y a lieu, et également élevés au rang de gentilshommes. Comme ces mesures sont édictées au nom de Dieu, le paradis sera sans doute réservé par surcroît à ces saints criminels I
La morale et la religion effectives de Philippe sont fidèlement dépeintes dans cet édit outrageant pour la conscience humaine. Il y avait des précédents sans doute. Charles- Quint avait publié une proscription analogue contre le duc de Saxe et le landgrave de Hesse ; d'autres princes en usaient pareillement envers leurs ennemis ; au surplus, les mœurs du
(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, VI,
PHILIPPE II d'eSPAONB 12
xvi^ siècle étaient rudes, et le Taciturne avait fait subira Philippe de cruels dommages, mais au-dessus de tout cela, il y a la conscience humaine. Un tel acte, comme le dit Montesquieu, « renverse également les idées de l'honneur, celles de la morale et de la religion ». En effet, l'honneur n'autorise pas la trahison, la morale défend de liguer les passions basses et criminelles, même contre un ennemi. Enfin les commandements de Dieu disent : a Homicide point ne seras. » Et c'est ici la pierre de touche . Philippe, catholique militant, ministre de Dieu et ascète mystique, pouvait-il publier l'édit en question sans parjurer son âme et sa foi ? Il suffit déconsidérer la conduite de son adversaire pour se rendrecompte,d'autrepart,que,même en son temps, et sous le simple rapport de la morale ordinaire, l'acte de Philippe, précédé d'une longue préméditation,apparaît comme monstrueux . « Quant à moi, disait Guillaume en 1564, je suis catholique ; mais je ne puis admettre que les souverains veuillent commander à l'âme des hommes et leur ravir sa liberté de la religion et de la foi (1). » Comme réformé calvi-
(1) Groen van Prienstetter, Archives de la maison de Nassau, II, 220.
l'assassinat du taciturne 179
niste. il demeura fidèle à ce principe de haute sagesse humaine. Lorsque les provinces de Hollande et de Zélande lui confièrent le pouvoir suprême, il accepta de « maintenir, sans inquisition sur les croyances individuelles, le culte évangélique réformé, à l'exclusion de tout autre ». A cette époque, le culte était considéré comme un attribut de la souveraineté ; il devait donc être, par rapport à l'Etat, unique comme elle. Mais, du moins, la liberté de conscience était reconnue. Guillaume n'en demandait pas davantage en Flandre où dominaient les catholiques. Il acceptait fort bien que le catholicisme y fût la religion officielle, mais sous bénéfice de la tolérance pour les réformés (1). Or, Philippe voulait la mort de Ihérétique et l'existence unique, exclusive de sa foi ; là est la différence entre les deux hommes. Autant que cela lui fut possible, Guillaume protégea la vie et les biens des catholiques contre le fanatisme des sectaires (2),
(1) «... La liberté de religion, depuis 1566 jusqu'à sa mort, il la professa sans varier jamais, comme son premier, peut-être son unique principe. . » Vicomte de Meaux, la Réforme et la politique française en Europe, l, 179.
(2) Voir, par ex&mple, les instructions données par le
accordant ainsi ses actes à ses principes. Si le roi catholique avait agi avec cette haute conscience de la réalité humaine, il n'aurait pas été dispensé sans doute de faire la guerre aux réformés des Pays-Bas, car le fanatisme calviniste, quelques grands cœurs mis à part, n'était ni plus tolérant et humain ni d'une plus grande envergure d'esprit que tous les lanatismes, mais alors il eût défendu les catholiques et sa souveraineté dans leurs droits légitimes, au lieu de soulever les catholiques mêmes contre ses violences politiques et morales.
L'édit de Philippe devait forcément éveiller soit la convoitise de quelque bandit audacieux, soit l'idée fixe du crime dans la conscience obturée d'un fanatique ou d'un simple d'esprit. Le biscaïen Jaurégui, pauvre commis d'un financier espagnol aux abois, se laisse persuader par son maître que le salut de son âme, la satisfaction du roi et la gloire de Dieu dépendent de l'accomplissement par lui de la sentence de mort portée contre le prince d'Orange. Il se confesse, il part et réussit
Taciturne, à Dillembourg, le 20 juin 1572, et TordonnaDce rendue au camp de Ruremonde, le 23 août de la même année, dans iusie, Soulèvement des Pays-Bas.
l'assassinat du taciturne 181
presque. Le Taciturne reçoit un coup de feu en pleine figure. Guéri de sa blessure, il reste le but d'assassins de tout acabit, dont quelques-uns se firent pendre ou trancher la tête.
Deux ans après l'attentat de Jaurégui, le 9 juillet 1584, le vœu de Philippe était exaucé. Balthasar Gérard, un clerc franc-comtois, tuait le prince d'Orange au sortir de table, alors qu'il s'apprêtait à recevoir une requête que le jeune homme lui tendait.
L'assassin était tel que pouvait le souhaiter le roi d'Espagne : fanatique, hanté d'idées fixes, et doucement implacable. Dans la confession qu'il écrivit avant de mourir, Balthasar Gérard avoue que le dessein de tuer le prince d'Orange est né dans son esprit au moment où celui-ci rompit la pacification de Gand « pour austant qu'il me semblait que, tant qu'il vivrait, il demeurerait rebelle contre le roi catholique, notre père, et ferait tous ses efforts par toutes voies illicites de troubler Testât de l'Eglise catholique et apostolique, dicte romaine... » L'idée du crime l'obsédait : « Et qu'il soit vray que j'aye heu ladicte intention, je le démonstra étant à Dôle, en la maison de Jehan Villaux, y a environ six ans, parce que tenant en main
une dague évaginée (1), je la planta de toute ma force contre une porte, et disant que je vouldrois que le coup-là fust esté donné dans le cœur du prince d'Orange. » Un ami l'ayant blâmé et sagement conseillé, son obsession s'apaisa quelque peu. Mais après l'édit du roi, elle devint irrésistible. Il s'achemina « par deçà, à intention d'effectuer réalement ladicte sentence et ce au mois de febvrier 1582. » Ce n'est ni l'esprit de lucre ni un vain désir de gloriole qui le font agir. Il va accomplir un devoir sacré. « Je fus fort aise, déclare-t-il en faisant allusion à lattentat de Jaurégui, pour estre (comme je l'estimois) la justice faicte, que pour avoir excuse de me mettre en danger. »
Balthasar Gérard dut subir à son tour le martyre. Il fut abominable. Les sectaires évangéliques le frappèrent, l'écorchèrent vif, le tenaillèrent, le lardèrent de coups d'épingles sous les ongles, dans les yeux. On lui rôtit les pieds ; on réduisit lune de ses mains dans un gaufrier rougi à blanc ; on l'éventra enfin- Lorsque tous les supplices que l'imagination pouvait suggérer furent épuisés, les bourreaux
(1) Sortie de sa gaine.
firent enfin au malheureux la charité de la mort, en l'écartelant.
Pendant ces horribles tortures, Balthasar Gérard garde une constance extraordinaire. L'âme est si violemment ramassée sur ellemême qu'elle a insensibilisé le corps. Lorsqu'on ouvre le gaufrier qui lui a calciné la main, Gérard lève son moignon fumant devant la foule, esquissant des signes de croix et s'enveloppant de son courage inébranlable et résigné...
Le règne de Philippe II est long ; cependant les péripéties nombreuses qui marquent sa durée et les revirements divers qui en résultent, n'empêchent pas d'en saisir la ligne générale et le centre d'action.
Ce n'est ni la logique effective des événements ni la fatalité des causes extérieures qui déterminent la politique de ce roi, sil'on entend par politique générale l'orientation d'ensemble des tendances diverses d'un gouvernement. La politique générale d'un Richelieu, d'un Napoléon, d'un Bismarck, penchait nettement et fortement vers son but. Pour l'atteindre, elle tranchait les obstacles et franchissait violemment les difficultés. Celle de Louis XI ou de Ferdinand le Catholique, au contraire, s'affirme indirecte, récurrente, pleine de préparations et de détours, souterraine de préférence, tragique-
ment soudaine enfin, comme un mauvais coup. Par ce droit chemin ou par ces chemins détournés, de tels hommes marchaient avec une même boussole. Il ne s'agissait pas pour eux d'implanter leurs sentiments personnels dans l'humanité, mais de réaliser Tidée de leur temps et de leur peuple en vue de l'avenir. Ils étaient, chacun à leur manière, des positifs et des réalistes. Par ses moyens cauteleux et félins, Philippe ressemble à son aïeul Ferdinand et à Louis XI. Mais, dans le principe, il diffère profondément d'eux, comme des autres.
L'objet principal des préoccupations qui dominent son esprit, c'est la foi, sa foi et son autorité. Par l'autorité et pour l'autorité, sa foi devenait oppressive ; par sa foi et pour elle aussi, l'autorité tournait au fanatisme. La tyrannie est donc le ressort principal de la politique de ce roi. Dans ses manifestations extérieures, la foi de Philippe II se confond avec le catholicisme ; intérieurement, nous l'avons observé, elle est un mysticisme pur. Mais lorsque cette foi devient politique, elle n'est catholique, comme nous le verrons en étudiant sa politique religieuse, qu'autant que le catholicisme coïncide avec ses intérêts. D'ailleurs, lorsqu'il stipule pour son autorité et la religion, le deuxième
terme est ajouté par surcroît et comme par habitude machinale. Son autorité comprend tout, le profane et le sacré. Il n'a de but que par rapport à sa conscience. Il ne sert que l'idée de son sentiment personnel. Nous apercevons très bien, nous, observateurs extérieurs, lorsque le dévot porte préjudice au roi, ou inversement, mais lui ne voyait pas les choses par le dehors ; c'est en son âme qu'elles avaient leur signification véritable, et l'âme unifie toutes les catégories distinctes en cette entité primitive qui est le sentiment métaphysique de soi. La tyrannie de Philippe était bien une tyrannie d'Etat, mais l'Etat, c'était lui, et lui se trouvai tout entier enseveli dans son âme de roi et d'ascète. Par là, sa politique générale est surtout subjective et passionnelle.
Philippe était incapable de discerner la loi des intérêts en cause, matériels ou moraux,] aussi bien que de se subordonner aux idées! collectives de son époque. Il ne tenait vrai-j ment compte des faits que lorsqu'il fallait ew subir, bon gré mal gré, les conséquences. Et même alors, il se livrait à mille circonvolutions savantes pour reprendre la démarche propre qui devait l'enfoncer davantage en ses erreurs funestes. Le grand drame des Pays-Bas, dont
il est le promoteur, montre bien son incompréhension des nécessités extérieures et la fatalité de sa passion gouvernementale.
Selon certains historiens, Charles-Quint faisait passer ses intérêts politiques avant ceux du catholicisme, tandis que Philippe sacrifiait le sang et la fortune de ses peuples à la défense de la foi. Cela n'est certainement pas exact, car la religion, considérée objectivement et comme douée d'intérêts propres, n'a été, entre les mains de Philippe, que l'instrument de sa politique. Ce qui paraît vrai, c'est que sa politique était dominée par son fanatisme personnel, beaucoup plus que par toute autre considération. « Je préférerai perdre ma couronne, répète-t-il souvent, plutôt que de régner sur des hérétiques. » C'est sa profession de foi, et il y demeura fidèle. Pour lui, les hérétiques, ce n'étaient pas seulement les luthériens et calvinistes, mais, avant tout et surtout, les hommes qui prenaient des positions divergentes par rapport à lui, fussentils des saints, des archevêques, voire des papes. Pour le fanatique, l'hérésie commence partout ou naît la dissidence et l'opposition. Les haines politiques de Robespierre résultaient des impressions répulsives de son âme incompatible ; celles de Philippe n'avaient pas d'autres sources.
188 PHILIPPE II DESPAGNE
Politique dévot ou dévot politique, Tun et l'autre étaient également aveugles dans leurs préventions. Ils ne voyaient des autres que ce qui se rapportait à eux. La justification de leur conduite ne se trouvait que dans leur conscience sursaturée de leur moi subliminal, comme disent les psychologues.
Etant essentiellement subjective et métaphysique, la politique générale de Philippe II est une politique passionnelle, absolue, servie par un caractère incertain et timide Ce contraste en explique les vicissitudes. Sa ligne générale est une courbe tortillée, entortillée, mais qui progresse néanmoins en ses circonvolutions hésitantes vers les solutions extrêmes et implacables. Philippe a toujours son idée de derrière la tête. Mais il hésite, il tàte, il a recours à ses conseils, et son naturel lent muse volontiers entre le pour et le contre. En définitive, cependant, ce sont les indications rigoureuses, celles qui correspondent le mieux à ses intentions inflexibles, qu'il écoute. Ce n'est pas l'avis sage, clément et humain de Mondéjar qui prévaut au sujet des Maures de Grenade. Philippe préfère suivre les incitations iniques de Déza. Ce ne sont point non plus les idées pacifiques et modérées du prince d'Eboli qu'il adopte relati-
vement aux aflPaires des Pays-Bas, mais celles du duc d'Albe, froidement et durement tyranniques. Il ne voulut jamais voir tout le mal que l'inquisition faisait à l'Espagne. Les sentiments de son cœur n'étant relatifs qu'à luimême, ses déterminations restaient inexorables , sans tressaillements de pitié, par rapport aux autres. Il demeura toujours impassible à l'égard des victimes qui tombaient justement ou injustement sous le fléau de sa justice.
Le fanatisme personnel de Philippe II le porte naturellement à une politique constante de rigueur, de haine, de vengeance. Mais là n'est point la caractéristique supérieure de cette politique. Pour un homme inféodé comme lui à sa personnalité psychique et royale, le but suprême, c'est de dominer, d'imposer son âme et sa volonté au monde. C'est pour réaliser ce dessein impossible qu'il est cruel de sangfroid et qu'il subordonne ou sacrifie les intérêts distincts et multiples de ses Etats, comme de la chrétienté, à son intérêt unique.
Extérieurement, et à ce point de vue principal, la politique générale de Philippe II traverse deux phases différentes. Elle est d'abord interne, conservatrice, limitée à l'Espagne et à ses dépendances. Elle se manifeste ensuite par
190 PHILIPPE II DESPAGNE
des interventions extérieures fréquentes et se traduit par un désir de conquêtes réelles et d'hégémonie sur les autres Etats. Dans la première période, il cherche, comme le montreront nos études sur la politique intérieure et religieuse, à établir fortement son autorité, à la substituer en tout et pour tout aux pouvoirs locaux, aux franchises des provinces, aux privilèges de l'Eglise. L'examen que nous ferons de sa politique étrangère montrera sans peine qu'elle obéit aux mêmes principes de possession et de domination.
Enrésumé, la politique généralede Philippe II tendait à établir son règne absolu sur les choses, les âmes et les peuples, et cette politique porte en elle-même la marque du caractère même du roi : lenteur, intrigue, hypocrisie et dureté.
Sans ses passions, Philippe eût été surtout un roi administrateur, entièrement voué au traitement des affaires courantes. Ses qualités moyennes correspondaient exactement à un tel rôle. 11 avait l'esprit avisé, quoique lent et indécis, une sagacité prudente et un zèle laborieux. Il ne possédait point ce coup d'œil sûr des grands hommes d'Etat qui saisit immédiatement une question dans toute son étendue et sa complexité et aperçoit immédiatement la solution adéquate. C'était plutôt un homme de détail, qui accordait autant de réflexion aux petites choses qu'aux grandes.
Lorsqu'il travaillait sous l'empire seul de cette per.sonnalité laborieuse, paperassière et tranquille, ses soins et ses initiatives étaient, en général, dignes d'éloges. Il se renseignait exactement sur toutes choses . Pour bien con-
naître son royaume, il avait ordonné une vaste enquête visant la population, la situation économique des cpmmunes et des provinces. Un questionnaire comportant 59 rubriques avait été adressé à toutes les autorités compétentes. C'est Tun des premiers essais de statistique sérieuse. Il reste encore aux archives de Simancas une quinzaine de volumes de ces « relations topographiques » dont les résultats restèrent incomplets par suite de la négligence des autorités. Il fit également refondre et codifier toutes les lois du royaume {mieva recopilacion). Ses efforts tendaient à centraliser l'administration du pays et à la régulariser. Assainir la justice, donner un fonctionnement régulier aux tribunaux, assurer 1 intégrité des juges, tels étaient ses désirs. Philippe réorganisa aussi la comptabilité publique, mit de Tordre dans le recouvrement de l'impôt, ainsi que dans les différentes gestions financières. La politique administrative de Philippe tend, en définitive, à faire converger vers l'intérêt de l'Etat l'action de tous les organes subordonnés. Ennemi de tout ce qui est divergent ou autonome, il veut établir la discipline et }a subordination de bas en haut.
Malheureusement, l'action du roi absolu
fausse cette sagesse. Il enlève aux officiers civils, aux gouverneurs, toute initiative. Privées de leurs franchises, les municipalités et les provinces tombaient dans rabattement. A une sujétion trop étroite correspondaient de plus en plus la routine passive, la négligence et l'incurie. Il restreignit aussi tant qu'il le put les pouvoirs des Cortès. Il faussait la formation de ces assemblées en les peuplant arbitrairement de ses créatures. Le seul rôle qu'il leur reconnaissait véritablement, c'était de voter des subsides. Sur la fin de son règne, les libertés publiques sont à peu près étouff'ées et la domination du pouvoir central paralyse .^'ravement la nation (1).
La sage administration de Philippe était encore rendue à peu près inutile par les méfaits de sa haute politique, qui était celle d'un roi absolu, surtout en Castille, pays placé sous sa souveraineté directe : « Il gouverne ce royaume, dit Morosini, avec une verge de fer (2). » Son
(1^ Même dans la petite et éloignée Franche-Comté, l'action de Philippe se fit sentir par raflfaiblissement de ^^ l originalité et de 1 indépendance locales. Voir Lucien ^■pebvre. Philippe II et la Franche Comté. ^^ft (2) « Governa il re qucsti popoli di Castiglia con virga ^Hferrea. »
premier soin avait été d'écarter les grands d'Espagne de l'Etat. Il les avait réduits, selon l'expression de VArt de gouverner (1), au rôle de statue ou de fantôme.
Les faveurs de Philippe n'allèrent jamais aux personnalités vraiment fortes et originales. Eteigneur d'hommes, il annulait tout ce qui semblait prendre une valeur propre. Les grands, comme les petits, étaient littéralement soumis à son autorité, et il les châtiait sans distinction. En général, il connaissait individuellement les fonctionnaires appelés à le servir. Il attribuait les emplois aux plus dignes, pourvu qu'ils ne fussent point doués dune personnalité trop éminente. Il lui fallait le silence, l'obéissance, l'asservissement. Le cardinal de Séville lui ayant fait savoir que les fidèles exprimaient au confessionnal du mécontentement contre leur roi, il répondit : « Puisque les langues sont libres, il est bon que les mains soient liées. » Lier les mains ne lui suffisait pas, il fallait aussi interdire les paroles. Ses innombrables espions, ceux de
(1) Cet ouvrage remarquable est attribué à Antonio Ferez. Il semble qu'il ait été écrit plutôt par Tomas Alamos de Barientos, le traducteur de Tacite. (Voir Guardia, VArt de gouverner.)
l'inquisition, les délateurs récompensés sur les biens de leurs victimes, s'employaient à la surveillance des propos, des intentions et des consciences. Sous le régime disciplinaire de Philippe, rhomme n'était même pas libre en son for intérieur, car ce roi voulait asservir non seulement les volontés, mais encore les âmes. L'Inquisition, dont nous parlerons bientôt, est un tribunal politique, mais la politique sous le roi catholique étendait ses tentacules jusqu'aux consciences. C'était une tyrannie complète, saisissant l'homme, et dans son individualité civique, et dans sa personnalité morale, et dans son originalité spirituelle. Régime anti-humain, autant qu'antisocial.
Le lit de Procuste pourrait être le symbole de cette politique.
Tout individu qui variait par rapport au type orthodoxe devait être réduit à la mesure ordinaire ou supprimé. Le même principe régit la conduite de Philippe par rapport aux collectivités qui faisaient tache d'une façon quelconque dans l'uniformité espagnole, rêvée par lui. Nous avons vu comment il émonda l'Aragon de ses franchises particulières. L'extermination des Maures de Grenade est un
exemple plus typique encore de cette politique unitaire.
Les débris de la race qui avait conquis une partie de l'Espagne s'étaient implantés, après la Reconquista, sur divers points de la péninsule, en Andalousie, dans le royaume de Valence et particulièrement dans celui de Grenade. Dépouillée de tous droits politiques, asservie, vaincue, cette race vivace prospérait néanmoins et développait sa riche civilisation qui faisait, avec celle de l'Espagne, un singulier contraste. Dans la science, l'art, l'industrie et le travail, les Maures étaient infiniment supérieurs aux Espagnols. Partout où se trouvaient des Maures, la terre devenait fertile et riante ; les ouvrages utiles, barrages, canaux, édifices publics, s'élevaient autour d'eux. C'étaient des artisans incomparables. Aussi les Maures avaient-ils de la vie une conception autrement riche et féconde que celle des Espagnols. Leurs maisons étaient peuplées d'enfants, abondantes en toutes choses, et animées par une existence douce et gaie. Tandis que leurs maîtres vivaient dans la saleté et la routine, les Maures pratiquaient l'hygiène, prenaient des bains chauds, nettoyaient leurs rues et leurs maisons.
Les Maurisques du royaume de Grenade, dit un historien espagnol, étaient un peuple honnête, travailleur et loyal (1). Un canoniste espagnol, Pedraza, les apprécie ainsi : a Ils tenaient bonnes œuvres morales, beaucoup de vérité dans leurs traités et contrats, grande charité envers leurs pauvres ; peu oisifs, tous travailleurs (2). » Mais il ajoute encore : « Ils étaient chrétiens apparents et Mores véritablement (3 . » Ce que le docteur grenadin écrivait au temps de Charles-Quint, restait vrai sous Philippe IL C'était toujours le même peuple actif, prolifique, industrieux et infiniment policé. Baptisés avec une branche d'hysope et contraints d'assister officiellement aux cérémonies cultuelles de leurs maîtres , les Maures redevenaient musulmans chez eux.
Outre les haines de race que huit siècles de lutte avaient fait naître entre Espagnols et Arabes, et Tanimosilé toujours latente
(1) Rafaël Altamira y Crevea, III, 76.
(2) « Tenian buenos obras morales, mucha verdad en tratos y coiitratos, gran caridad con sus pobres ; pocos ociosos, todo trabajadores. •
(3 « Eran cristianos aparentes y moros verdadero. » Francisco Bermudez de Pedraza. Historia ecclesiastica, principios y proffressos de la ciutad g religion catolica de Granada. LXXXII.
que les aborigènes éprouvent envers les étrangers impatronisés chez eux, la résistance religieuse des mudejares (1) et la persistance de leurs caractères nationaux ne pouvaient qu'exciter contre eux les mauvais desseins des fanatiques espagnols, pour qui religion et patriotisme ne faisaient qu'un. Et ces fanatiques avaient un roi pour les entendre, les comprendre et les satisfaire. Que demandaient-ils ? Que la force fît ce que le prosélytisme était incapable d'accomplir.
Selon son habitude, Philippe II oscilla longtemps avant de prendre une décision. Enfin, le 17 novembre 1566, il donna satisfaction aux gens de robe et d'Eglise, et en particulier à Guerrero, le triste archevêque de Grenade ; à Diego Deza, auditeur du Saint- Office, et au cardinal-ministre Espinoza. Le roi catholique, s'inspirant de la pragmatique de Charles-Quint, défendait aux musulmans l'usage de la langue arabe en public ou chez eux ; il leur laissait trois ans de répit ; après quoi, ils ne pourraient parler et écrire qu'en castillan. Il leur était enjoint de substituer
(1) (( Bautizavan por cumplimiento los hijos, y despues en casa les lavaban con agua caliente la crisma y olio santo. » Pedraza. — Ouvr. cit.
des noms espagnols à leurs noms arabes, de quitter leurs costumes nationaux et de s'habiller comme leurs vainqueurs. Leurs femmes devaient se montrer en public la figure découverte. On les obligeait aussi à se marier comme les chrétiens et à laisser leurs maisons grandes ouvertes le jour de la cérémonie, afin que chacun y put entrer pour se rendre compte si les rites proscrits n'étaient pas suivis en secret. Interdiction aussi des bains, des danses et des chants nationaux, enfin de tout ce qui constituait la vie intérieure et extérieure des musulmans, qu'on appelait alors les nouveaux chrétiens.
On ne saurait imaginer un acte de législation plus inique et plus absurde. Comment pouvait-on espérer déporter tout d'un coup, par un simple acte d'autorité, tout un peuple hors de sa nationalité, de ses mœurs héréditaires et de son àme ? Comment des gens sensés pouvaient-ils prescrire à une population isolée dans les montagnes des Alpujarras ou dans leur quartier spécial à Grenade d'apprendre une langue sans affinité avec la leur ? Pour que cette ordonnance prenne un sens, il faut que ceux qui l'ont conçue aient véritablement eu l'intention de pousser les Maures à bout pour
les exterminer par représailles et les expulser définitivement de la péninsule (1). Lorsque Charles-Quint, en 1525, ordonna aux Maures de se faire baptiser ou de quitter l'Espagne, ceux-ci, indéfectiblement attachés à leur religion comme à leurs mœurs et coutumes, préfèrent l'exil. L'exode était préparé. On s'aperçut alors que les Maures constituaient les principaux facteurs de la richesse industrielle et agricole de l'Espagne, et on les empêcha de partir. Par l'acte de 1528, les Maures étaient affranchis de l'inquisition pour une durée de quarante ans. Une pragmatique de Charles-Quint de 1526 interdisait aux Morisques du royaume de Grenade de porter leur costume national, de vivre selon leurs mœurs particulières et même de parler la langue arabe. Cet édit avait été motivé par les réclamations des fanatiques exaspérés par la fidélité que les musulmans gardaient à la religion du Prophète. L'empereur était un politique trop avisé pour ne pas se rendre compte de la monstruosité et de 1 impossibilité de son édit. Aussi les Maures purent-
(1) Marmol dit : (( Verdadera mente fué cosa determinada de arriba para desarraigar de aquella tierra la nacioa morisca. »
ils en éviter Tapplication par le paiement dune somme de 80.000 ducats d'or. Pour bien établir la situation des descendants des Sarrasins vis-à-vis de l'Espagne, il est nécessaire d'indiquer que lors de la chute de Grenade, la dernière forteresse arabe sur la péninsule (2 janvier 1492), Ferdinand et Isabelle avaient signé une capitulation accordant aux Maures la liberté de pratiquer leur culte et stipulant même qu'aucune menace ni tentative de séduction ne devraient être faites pour les attirer au christianisme (1).
Certains historiens innocentent Philippe de cet acte monstrueux en le faisant retomber sur des subalternes. En cela, ils sont d'accord avec le roi catholique lui même. Il répond à l'envoyé des Morisques : « Ce que j'ai fait à ce sujet, je l'ai fait d'après l'avis de conseillers sages et consciencieux, qui ont pensé que c était mon devoir d'agir ainsi (2) ». Son ministre Diego de Espinoza couvre également le roi sur cette affaire, comme le duc d'Albe le fera un peu plus
(1> c Que ningun Moro ni Moro seràii apremiados à ser Christianos contra su voluntad. » D'après le texte publié par Marmol.
(2) « .. Y le decian que estaba obb'gado a hacer lo que hacia. » Marmol, 175.
tard en ce qui concerne la répression, aux Pays- Bas.
Nous reconnaissons ici la démarche constante de Philippe II. Dans tous les cas graves, il fait endosser sa décision au préalable, soit par son confesseur, soit par son conseil de conscience, par ses agents d'exécution ou la junte qu'il a consultée. Il suffirait sans doute de dire qu'il a signé, et avec empressement, l'ordonnance de 1566,pour établir sa responsabilité. Mais nous qui voyons en cela un acte authentique de sa conscience, nous devons prouver plus. Il faut montrer que la solution qui lui est suggérée est bien sa solution préférée, celle qui répond le mieux à son désir.
Lorsqu'il nomme la commission qui va lui conseiller la mise en vigueur de ledit de 1526, Philippe connaît fort bien quels sont les sentiments d'Espinoza et de Deza qui doivent la dominer. Ilya encemoment, à Madrid, l'homme assurément le mieux informé des affaires de Grenade, le marquis de Mondejar, capitaine général héréditaire de la province, lequel connaissait non seulement la situation exacte de Grenade, mais aussi lame du peuple maure. Pourquoi est-il écarté ? Parce qu'il est notoirement opposé à la persécution, pour des raisons
d'humanité et de prudence politique. Le duc d'Albe lui-même, dont la dureté est connue. le commandeur d'Alcantara, don Luis de Avila, déconseillent la mesure de rigueur qui se trame. Don Juan Henriquez, un noble espagnol du plus haut rang, propriétaire dans le royaume de Grenade, vient lui-même défendre auprès du roi la cause des malheureux maurisques. Les uns et les autres trouvent le roi fermé à toute concession. Selon l'expression originale de Cabrera, ce sont les bonnets qu'il écoute et non les casques (1). Après avoir consulté Espinoza, Deza, Guerrero et les commissaires dominés par eux, à qui Philippe s'adresse-t-il encore ? A Otadin, professeur de théologie à Alcala, qui lui répond : « Des ennemis, le moins 2). » L'historien Ferreras indique que Philippe goûta beaucoup cette maxime draconienne de son conseiller spirituel (3). D'après Mendoza, Philippe II désirait que le marquis de Mondejar se déterminât à plus de rigueur contre les Maures, pour la vengeance de leurs offenses divines et humaines, pour leur rébel-
(1) Cabrera, VII, XXI.
(2) De Circourt, II, 278.
(3) ///»/. d'Espagne, IX, 525.
lion, pour lexemple des autres peuples (1). Là devait être le véritable sentiment du roi malgré ses hésitations. S'il n'en était pas ainsi, il eût certainement choisi la détermination suggérée par Mondejar, le duc d'AIbe, Avila et Henriquez, détermination qui lui évitait de se mettre une affaire terrible sur les bras, au moment où il avait besoin de toute sa liberté d'action pour régler la question des Pays-Bas, devenue inquiétante à cette époque.
Les Maures pensèrent un moment que Philippe, comme son père, avait rendu la cruelle ordonnance pour leur soutirer de l'argent. Quand ils virent qu'ils s'étaient trompés et qu'il s'agissait d'une mesure réelle, ce fut la révolte, la sanglante révolte des montagnards maures des Alpujarras, au cours de laquelle tant d'atrocités furent commises par les chrétiens aussi bien que par les musulmans Après avoir coûté tant de sang, de larmes et de richesses, la mesure de Philippe II n'eut d'autre effet que la destruction d'un peuple florissant et
(1) « Deciase tambien que en esta empresa el Rei deseava ver el animo del marques de Mondejar inclinado à mayores demonstraciones de rigor, por la venganza del desacato divinoihumano, por larebelion, por el egemplo de otros pueblos » Mendoza, 116.
inoffensif, mais rendu furieux par l'injustice. Les Maures grenadins qui subsistaient furent dépouillés, puis enchaînés et conduits sur les chemins, moitié nus, affamés, roués de coups et vendus sur les marchés comme du bétail (1). Enfin, les derniers combattants de ce peuple furent massacrés dans la citadelle de Galera. Les fanatiques qui prêchaient publiquement contre la démence de SaMajesté (2), durent enfin être satisfaits. Philippe eut-il quelque regret de tout ce carnage ? Toujours est-il qu'après l'horrible victoire de Galera où le magnanime don Juan se montra si sanguinaire, Philippe déclara, d'après Marmol, qu'il préférait la gloire
il; Le départ de ces malheureux est dépeint d'une manière saisissante par Marmol, qui fut un témoin oculaire (II : 102 .
« Fue un misérable cspectaculo, ver tantos hombres € de todos edades, las cabezas baxas, las manos cruzadas € y losrostros banados de lagrimas, con semblante do- « lorose y triste, viendos que dexaban sus regaladas ca- « sas, sus familias, su patria, y tanto bien como tenian, • y aun no sabian cierto lo que se haria de sus cabezas. » Mendoza (p 148) indique que : « Muchos murieron por los « caminosde trabajo. de cansancio, de pesar, de ham- « bre, a hierro por mano de los mismos que los havian de « guardar, robados, vendidos por cautivos. »
(2) Lettre de don Juan d'Autriche à Philippe II, du 7 juin 1570, citée par Prescott.
de la concorde et de la paix, à celle de la victoire sanglante (1). Il est fâcheux que ce sentiment lui soit venu lorsque tout était consommé. C'est en 1566, et non en 1570, qu'il eût été noble de l'éprouver et sage d'y obéir.
Philippe II, homme de bureau, aimait peu les triomphes militaires, tout en recherchant leurs bénéfices. Quant à sa clémence politique, elle n'est réelle que lorsqu'elle estimposée parles circonstances. Autrement, lise montre toujours tenace dans la vengeance. On lit dans les instructions données à la duchesse de Parme : « Sa Majesté... recommande que l'on cherche de nouveaux moyens pour punir les hérétiques, non pas qu'elle entende qu'on cesse de les mettre à mort, celte pensée est bien éloignée de ses intentions, et elle ne croit pas qu'une telle indulgence fût agréable à la divinité ni utile à la religion, mais elle veut qu'on leurôte Tespèce de gloire qui paraît attachée à leur supplice, et pour laquelle ils affrontent la mort avec un fanatisme impie. » Voilà le vrai Philippe ; il veut la mort sourde, clandestine ou ignominieuse.
(1) « Que deseaba mas gloria de la concordia y paz, que de la vitoria sangrienta. »
La politique intérieure de Philippe II se caractérise encore par la méfiance. Ce roi est essentiellement policier. Tous les personnages marquants étaient observés par des espions et les doubles mailles de la police royale et de celle de l'Inquisition enveloppaient l'Espagne tout entière d'une suspicion toujours en éveil. Sa politique gouvernementale consistait à tenir constamment deux partis en faveur auprès de lui, soit pour entendre les avis contraires, soit pour que l'un contrebalançât l'autre lorsqu'il devenait trop fort, soit pour les faire espionner l'un par l'autre. Il avait, d'ailleurs, dans tous les conseils des hommes de confiance qui le renseignaient exactement.
La politique stérile de Philippe était très onéreuse. Il avait ouvert le gouffre sans fond des dépenses improductives. Les millions coulaient aux Pays-Bas pour une œuvre de mort. L'océan ensevelissait les Invencîbîe Armada. Le cathoUcon cT Espagne, comme dit la Satire Ménippée^ était répandu à pleines mains pour soudoyer des ennemis, acheter les consciences et soutenir des causes chimériques. Un trésor toujours en détresse, des peuples écrasés d'impôts, le roi lui-même souvent aux abois, des expédients financiers de toutes sortes.
telle est la situation générale du règne.
A la détresse financière chronique s'ajoutait une misère générale qui rendait la nation de plus en plus débile, la politique économique de Philippe, mesquine, tracassière, qui s'occupait beaucoup plus du relèvement des taxes que de celui de la production et du commerce. L'agriculture et rindustrie,si florissants au temps d'Isabelle, arrivent au dernier degré de la décadence sous Philippe II. On n'exploite plus les mines; les grandes spécialités de la production nationale disparaissent. Les métiers d'étoffes de soie si nombreux auparavant à Grenade et à Tolède chôment en partie. En 1665, la paroisse de San-Miguel de Tolède voit ses 698 bonnetiers d'autrefois réduits à 10. La teinture de la laine tombe de 465.000 kilos a 6.000 en 1592 II est constaté vers 1665 que l'industrie des gants est ruinée. Il en était de même de celle des métaux, des cuirs et des chaussures. On commence à désapprendre la fabrication du verre et des cristaux et à abandonner celle du papier, des chapeaux et des objets de mercerie. C'est vraiment sous le règne de Philippe que l'image d'une Espagne misérable, couvrant sa gloire d'oripeaux, commence à paraître.
On dira qu'il est injuste de faire supporter à
Philippe les torts de son siècle. Nnllement. Dans tous les siècles la possibilité du bien et du mal existe, et chaque conscience a le choix. Henri IV est le contemporain de Philippe, et son siècle ne l'empêcha point d'ensemencer la richesse et la vie, alors que son rival d'Espagne répandait la misère et la mort par sa politique passionnelle. Si Philippe avait été un bon pasteur de peuples, au lieu de consacrer ses plus grands efforts à réagir à l'excès contre certaines tendances morales et religieuses, il eût peuplé son troupeau en le conduisant aux œuvres fertiles...
Avec lui, ce n'est pas un Sully qui peut devenir le personnage dominant, mais le grand inquisiteur.
PHILU'PE II D E8PAGNB
Philippe II personnifie l'Inquisition d'Espagne et porte la responsabilité de la période la plus sinistre de cette diabolique institution qu'il avait reçue toute formée de ses devan- m ciers. Un bref de Grégoire IX (1236) introduite la juridiction du Saint-Office en Espagne. Les deux premiers grands inquisiteurs de l'époque moderne furent investis de leurs fonctions en 1480. On sait que sous Torquemada (1485-1498) la persécution contre les judaïsants et les sarrasins devint horrible. Isabelle s'était d'abord opposée au rétablissement de l'Inquisition dans son royaume. Ferdinand eut à lui faire comprendre l'intérêt politique de cette mesure. Elle accepta enfin ; cependant l'application de la bulle de Sixte IV, autorisant l'établissement de l'Inquisition, dut être suspendue momentanément en
LE ROI DE l'inquisition 211
Castille. Sixte IV lui-même, lorsqu'il constate les effets que Ferdinand d'Aragon fait produire à sa bulle, menace de déposer les inquisiteurs, qui condamnent les innocents. Après lui, Jules II, Léon X, Paul III et Pie IV cherchent à refréner cette juridiction, objet de leurs plaintes incessantes, soit contre ses excès, soit contre son extension hors du domaine de la foi. Comme la remarqué Ranke, l'Inquisition dominicaine était surtout et avant tout un tribunal royal disposant d'armes spirituelles. Lorsque le grand inquisiteur Ximénès, archevêque de Tolède, crut devoir protester contre l'intrusion de laïques dans le tribunal de la foi, Ferdinand lui répondit : « Ne savez-vous pas que si ce conseil a une juridiction, c'est du roi qu'il la tient (1) ? » Cette réponse indique nettement la situation du Saint- OflBce en Espagne. Il dépend du pouvoir royal. Il sert merveilleusement son arbitraire. Dans tous les cas, sous prétexte d'hérésie, il peut se substituer aux tribunaux ordinaires et invoquer toutes sortes de délits en dehors des lois divines et humaines, ordinairement respectées. Il satisfait aussi ses convoitises par la spolia-
(1) Hefele, le Cardinal Xi menés, 296.
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tion des biens de ses victimes. Mieux encore, il assure la domination du roi sur TEglise elle-même, puisque ses pasteurs peuvent être saisis et perdus par elle.
C'est Philippe II surtout qui a fait de l'Inquisition une sorte de tribunal général, chargé d'assurer sa domination temporelle et spirituelle. Autrefois, le tribunal de la foi jugeait les malheureux judaïsants et mudéjares. Maintenant, ce sont les Espagnols de tout rang, les simples d'esprit, comme les esprits forts, les riches et les pauvres, les laïques et les religieux, qui subissent son emprise. Sous Philippe II, l'Inquisition réalise pleinement son œuvre. Il la réorganise et la fait fonctionner durant quarante-deux ans, comme une administration régulière et permanente. En l'adaptant pleinement à son fanatisme politico-religieux, il réalise par elle la juridiction parfaite de la persécution et de l'intolérance.
Il fait codifier tous les règlements épars la concernant. Par son ordonnance du 25 février 1557, il ordonne que le quart des biens de l'accusé, s'il est condamné, sera la récompense du délateur. Enfin une autre ordonnance du 7 septembre de la même année portait peine de mort contre les vendeurs, acheteurs ou
LE ROI DE l'inquisition 213
même lecteurs de livres défendus. Philippe rendit les tribunaux du Saint-Office redoutables à tous. Personne n'était à l'abri de leurs coups. Ses limiers pouvaient happer leurs victimes jusqu'au pied du trône et même sur les marches des autels sacrés. Lors de l'auto da fé de Valladolid, auquel Philippe II assista en personne au début de son règne, un gentilhomme florentin, Carlos de Seso, que Charles- Quint avait honoré de sa confiance, condamné à être brûlé vif, reprocha au roi catholique, en passant devant lui, de laisser persécuter les innocents par des moines. Philippe répliqua sévèrement : « Je porterais le bois au feu pour brûler mon fils, s'il était aussi méchant que vous! » On attribue aussi de semblables paroles à François I*"". Mais ce qui était une boutade pour Tun apparaît chez l'autre comme une décision inflexible.
Une seule autorité devait dominer le Saint- Ollice : la sienne. Il nommait l'inquisiteur
(1) « Yo traera lena para quemar a mi hljo, si fuero tant malo como vos. » Cabrera, V, III. Cette réponse est rapportée en termes à peu près identiques par divers auteurs, notamment par Fray Agoslino Davila, dans son oraison funèbre de Philippe II, par Porreno : Dicho» y ichài..., et Colmenares, IJisloria de Segovia, XLII.
général et le révoquait. Ce magistrat ne recevait ses instructions que du roi. Philippe désignait lui-même les membres du Conseil d'Etat qui devaient assister aux séances du Conseil de la Suprême. Les Cortès de 1560 protestèrent comme les papes contre le danger qu'il y avait de mêler ainsi la politique à la religion. Leurs doléances demeurèrent vaines. Philippe ne se souciait point d'amoindrir le précieux auxiliaire qui agissait silencieusement, sans relâche, avec zèle et conscience, dans l'intérêt de sa tyrannie. Lorsque les Pères de l'Eglise assemblés à Trente parlent de réglementer l'Inquisition, Philippe enjoint à ses diplomates, Diego de Vargas et comte de Luna de représenter au pape et au Concile que l'autorité de la sainte Inquisition ne doit pas être diminuée. Non seulement il était fermement résolu à maintenir le Saint-Office en Espagne, mais encore il voulut le faire fonctionner aux Pays-Bas comme dans la péninsule et l'établir à Milan, en Sardaigne et à Naples. Mais ces Etats, unis au clergé, ne voulurent point accepter ce triste cadeau. Si Philippe recula en Italie, il préféra causer une grande révolution aux Pays-Bas plutôt que de céder. Il créa même un tribunal de la sainte Inquisition à
bord de sa flotte (ordonnance du 27 juillet 1570) afin que même dans la liberté de l'espace, ses sujets fussent surveillés et châtiés. Les Cortès de Monzon (1563) demandent à leur roi que l'Inquisition ne prenne plus une si grande autorité et ne tente plus de connaître de toutes choses. « Or, relate l'évêque de Limoges, le dict roy entend principalement establir son obéissance par l'authorité de la dicte Inquisition. » Pourquoi le roi catholique voulait-il préserver son tribunal de toute atteinte et fortifier ses pouvoirs ? Saint Sulpice l'écrit à Catherine de Médicis (11 octobre 1562) : « afin de retenir ceulx-ci (les sujets) en plus grande crainte et subjection qu'ils ne le sont. » Giov. Sorranzo, dans une lettre du 11 novembre 1563, indique d*après le duc d'Albe que le roi veut accroître et étendre les pouvoirs de l'Inquisition, parce qu'il juge que c'est le seul remède de conserver les peuples dans la religion et l'obéissance (1). En 1563, la relation Paolo Tiepolo note que le roi favorise l'Inquisition, parce qu'il peut mieux, grâce à son concours, refréner les
(1) « 11 re vuolo al tutto crescer Tattorita al tribunale dell Inquisitione, perciochc conosce Sua Maesta chiaramente quello esser il solo rimedio di conservare li popoli en religione et obédientia..- »
peuples (1). L'autorité de ce tribunal est si grande que tout est tenu par lui dans l'épouvante (2).
L'Inquisition avait à sa tête le grand inquisiteur, assisté par le conseil de la Suprême» sorte de haute cour qui siégeait à Madrid et dont le pouvoir se ramifiait dans le pays par les tribunaux du Saint-Office. Les fiscaux instruisaient les procès que les qualificateurs jugeaient. Les familiers servaient de troupes de police, chargées des arrestations et de la protection du tribunal. Ces tribunaux ne jugeaient pas seulement les délits, mais encore les intentions. Ils fouillaient les actes et les consciences (3). La procédure était secrète et l'accusé privé de toute défense efficace. Les qualificateurs avaient une subtilité d'interprétation telle que tout ce que Ton pouvait dire ou écrire était susceptible d'être incriminé. Mais l'on voulait aussi des aveux, et la torture faisait dire aux patients ce que les inquisiteurs avaient jugé devoir être la vérité. Pour arriver
(1) Albéri, V, 22.
(2) « La cura di questo consiglio è di estirpare e castigare gli eretici et stenda la sua gîurisditione per lutti li regni di Spana... » Diario de Camillo Borghese.
(3) Paolo Tiepolo (1563) ; Giovanni Sorranzo (1565).
LE ROI DE l'inquisition 217
à ces résultats iniques, dignes de la justice sommaire d'une cour martiale, les inquisiteurs suivaient des formes judiciaires très minutieuses, compliquées et lentes. Le châtiment final était préparé comme un acte de justice irréprochable. En 1552, on arrête une pauvre vieille femme de 85 ans, appelée Marie de Bourgogne. Un esclave juif, condamné à être brûlé vif, l'avait dénoncée comme ayant prononcé ces paroles : « Tu as raison, les chrétiens n'ont ni foi ni loi. » On met cinq ans pour constituer le dossier des preuves. Comme on n'avait pu les obtenir, la malheureuse, malgré ses 90 ans, fut soumise à la torture. Le supplice la tue. Trois ans après, son cadavre est condamné, exhumé, brûlé. Ses biens, point important, sont confisqués, et ses enfants et descendants marqués d'infamie.
Tels étaient les procédés de ces hommes cruels, qui avaient pris à tâche de réaliser Tenfer sur la terre. Les malheureux qu ils condamnaient étaient tout d'abord voués à la honte publique. Le jour de l'acte de foi {auto dafé) les victimes étaient conduites sur la place publique, affublées du san-benito, portant un cierge de cire jaune à la main et une corde de genêt au cou. Ceux qui abjuraient leurs
crimes et qu'on admettait à la réconciliation retournaient en prison après une longue et douloureuse cérémonie ; les autres, le tribunal du Saint-Office les abandonnait à la justice du corrégidor et les recommandait à sa clémence. Cette hypocrisie signifiait simplement que les prisonniers devaient être brûlés vifs. On les conduisait immédiatement au qnemadero, ou bûcher, et la populace pouvait trépigner d'une joie malsaine, en voyant de pauvres créatures humaines se tordre en une horrible agonie. Près de 6.000 personnes furent ainsi rôties sous le règne de Philippe II ; environ 3.000 condamnées en effigie et 29. 000 pénitenciées. L'Inquisition est la plus haute expression de la volonté de Philippe. Par elle, son fanatisme religieux et sa tyrannie politique étaient admirablement servis. On dira que l'idée de faire périr les hérétiques par le feu était généralement admise au xvi'' siècle. Il est vrai qu'Anne Dubourg et quelques autres furent brûlés en France et Michel Servet à Genève. Nous savons aussi que sous Paul IV (Caraffa) l'Inquisition devint, en Italie, si odieusement persécutrice, qu'elle faisait sortir ce cri de la bouche d'Antonio dei Pagliarici : « A peine s'il est possible d'être un chrétien et de mourir dans
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son lit (1) » et qu'une noble dame, comme la duchesse de Ferrare, selon l'expression de Marot, mêlait « des larmes à son vin ». Mais ce sont là des faits exceptionnels, issus d'un état de crise particulier, tandis qu'en Espagne, sous Philippe II, l'intolérance homicide s'installe régulièrement et entre dans le cours des faits ordinaires et permanents.
Après l'esprit de l'époque, il faudra invoquer la conscience publique. D'aucuns pensent que l'Espagne tout entière aurait été complice de Philippe II. Il n'est pas question de nier que l'Espagne fût fanatisée en général. Si la terreur inquisitoriale a pu se maintenir dans ce pays, c'est en partie grâce à ce fanatisme. Les luttes séculaires du peuple espagnol contre les Maures, autant que ses contacts avec cette race voluptueuse, avaient fortement influé sur sa nature. La mysticité devint pour lui comme une sanctification de la sensualité africaine, et le fanatisme fut le choc en retour contre luimême de la furie accumulée durant huit siècles de combats [2). Cependant, la passion n'est
(1) Ranke, Histoire de la Papauté, édit. Wouters, I,
(2) c El mysticismo fué como una sanctification de la sensualitad africana, y el fanatisme fué una reversion
pas tout dans la vie ; il y a aussi le cœur, avec sa commisération naturelle, et, à défaut de pitié, le sentiment de l'intérêt personnel et l'esprit de conservation. Qui a sondé la conscience de tous les Espagnols du xvi** siècle ? Qui a scruté les cœurs pour savoir si, au retour des cérémonies lugubres de Tacte de foi, ils ne condamnaient point cette barbarie comme inhumaine. Qui pourra dire que chacun se sentait menacé d'un pareil sort, sans trembler et sans maudire ? L'histoire des courants contraires à l'Inquisition n'est pas faite. Une telle tentative serait sans doute difficile à mener à bien, en raison de la rareté des témoignages. La peur des espions et délateurs, l'effroi des conséquences d'une inculpation rendaient les lèvres muettes. Mais ce silence universel est-il une approbation ? Certains indices prouvent le contraire. Le 6 octobre 1504, le peuple de Cordoue se soulève et oblige l'inquisiteur Deza à regagner son diocèse. Tout d'abord la Castille n'accepta pas le tribunal. Sous Charles- Quint, l'Inquisition fut l'objet de nombreuses
contra nosostros mismos, cuando termino la Reconquista, de la furia accumulado durante ocho siglos de combate. » Ganivet... Idearium espagnol^ cité par Ch. Bratli, p. 157.
LE ROI DE l'inquisition 221
plaintes. On offrait même de se racheter d'une partie de sa juridiction à prix d'argent. Aux Cortès de 1563 (Aragon et Valence), un^vœu fut présenté au roi avec véhémence pour que le rôle de l'Inquisition fût réduit à la connaissance des seuls cas d'hérésie. Devant l'attitude dilatoire de Philippe, les députés refusèrent de voter les 12.000 ducats demandés par lui. Il ne les fit fléchir que par la promesse d'une enquête sur les abus du tribunal de la foi (1). Une remontrance anonyme, adressée d'abord à ]jL Charles-Quint, puis représentée à Philippe II, en 1559, semble traduire une protestation profonde de la conscience publique. « En Espagne, le tribunal qu'on appelle inquisition, lit-on dans ce document, est violent et furieux au dernier point, intraitable et cruel, en sorte qu'on ne peut y rien avouer pour le soutien de Tintérêt et de la vérité ; l'audition des témoins s'y fait avec une injustice criante et barbare ; tout cela est d'autant plus dangereux et contraire à la raison, que les inquisiteurs sont des hommes ignorants, cruels, avares, dépourvus
Ide la vraie connaissance de Dieu, de la religion chrétienne et de Jésus-Çhrist son auteur, et qui.
semblables à des vautours, ne vivent que du produit de leurs rapines. » Si on ne réforme pas l'Inquisition, continue la remontrance, « elle restera certainement souillée d'un vice si atroce et si excessif, qu'on n'aura jamais rien vu de semblable, dans aucune histoire, ni dans le souvenir des hommes (1). » Ne doiton pas voir aussi dans l'extrême affection des Castillans pour don Carlos comme une sorte de réprobation contre la tyrannie du père ? Dans la pièce funéraire écrite par le noble poète Fray Luis de Léon à l'occasion de la mort du prince, se trouve cette épitaphe : « Ici gisent de Charles les dépouilles ; la partie essentielle s'est envolée au ciel, et avec elle la valeur. Sur la terre, restent la crainte dans les cœurs et les larmes dans les yeux (2). » Il semble que cette crainte et ces larmes aient vraiment leur signification politique en semblable occurrence.
D'autre part, il est certain que le clergé espagnol, et certains ordres religieux, comme les Augustins, les Jésuites, les Carmélites de
(1) Liorente, II, 170.
(2) « Aqui yacen de Carlos los despojos, | La parte principal volviôse al cielo, | Con ella fué el valor, quîdole al suelo | Miede en el corazon, Uanto en los ojos. »
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sainte Thérèse, et même peut-être certains dominicains, trouvaient intolérables les pouvoirs abusifs de l'Inquisition.
Les Augustins sont frappés en la personne de Fray Luis de Léon, tenu cinq ans en prison, pour avoir communiqué à un ami une traduction du Cantique des Cantiques. Les jésuites vivent sous une menace perpétuelle. L'inquisition les persécute dans la personne de leurs plus illustres représentants : Ignace de Loyola, le père Lainez, Saint-François Borgia, Prudence de Montemayor. Sainte Thérèse ellemême fut tenue dans l'inquiétude par le Saint-Oflice. Les saints et saintes les plus purs de l'Espagne, comme ses religieux les plus doctes, sont suspectés et inquisitionnés, tels la sœur Marie de Agreda et Fray Luis de Grenade, Jean d'Avila, Martin Martinez de Cantalapiedra et tant d'autres moins connus. Les simples prêtres, les évêques et archevêques ne furent pas davantage ménagés. Le long martyre du vénérable Garranza, primat d'Espagne et archevêque de Tolède, ancien confesseur de Charles-Quint et de Philippe II, en est un exemple. Ces luttes de 1 Inquisition avec les communautés religieuses et avec l'ordre ecclésiastique montrent bien, semble-
t-il, que l'Eglise en général était sa victime et que, par conséquent, l'Eglise, au fond, lui était opposée. Notre étude sur la politique religieuse de Philippe achèvera d'en faire la preuve.
Les productions les plus élevées et les plus fortes des penseurs espagnols du siècle de Philippe II, ne protestent-elles pas aussi, d'une manière indirecte il est vrai, mais non douteuse cependant, contre l'esprit tyrannique de l'Inquisition. L'Inquisition trace une voie unilatérale, tandis que la philosophie, au contraire, cherche à concilier et à réunir dans une unité supérieure, les doctrines qui paraissent opposées ; sa tendance est manifestement éclectique. Les casuistes intolérants du Saint- Ofïîce tuent l'esprit sous la lettre du dogme et les philosophes espagnols préconisent l'intuition, l'initiative, Texpérience. A l'imposition d'une obéissance aveugle, la philosophie oppose l'esprit critique ; aux querelles stériles, la nécessité d'orienter les spéculations intellectuelles vers les problèmes de la vie pratique. Luis Vives, philosophe, théologien, pédagogue ; les aristotéliciens Herrera et el Brocense ; Gomez Pereya, précurseur lointain de Thomas Reid et de Bergson, Francisco
Sanchez, le Montaigne espagnol, Pedro de Valencia, qui applique déjà les règles de la critique scientifique, l'épicurien Quevedo et tant d'autres sont pour le moins des croyants et des catholiques aussi sincères et fidèles que l'étaient les pédants du tribunal de la foi.
Si l'opposition de l'Espagne à l'Inquisition peut néanmoins paraître douteuse, parce que les Espagnols, ultérieurement, ont cherché à la justifier, il n'en est pas de même à l'extérieur. Son seul nom fait frémir les peuples de terreur et de répulsion. Catholiques et protestants, aux Pays-Bas, aiment mieux périr plutôt que d'accepter ce tribunal. Les Etats espagnols d'Italie, appuyés par leurs évêques et le pape, le repoussent également.
A Milan la révolte gronde aux cris de « Vive le roi I périsse l'Inquisition. » Pie IV répond aux réclamations des députés de cette ville qu'il ne tolérera point que cette institution, dont il connaît l'extrême rigueur, leur soit infligée. Même résistance également dans le nouveau monde. Chez les autres peuples, comme la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Inquisition d'Espagne était si abhorrée, que ce sentiment contribuait à aigrir pour une grande part l'humeur d hostilité et de répro-
PHILIPPB II d'eSPAGNB 16
bation générales que ce pays inspirait hors de ses frontières.
L'Inquisition a-t-elle été utile à l'Espagne ? Il semble difficile qu'une œuvre de corruption, de misère et de mort, puisse être bienfaisante. On assure que la péninsule fut protégée par elle de la contagion protestante et, par suite, des divisions et querelles que la dualité religieuse y eût provoquées. Peut-être. Cependant, il convient de remarquer que l'Espagne, si profondément catholique, et si orthodoxe en matière de dogmes, semblait, au xvi^ siècle surtout, absolument réfractaire à la Réforme. En fait, elle ne fut jamais sérieusement menacée. Quelques religieux, ou d'autres personnes parmi l'élite de la société, s'intéressèrent certainement à la grande nouveauté du siècle, mais la masse de la nation demeura immobile et incorruptible en sa foi. Si l'on ne considérait que ces dissidences, l'appareil formidable du Saint-Office apparaîtrait comme une montagne soulevée pour écraser quelques fourmis. Mais c'est le génie espagnol, avec la droiture des consciences, que cette montagne d'iniquité écrase. L'Inquisition, régime de tyrannie et de terreur, fait perdre à la nation ibérique, si forte et énergique par sa nature, le sentiment
LE ROI DE l'inquisition 227
de la liberté, de la dignité humaine, et des grands efforts. La vie religieuse elle-même, comme la vie civile et militaire, se débilite et s'engourdit dans la routine et la torpeur. Après les grands saints et les grands docteurs que les générations précédentes apportent à cette époque, c'est l'irrémédiable médiocrité. On ne voit plus de théologiens comparables à Melchior Cano, Lainez, Salmeron y Torrès, Luiz de Carjaval, Lorenzo de Villavicienco, Suarès, etc.
Dans Tordre intellectuel, le siècle de Philippe II bénéficie aussi de la puissante fécondation du passé. Le grand Cervantes, Lope de Vega, Calderon, sont les plus beaux fleurons de cet âge d'or. Mais la blessure est dans la moelle, et l'arbre s'épuise rapidement. La littérature, la philosophie, comme la science sacrée, déclinent et végètent pauvrement ensuite, ainsi que des organismes atteints d'un mal incurable. Philippe, à l'aide de l'Inquisition, a galvanisé son peuple en un état d'âme stérile, d'où a résulté une longue paralysie générale. Certains attribuent cet épuisement profond au vice propre du peuple espagnol. C'est prendre l'effet pour la cause. Un pays combatif, aventureux, riche, prospère, farouchement énergique
et glorieux comme l'était l'Espagne d'avant Philippe, ne tombe pas soudain dans une « flaquezza » insurmontable, sans qu'un germe morbide n'ait été introduit dans ses robustes vertus.
Ce serait une erreur de croire que le Saint- Office n'atteignait par son influence que la vie religieuse de ce peuple. Son excès de sévérité avait propagé une crainte générale. Voici comment Pedro Simon Abril termine son précieux mémoire sur la réforme des études, présenté à Philippe II : u Malgré tout, sachant que je suis homme et partant sujet à erreur, je déclare à Votre Majesté que j'ai dit et dis tout cela, en me soumettant à la correction de la sainte Eglise catholique romaine ; et si j'ai dit quelque chose qu'elle ne tienne point pour bonne, dès à présent je m'en dédis et me rétracte : ses décisions sont pour moi la vérité, le contraire est erreur, et je l'affirme ainsi. Laus Deo. » Une telle prudence est signe du temps. La moindre initiative dans l'ordre intellectuel et moral provoquait des tremblements de terreur.
Philippe est considéré en général comme le champion du catholicisme au xvi® siècle. Ceci n'est vrai que sous certains rapports, en gros et à distance. En face du protestantisme, des hérétiques, il est par excellence l'adversaire catholique. C'est lui qui paraît le chef de la Sainte-Ligue et le héros de Lépante. Il tenta constamment de soulever une vaste croisade européenne contre la Réforme. Comparé avec les intérêts propres de TEgiise catholique, son rôle ne parait plus concorder exactement avec les fins qu'on lui attribue.
Et tout d'abord Philippe était-il chrétien véritable et parfait catholique ? Question paradoxale. Le moine de l'Escurial, l'homme des prêtres, des églises, le passionné de religion, le fanatique et le bigot, ne paraît motiver aucun doute à cet égard. Examinons pourtant.
Un chrétien catholique croit en Dieu. Il est le fils spirituel et moral de Jésus-Christ. L'Eglise, société visible des enfants de Dieu, fondée par le Rédempteur, le compte parmi ses fidèles les plus soumis. En matière de foi et de discipline religieuse, le Pape, héritier de la primauté de Pierre, doit demeurer pour lui Tautorité suprême. La communauté mystique à laquelle il appartient est romaine. Son action se manifeste par l'apostolat. Elle doit occuper progressivement tout son domaine, qui est l'humanité, parla propagation de la Foi et renseignement de l'Evangile : « Allez, enseignez toutes les nations, prêchez l'évangile à toute créature. » Enfin, qu'ils soient catholiques ou non, les chrétiens doivent pratiquer un certain nombre de vertus, comme la charité du cœur, la fraternité humaine, le pardon des offenses, la pureté des pensées et des actions.
La foi en Dieu, Philippe la possède assurément ; mais, fils du Christ, il ne lest pas. L'apostolat pour lui, c'est la prison, le bûcher, le massacre. Sa froideur cruelle, son impassibilité justicière, ses lentes et irascibles vengeances, ses fraudes et ses duplicités n'ontrien d'évangélique. S'il se consacrait au service de Dieu, c'était bien avec cette absence de sens
moral que Jésus reprochait aux pharisiens. Fidèle de 1 Eglise, il ne l'est pas davantage. En bien des circonstances, il apparaît comme une sorte d'antipape espagnol ou s'érige en dominateur du Saint-Siège. Les bulles pontificales ne peuvent être publiées en Espagne qu'avec son assentiment. Il fait altérer celles qui lui déplaisent ou en interdit la publication (1). Il empiète sur le pouvoir ecclésiastique du Pape, dont l'Inquisition annule en quelque sorte l'autorité. « Sa Sainteté, écrit l'évêque de Limoges, a aussi bien que tout le collège de Rome, une dent contre ceux qui manient cette Inquisition de laquelle ils abusent tellement, à ce que disent les ministres de Sa Sainteté, que volontiers ils entreprendraient un contrôle universel avec peu de révérence de leurs supérieurs. » Un ambassadeur vénitien observe que : « l'alcade ou le corrégidor qui n'a pas été souvent excommunié n'est point tenu en Espagne pour bon serviteur, car le meilleur des serviteurs c'est celui qui fait la plus forte opposition à la juridiction ecclésiastique. » Ministre de Dieu sur terre.
(Ij Bulle //i Cœna Domini ; bulle de convocation du Concile de Trente; brefs concernant Carranza, etc..
Philippe n'admet aucun intermédiaire entre lui et la puissance divine. « Je n'ai d'autre juge que Dieu ! » réplique-t-il au légat du Pape pendant la campagne du Portugal, mais en bien des cas il se croit le maître et le juge des Souverains Pontifes : « Quant aux Souverains Pontifes, dit un Vénitien, Sa Majesté les veut en tout pour dépendants et confidents ; aussi dans les élections faisait-il en sorte qu'aucun des cardinaux d'intention française ne puisse parvenir. Il désire que le pape à élire soit de basse condition et qu'il paraisse savoir que c est à lui qu'il doit son élévation au trône pontifical, que ses parents soient pauvres afin de les enrichir. » Aux papes qui furent ses créatures, il marqua une soumission apparente pour l'édification de la catholicité. Cette condescendance, toutefois, devait être payée par la complicité du pape. C'est ainsi par exemple qu'il essaya d'obtenir un monitoire appelant Jeanne d'Albret devant le Saint- Office; quil voulut s'affider le Saint-Siège pour porter à Henri IV un coup perfide, et qu'enfin il tendit toujours à faire de la Rome spirituelle et temporelle, l'auxiliaire obéissante desapolitique générale, même religieuse. Que les Saints-Pères lui résistent, ils deviennent
aussitôt de véritables hérétiques pour lui. Il voulut traduire Paul IV et Sixte-Quint devant un concile. Lorsque le pieux et sévère Pie IV lui conseille d'user de douceur dans le règlement des affaires des Pays Bas et le blâme même de se montrer trop rigoureux envers ses sujets, Philippe ne peut se contenir (1). La lettre que Granvelle lui écrit de Rome, le 23 décembre 1566, vaut la peine d'être citée, car elle montre quel rôle abaissé les pontifes auraient joué sous l'hégémonie de Philippe, s'ils s'étaient laissés subjuguer : « Le pape, mande le cardinal, se le tient pour dit, j en ai la certitude. C'est un doux et saint personnage ; mais il est mal avisé par moments ; il s'imagine quil peut librement et sans contrainte dire ce qui lui parait utile au service de Dieu, au soutien de la religion et au bonheur de la chrétienté (2). Il recule lorsqu'on lui montre les dents, nous venons de le voir. »
(1) Il ordonne à son ambassadeur à Rome, par dépêche du 26 novembre 15G6, de montrer grand ressenti ment à Sa Sainteté : « Moslrandole grave sentimicnto... »
(2) « Le paresccra que pueda libremente y sin respecto tratar con todos y decir lo que le parcsce convenir al servicio de Dios, sustentamiento de la religion y bien universal de la cristianitad. » Correspondance de Philippe 11^ II, 58.
Peut-être y a-t-il une ironie dans la phrase que nous soulignons. En tout cas, Granvelle, l'homme qui connaissait peut-être le mieux Philippe II et qui savait à merveille quel langage il fallait lui tenir, est assuré que son observation sera prise au sérieux par son maître. Elle résume trop bien les tendances invétérées de sa politique avec Rome pour qu'il ne l'accepte point comme pain bénit.
Même dans les questions de discipline religieuse, le roi catholique résiste au pape. L'affaire Carranza en est un exemple.
Carranza, archevêque de Tolède, primat des Espagnes, s'était attiré la haine de deux religieux de son ordre. L'un était le théologien Melchior Cano, esprit vigoureux et vaste, mais affligé d'un redoutable orgueil ; l'autre s'appelait Fernando Valdès, archevêque de Séville et grand inquisiteur. Le docteur scrutait la pensée dogmatique du vénérable archevêque de Tolède, tandis que le maître du Saint-Oiïice l'enveloppait d'un espionnage minutieux. Lorsque le dossier que les deux compères minutaient fut à point, Philippe autorisa l'arrestation de celui qui assista Charles-Quint dans ses derniers moments et qui l'avait suivi luimême en Angleterre comme confesseur. Car-
ranza fut tiré de son lit à minuit par les limiers de l'Inquisition et emprisonné. Aussitôt un interminable procès théologique commença.
Melchior Cano avait relevé dans les œuvres de l'archevêque de Tolède, et notamment en ses Commentaires sur le catéchisme, 140 propositions condamnables, et qui le rendaient, à ses yeux, plus hérétique que Luther.
Le Concile de Trente (1) et la congrégation de l'Index approuvèrent le catéchisme incriminé. Le pape en ordonna même l'impression. Quel était le devoir du roi catholique en présence de ces faits ? Ne devait-il pas prescrire la clôture de l'instruction inquisitorialeet tirer le primat du cachot obscur où il était tenu au secret depuis deux ans? On ne voit pas de décision plus sage, plus humaine, plus chrétienne et catholique. A tout le moins, aurait-il dû obtempérer au bref du légat du pape, dessaisissant la sainte Inquisition du procès Carra nza.
En agissant ainsi, il aurait reconnu une autorité autre que la sienne. Il préféra résister. « C'est par respect pour Votre Sainteté, écrit-il
(1) Fra Paolo Sarpi, ///s/orm del concilio Tiidenlino, VIII, XXXII.
à Pie IV, que je m'abstiens d'exprimer ce que je ressens : les pères du Concile feraient mieux de s'occuper des intérêts de la chrétienté. » Et il signifie au pape que le bref du légat ne sera pas publié et que l'archevêque restera captif du Saint-Office.
Il y avait six ans que Garranza était détenu 'orsque Philippe se vit contraint d'accepter que le cas fût examiné par trois commissaires envoyés par le Saint-Père lui-même. Ces enquêteurs n'étaient autres que les futurs papes Grégoire XIII (Hugo Buoncompagno, de Bologne), Sixte-Quint (Félix Peretti, cardinal Montalto) et Urbain VII (Jean-Baptiste Castagna). Pendant qu'on égarait ses envoyés dans les replis d'une procédure infinie et sans aboutissement, Pie IV, homme sincère, énergique et ami des droits chemins, perdit patience. Ou le roi catholique serait excommunié, ou Garranza sortirait d'Espagne pour être jugé à Rome, tel fut l'ultimatum qui eut raison de la duplicité de Philippe. Il obéit, mais en rusant de tant de manières que Pie IV mourut sans avoir pu réhabiliter le primat d'Espagne. Ce fut Grégoire XIII qui termina un procès long de dix-sept ans. en ordonnant quelques pénitences seulement à la victime de Valdès et de Melchior
Cano. Carranza mourut à Rome, seize jours après sa délivrance.
Ces longs déchirements entre le roi d'Espagne et la papauté montrent bien, semble-t-il, que même en matière de discipline ecclésiastique et de dogmes, Madrid prétendait s'affranchir de Rome.
Les intentions sont comprimées, réduites, annulées même souvent par une quantité de nécessités extérieures. Outre les besoins de sa politique étrangère, Philippe avait à tenir compte du caractère essentiellement catholique de sa monarchie, et, par là, de sa puissance même. Ses propres sentiments le contraignaient ainsi à mitiger, ou plutôt, à envelopper de formes adoucies ses velléités absolues en matière religieuse. Enfin son tempérament, trop faible et trop hésitant pour la violence de sa passion, en retardait et diminuait les effets.
Jugée d'après ses mobiles seuls, la politique de Philippe II à l'égard de la papauté paraîtra beaucoup plus grave et décisive qu'elle ne le fut réellement.
A l'époque de ses démêles avec Paul IV, Philippe fit soumettre à des personnes de science et de religion, et particulièrement à Melchior
Cano, un questionnaire qui nous renseigne à ce sujet.
Le roi demande, après avoir exprimé ses griefs contre le Saint-Père, et émis l'avis qu'il y a lieu, dans l'intérêt général de l'Eglise, d'apporter une sérieuse réforme aux affaires ecclésiastiques (1) :
1° Jusqu'à quel point peut-il intervenir ? Quelle est la limite de son obéissance envers le pape ? Que peut-il faire chrétiennement et sans injustice pour soutenir son droit ?
2° Dans les circonstances présentes, peut-il défendre à tous ses sujets, même aux cardinaux de curie, de se rendre à Rome ?... Ne pourrait-on pas s*affranchir de la juridiction ecclésiastique de Rome, au moins pendant la guerre? Ne pourrait-on empêcher qu'aucun subside, directement ou indirectement, n'allât d'Espagne à Rome ?
3° Ne pourrait-on point réunir des Conciles nationaux dans les Etats de sa couronne et dans ceux de ses alliés pour procéder à la réformation ecclésiastique ?
4** Faut-il demander la continuation du Con-
(1) « Teiiiendo asimismo fin al benefîcio pûblico de la Iglesia y de sus Estados, y la rerormacion y reraedio de la tocante â lo eclesiâstico. »
cile de Trente pour qu'il procède d'urgence à la réforme de l'Eglise, in capite et in membris. Dans le cas où Sa Sainteté voudrait empêcher la continuation de ce concile, le roi pourrait-il passer outre et envoyer ses prélats au concile, etc.?
Philippe demande encore s'il ne pourrait pas obliger le pape à faire juger en Espagne par un légat les affaires de ce pays ressortissant à la justice romaine ; si l'on ne devrait pas restituer à l'autorité diocésaine la collation des bénéfices vacants et empêcher aussi que Rome ne perçoive les revenus des évêchés non pourvus de titulaires ; enfin ce qui devrait être fait pour amener le nonce à expédier toutes les affaires gratis.
Dans sa réponse à ce questionnaire, le docteur MelchiorCano rend d'abord hommage à la majesté du pape, « notre père spirituel », ditil. Si le pape a des torts, il ne faut point les relever, car on s'exposerait ainsi à découvrir la honte paternelle : la de descubrir la vergiiensa de su padre. D'après lui, on ne saurait séparer la personne du Saint-Père de son caractère de vicaire du Christ. Ainsi, tout outrage qui lui est fait atteint Dieu lui-même. L'autorité du pape doit se trouver à l'abri de toute
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atteinte. Y toucher, ce serait risquer de rompre l'unité de l'Eglise. La bonne cause, alors, deviendrait mauvaise : y de buena causa hacen mala. »
Abrité sous cette déclaration de principes, et sans se soucier autrement de rester fidèle à leur esprit, le théologien de Salamanque entre dans le vif de la question
Tout comme Luther, et avec la même véhémence indignée, Melchior Cano dépeint la Rome ecclésiastique de l'époque sous de troubles couleurs. C'est une sentine, un cloaque d'indignité. La papauté est si malade dans cette atmosphère impure que son mal ne peut souffrir aucun remède : que no puedo sufrir suo mal ningun remedio. Celui-là ne connaît point Rome qui prétend la guérir : mal conosce à Roma^ quien prétende sanarla. Voilà ce qui s'appelle ne point découvrir la honte paternelle.
Au contraire des pusillanimes, Cano croit que cette cure peut être tentée, mais à condition d'user de remèdes énergiques. Le roi ne doit point supporter les empiétements et les injures du pape. S'il ne résistait point, il ne saurait invoquer sa crainte d'offenser Dieu. Sa soumission ne serait que faiblesse d'âme et
manque de vigueur et de puissance : flaquezzo de animOy y falta de vigor y poderio. Une garnison doit être installée à Rome. Cane propose même d'y envoyer, avec les soldats du duc d'Albe, un certain nombre d'évêques et de docteurs d'Espagne. Ce bataillon de théologiens causerait certainement une grande terreur à Rome. En outre, on doit considérer le pape comme un coupable et le punir. Enfin des avantages pour le roi et l'Eglise d'Espagne doivent être arrachés au souverain pontife. On voit que l'inviolabilité du vicaire du Christ et l'intérêt supérieur du catholicisme ne sont ici que des considérations nulles.
C'est par l'argent surtout que l'ennemi de Carranza entend réduire le Saint-Siège. Faisant allusion aux deniers que le roi catholique perçoit dans son royaume sur les bénéfices ecclésiastiques, « nous sommes payés avec notre propre argent », remarque-t-il ironiquement. Si c'était le roi qui faisait sa part à Rome, les choses changeraient de face. Rome alors dépendrait de la Providence espagnole, et Ton pourrait lui mesurer le pain et l'eau : y los podrianos dar el agiia y el pan,
Philippe II ne suivit pas jusqu'au bout les conseils de son théologien. Il ne pouvait,
PHILIPPE II d'eSPAGNB 16
lui, chef ostensible de la catholicité politique en Europe, agir envers le Saint-Siège sans ménagement. Un grand nombre d'autres considérations urgentes, jointes à son indécision naturelle, l'empêchèrent d'agir catégoriquement contre la papauté, qu'il aurait volontiers dépouillée. Croit-on que ce fut par respect qu'il fit demander l'absolution à Paul IV lorsque ses soldats l'eurent vaincu ? « Si j'eusse été le roi, s'écria le duc d'Albe, précurseur de Louis XIV et de Bonaparte, le cardinal Caraffa (Paul IV) serait venu à Bruxelles implorer à genoux son pardon, comme j'ai dû demander le sien aujourd'hui pour le roi et pour nous tous. » S'il avait été Philippe II, le duc d'Albe n'eût pas agi autrement que lui, parce qu'alors il aurait voulu aplanir, comme le faisait Philippe, toutes les difficultés extérieures pour rentrer en Espagne, où la détresse de ses finances et le protestantisme naissant l'appelaient. Il eût considéré que Paul IV, tout ennemi de l'Espagne qu'il fût, paraissait plus ennemi encore des hérétiques et tout à fait bien disposé pour l'Inquisition.
Mais, au fond, la politique de Philippe fut une politique d'indépendance et de domination
à la fois à l'égard du Saint-Siège, son allié indispensable cependant. Il éprouva un vif ressentiment de ce que le pape eût prononcé la clôture du concile de Trente sans lui en avoir référé (1). S'il fit recevoir les décrets de ce Concile en Espagne et en Flandre en apparence purement et simplement, et cela pour les besoins de sa politique générale, il en fit limiter l'application par des synodes qui se tinrent à Séville, à Saragosse, à Tolède et à Salamanque et où ses commissaires avaient apporté les résolutions délibérées en Conseil d'Etat (2). Cette intrusion du pouvoir séculier dans une affaire appartenant exclusivement à la juridiction de l'Eglise ulcéra profondément le Saint-Père (3).
Il ne s'agit pas de savoir si Philippe avait tort ou raison en agissant ainsi (4), mais seule-
(1) Fra Paolo Sarpi. VIII, lxxxv.
(2) Adriani, Ilisloria desiioi tempi, xviii, 1273. De Thou, Hislorix sui temporis, xxxvi, xxix.
(3) « Quod Pontificis animum inter multa injurîose in ipsum ab Hispanis facta maximopere exulceravit... » etc. De Thou.
(4) On sait que, malgré les efforts de Rome et du clergé, Charles IX, Henri IV, Louis XIII, se refusèrent à autoriser la publication en France des décre's du concile, considérés comme contraires aux maximes de l'Etat.
ment de montrer qu'il n'était nullement inféodé à l'Eglise et à Rome, comme on Ta prétendu. Entre la politique de Philippe II et celle de la papauté, il y avait en somme une contrariété irréductible. Le président Pasquier estimait que le souverain pontife acquerrait par les décrets du Concile de Trente « plus d'autorité qu'il n'aurait pu faire dès et depuis la fondation du christianisme ». Quelle était la limite de cette autorité ? L'Eglise est un corps formé de tous les royaumes et républiques catholiques de l'univers. Chaque membre de ce corps peut avoir son originalité particulière, mais ils doivent tous concourir à la vie supérieure et autonome de l'ensemble dont ils font partie. Sans cette coordination, il est impossible que l'unité subsiste (1 ). L'Eglise est l'unité suprême dans laquelle les hommes et les nations trouvent leur âme et constitution commune. De là résulte sa souveraineté universelle, personnifiée par le pape. L'autorité du pape, du servus servorum Dei, constitue donc la base, le lien et l'intelligence motrice
(1) Pallavacini, Hist. du concile de Trente, VIII, XVIL « Non possano moite forme ira loro non ordinale dominare in un composta. »
de ce corps (1). Le monarque légitime de l'univers, il signore del mondo, comme dit le cardinal Pallavacini, ne saurait être que le vicaire du Christ. La puissance de ce monarque est indépendante de toute autorité, et sans limites : autorita illimitata ed independente(2), comme celle de notre âme à laquelle tous les membres du corps obéissent, et sans lui demander raison de ses mouvements (3). Son patrimoine englobe les biens mêmes de ses sujets : la substanze de sudditi (4) et les rois ainsi que leurs royaumes comptent parmi ses tributaires (5).
Cette doctrine idéale paraît conforme, ou en tout cas logiquement déduite des idées religieuses de l'époque. Si Philippe avait été un véritable catholique, il n'aurait pu la contester. Mais il ne reconnaissait d autre juge que Dieu et n'admettait aucun pouvoir audessus de son autorité. Entre l'esprit de son règne et celui des chefs de la catholicité, il y
(1) Pallav., I, X « del quai governo, la base, il legame, e l'intelUgenza motrice e l'autorita del Pontifici. » I, X.
(2) Ibid., VIII, XVII.
(3)/6/c/.,XXI, VI.
(4) Ibid., I, I ; VI, III.
(5) Ibid., I, XXV.
C'est l'esprit môme de la bulle Aiisculia, fui (1301).
avait ainsi, sous les accords apparents, que les circonstances et les mœurs du temps imposaient, un réel antagonisme. Pour ne pas donner l'exemple pernicieux de la dissidence, et sans doute aussi pour obéir à sa sentimentalité religieuse, Philippe affectait une grande déférence extérieure à l'égard des papes successifs auxquels il eut affaire, tout en poursuivant sa voie exclusive.
Comme toute institution attaquée, l'Eglise eut à se défendre au xvi* siècle contre les menaces de destruction dont elle était l'objet. Ses ennemis, Philippe II, pour des motifs personnels, avait juré de les exterminer. De là une alliance imposée par les circonstances. Dans l'offensive contre les hérétiques, Philippe II, rendu intransigeant par son fanatisme, joue le rôle de champion du catholicisme (1),
(Ij C'est le caractère le plus important de sa politique générale. Lorsque les affaires sont le plus désespérées aux Pays Bas, il ne veut pas que des concessions, même apparentes, soient faites aux révoltés, en ce qui concerne la sainte foi catholique. Il préférerait perdre ses Etats plutôt que de transiger sur ce point. II écrit à Requesens, par exemple : « .. Que toque en menoscabo de alcuno (cosa) de las de nuestra santa fe catôlica, porquéjamas verné en que en estas traya un punto, aunque se perdian los Estados. »
d'accord ou en désaccord avec le Saint-Siège, la plupart du temps plus modéré, plus clément et moins impolitique que son protagoniste. Les papes reçurent toujours de Philippe des conseils rigoureux, tandis qu'eux-mêmes cherchaient souvent à tempérer son zèle meurtrier (1). Au bras toujours vengeur de l'Espagne, Rome préféra sous ses pontifes indépendants l'appui de la France, tolérante et libérale par instinct. Philippe réclame la préséance pour son ambassadeur sur celui de France, et Pie IV la maintient à ce dernier. De même le roi d'Espagne ne réussit pas à tourner définitivement la papauté contre Henri IV et à empêcher son absolution. Au Concile de Trente, les évêques et les diplomates de Philippe II sont secrètement détestés par Pie IV. Ce pape estime que les Espagnols jouent au concile un rôle séditieux (2). A l'ambassadeur Vargas, qui prétend empêcher la
(1) Intervention de Pic IV en faveur des Pays-Bas. L'énergique Pie IV donne mission à l'évêque d Ascoii d'employer la voie des négociations au lieu de la force. Clément VIII envoie à Madrid (1594) le nonce Camille Borghèse pour conseiller à Philippe de prendre une part moins offensive dans les troubles de la Ligue. A Morel Fatio, l'Espagne au XV/o siècle, p. 152.
(2) Fra Paolo Sarpi, VI, tix.
clôture de ce concile au nom de tout le monde, le même pape répond avec emportement que l'Espagne n'est pas tout le monde (1). Tous les papes qui ne furent pas complètement asservis au parti ecclésiastique espagnol cherchèrent ouvertement, comme Paul IV, avec une mobilité incohérente, comme le grand Sixte Quint, ou d une façon prudente, progressive, doucement obstinée, comme Clément VIII, à s'appuyer sur la France, rivale de l'Espagne.
Champion de la foi catholique, Philippe doit-il être regardé, en sa dureté de fanatique, comme un monstre produit ou couvé par le catholicisme ? Nous avons vu que son cas est très individuel et qu'il résulte surtout de son organisation intérieure. Au reste, le fanatisme étant le produit hybride de deux passions, l'une à forme religieuse, l'autre à tendance politique, sa déviation n'est imputable ni à la politique ni à la religion, mais à l'individu lui-même qui n'a pas su régir ses facultés. Protestant, spiritualiste, libre penseur même, un homme comme Philippe est toujours un tyran halluciné par son âme.
(1) Sarpi, VIII, lxxiv ; Pallavacini, IV, xxrv.
Il faudrait un ouvrage étendu pour étudier cette question en détail. Envisagée par rapport à notre sujet, elle n'intéresse qu'en ses grands principes directeurs. Trouvons-nous également en ceci des liens qui relient les déterminations à l'âme même du roi ? Telle est la question à laquelle il faut répondre.
Dans son ensemble, la politique extérieure de Philippe II est une politique d'hégémonie européenne. Elle se manifeste par des interventions directes dans les affaires intérieures des peuples étrangers. Chef du parti catholique et roi de la nationalité qui se croit dominante, c'est l'intolérance espagnole qu il voudrait implanter partout. Le fanatisme agressif et militant est l'âme même de cette politique. Son prosélytisme meurtrier, il est vrai, ne fut jamais désintéressé. Il était toujours suivi
d'une arrière-pensée de domination réelle, d'un esprit de conquête déterminé. Doit-on conclure de cela que la croisade contre les hérétiques n'était qu'une hypocrisie chargée de couvrir les desseins ambitieux du monarque et de lui ouvrir des voies dissimulées pour se réaliser ? La sincérité passionnée de Philippe dans ses haines religieuses exclut nettement cette hypothèse. En lui le fanatique et le tyran se trouvaient également puissants. Ils n'allaient pas l'un sans l'autre. L'un exterminait en avant, l'autre ramassait derrière. La volonté de domination était d'ailleurs leur impulsion commune. Le fanatique voulait faire l'unité de l'âme par la suppression des réfractaires au type qu'il concevait, le tyran visait à lier les peuples et les institutions diverses à son régime absolu. La direction du gouvernail en ce sens unique est constante sous Philippe IL Les coups de barre subits pour éviter un écueil ou louvoyer prudemment n'empêchent point cette orientation de demeurer visible.
La marque de cette politique double et conjointe de persécution et de domination se retrouve dans tous les rapports extérieurs de Philippe. Sa conduite envers les Pays-Bas en est un exemple énergique : il voulut s'y rendre le
maître absolu des consciences comme des institutions (1). Nous savons qu'il chercha par tous les moyens à se subordonner le Saint-Siège. Un fort parti espagnol était constamment entretenu à Rome (2). Philippe présentait toujours une liste de noms au conclave. Il n'admettait pas que la politique étrangère du souverain pontife différât de la sienne. Il n*est pas moins avéré qu'il excita constamment la cour romaine à la violence contre les protestants. En 1561 il écrit à Pie IV de sa propre main, pour lui offrir d'extirper l'hérésie de la chrétienté avec son secours. Il assure Sa Sainteté, en outre, qu'« il est disposé à employer toutes les forces de ses royaumes pour aider promptement et puissamment tous les princes à purger leurs Etats de cette contagion (3). »
(1) Et pour cela, il aurait détruit le pays tout entier. Il se demanda, en 1574, s'il devait inonder ou brûler la Hollande. Il choisit le feu, qui respectera au moins la terre en détruisant les choses. Ce châtiment suprême est indiqué par la volonté de Dieu. Correspondance de Philippe II, I, 174.
(2) « Ambasciatore de Spagna manda a far offitio con calumque ministro del Papa et procura guadagna tutti. )> Carnets de Leonardo Donato, publiés par Baschet dans les Princes de l'Europe au XVI"^ siècle..., page 206.
(3) Fra Paolo Sarpi, V, lxxx.
Il fait écrire par Elisabeth de Valois, sa femme, à Catherine de Médicis : « Le roi mon Seigneur vous supplie de chastier les méchants très instamment et si vous avez peur, pour estre trop grande quantité, que vous nous employiez; car nous vous bâillerons tout, nostre bien, nos gens et ce que nous avons pour soutenir la religion. » Les offres de ce genre furent fréquentes, comme en témoignent les documents diplomatiques de l'époque. En dépit des factions rivales et du délire de haine qui possédait les cœurs, la sagesse française, dans cette grande et terrible crise religieuse, inclinait à la modération, à la tolérance, au rétablissement de l'esprit national. Chaque fois que le gouvernement français obéit à cette impulsion, qui deviendra triomphante avec les Politiques et Henri IV, le roi d'Espagne est saisi d'indignation et son bon cousin de France mérite d'être confondu avec les hérétiques. Pour Philippe toute la nation française est criminelle, endemoniada, à cause de son indifférence. Il trouve mauvais que François II et le cardinal de Lorraine cherchent à rétablir l'harmonie religieuse au moyen d'un concile national. Il préférerait le châtiment des rebelles, le rétablissement de l'unité religieuse par les
supplices. Pour cela, il offre encore d'envoyer en France hommes et argent (1). Il n'est pas davantage d'accord avec François II au sujet delà reprise du Concile de Trente. Le gouvernement français désire que ce concile ait pour but essentiel d'entraccorder protestants et catholiques. Il informe à plusieurs reprises le pape et Philippe II qu'il désire un concile libre et sûr, où les protestants seront conviés avec toutes les garanties nécessaires. François II fait dire au roi d'Espagne par son ambassadeur : « qu'il se met en peine d'enlever la crainte aux Allemands qu'on aille les combattre avec les armes et qu'on est dans l'intention d'aller les chercher eux-mêmes et d'aller jusques en leur pays pour nous mettre les uns et les autres en paix et repos. » « Si le pape ne marche d'un bon pied, ajoute le roi de France, il réunira le concile national auquel il a déjà songé pour purger le mal de l'Eglise et mettre la paix dans son royaume, en quoi il sera aidé par beaucoup de gens de bien (2). » Je suis merveilleusement
(1) Mémoire envoyé à M. de Limoges, 4 mars 1560 ; lettre de la Reine mère à M. de Limoges, 14 avril 1561. Dans Louis Paris, Négocialions, etc.
(2) François II à l'évêquc de Limoges, 28 juillet 15G0. Louis Paris, Négocialions...
mari, écrit le cardinal de Lorraine au même ambassadeur, que le pape ne chemine pas avec le zèle et l'affection qu'il montrait au commencement et que, tant lui que le roi d'Hespaigne, s*aheurle à reprendre les erres de celui de Trente ; car j'ay grand peur que cela soit cause de nous gaster tout (1)... » A aucun prix Philippe II n'aurait consenti aux propositions libérales de la France. Faire des concessions aux réformés eût été un crime à ses yeux. Assurer l'indépendance du concile, n'était-ce pas le soustraire à la domination de la faction espagnole ? A cela non plus il ne pouvait donner son approbation. Sous Charles IX il trouve mauvais que la cour applique avec trop de bonne foi et de loyauté le traité intervenu avec les huguenots. Il lui paraît « bien étrange aussi que l'état de colonel dust être rendu au sieur d'Andelot, lequel avait été l'un des chefs des derniers troubles etfaulteurs de rébellion. La reine devait s'en abstenir pour le grand scandale que cela donnerait à sa réputation. » Le roi « n'estait pas moins esbahiz de ce que la royne permettait au prince de Condé de faire prescher sa reli-
(1) Lettre du 28 juillet 1560. Lettre de la reine mère â M. de Limoges, 14 avril 1561. Ibid.
gion dedans les propres logis du roy (1). » En somme, ce que Philippe II désire pour la France, c'est une intransigeance aveugle, une politique de répression à outrance. Aussi, lorsque la nouvelle des massacres de la Saint- Barlhélemy lui parvient, son cœur tressaille-t-il d'une horrible joie. Il écrit à Catherine de Médicis pour la féliciter d'une action qui contribuait tellement au service, à l'honneur et à la gloire de Dieu. <r C'est pour moi, ajoute-t-il, la meilleure et la plus joyeuse nouvelle qui pût me parvenir en ce moment. Je baise plusieurs fois les mains de V. M. qui me l'ont écrite (2). » Il écrit encore le lendemain à Çuniga : « C'est l un des meilleurs contentements que j'aie éprouvés dans ma vie entière... Présentez-vous en mon nom devant la reine mère, expliquezlui la satisfaction, l'exlrême bonheur que m'a fait éprouver un acte si remarquable, si utile à Dieu, si bienfaisant pour la chrétienté entière et particulièrement pour le roi mon frère, un acte qui entourera sa couronne de gloire et
(1) Saint Sulpice à la reine.
(2) « La major y mas alegra nueva que al présente me pudiera venir, y poi^nelas aver scripto V. M. la beso muchas veces los manos. »
d'estime pendant son règne et dans tous les siècles futurs (1). »
Devant cet horrible événement, la satisfaction de Philippe était double. Le sang des hérétiques répandu tombait sur son cœur comme une rosée céleste. La guerre civile allait s'allumer en France, affaiblissant le pays et lui ouvrant mille occasions favorables d'intervenir personnellement et de couler des soldats espagnols dans le royaume.
Les longs et persévérants desseins de Philippe pour capter la couronne de France, les subversions et malheurs qui en résultèrent, appartiennent à notre histoire générale et sont trop connus pour que nous les relations ici. Le catholicon d'Espagne avait perverti bien des consciences dans notre pays à cette époque néfaste. Mais le sentiment national peu à peu retrouvait sa force devant cette intolérable intrusion étrangère. Philippe II a beau lier ensemble les traîtres et les fanatiques, il a beau multiplier les agences de trahison et d'espionnage, la France répare le mal qu'il fait et lui
{!) « Tuve uno de los mayores contentamientos que he recibido en sua vida, » etc.. Ms. Arch. nat., 1530, pièce 53, citée par Forneron, II, 530-531.
oppose son nationalisme ombrageux et invincible. On connaît les pathétiques imprécations de la Satire Ménippée : « 0 Paris qui n'es plus Paris, mais une spelunque de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons, Napolitains !... Te voilà en l'Inquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois et plus dure à supporter aux esprits nez libres et francs, comme sont les François, que les plus cruelles morts dont les Espagnols sçauroient s'aviser (1). . • » La ville de Lyon se révolte au cri de : « Vive la liberté françoise ! » et chasse les troupes espagnoles qu'on voulait introduire dans ses murs (2). On chante en France :
Lyon, tu es pour certain bien heureuse, D'avoir repris le parti de ton roy.
Et vaillamment déchassé loin de toi Cette union et Ligue malheureuse.
Et encore :
Sus donc Français, prenons tretous les armes. Et notre roi suivons aux fiers combats, Pour ces ligueurs espagnols mettre à bas, Suivons-le donc aux assauts et alarmes.
Que l'Espagnol et le Ligueur damnables Sentent lefifroi des redoutés François,
{l)£Harangue de d'Aubray.
(2) Journal de Pierre de 1 Estoile, I, 446.
PHILIPPE II d'ESPAGNB 17
Et que vaincus ils soient à cette fois, Et dêchassés comme peste exécrable (1).
Le règne de fanatisme et de despotisme corrupteurs que nous promettait l'Espagne ne pouvait qu'être abominable à la conscience française. Aussi l'ambition de Philippe II vat-elle de chute en chute et tombe-t-elle définitivement brisée sous les coups glorieux donnés à Fontaine-Française, à Arques et à Ivry.
A l'égard de la France, l'arme à double tranchant de la politique de Philippe II paraît nettement discernable. Elle ne l'est pas moins dans sa longue convoitise relative à l'Angleterre. Il veut espagnoliser ce pays, le rendre au catholicisme en y écrasant sa réformation. U Invincible Armada, dont la mise sur le pied de guerre nécessita un effort maritime gigantesque pour l'époque, ainsi que les troupes rassemblées par le duc de Parme sur les côtes des Pays-Bas, avaient bel et bien pour mission de conquérir la Grande-Bretagne. La correspondance échangée à cette époque entre le roi et Alexandre Farnèse l'indique clairement. On n'en est encore en Espagne qu'aux prépa-
(1) Le Roux de Lincy, Chants hisloriques : Chanson nouvelle d'un bon soldat vrai et naturel françois (15 SO)
ratifs et Philippe, au fond de son Escurial, s'imagine que cette conquête est déjà accomplie. Il écrit au duc de Parme : « Vos soldats ne doivent pas oublier la discipline après la victoire. Les catholiques doivent être récompensés de leur fidélité et tous les habitants traités avec tant de douceur qu'ils apprennent ainsi à aimer leur nouveau maître... » Ou encore ceci : « Au moment où je vous écris cette lettre, je ne sais si ma dernière vous aura atteint, car vous devez être déjà en Angleterre. »
Heureusement pour l'Europe le génie de Philippe n'avait pas l'envergure de ses desseins. L'habileté corruptrice peut suffire à compliquer les intrigues et à tirer quelque profit des troubles qu'elle provoque ; elle n'est pas de taille cependant à escamoter les peuples et à dévier leur destinée nationale. Pour mener à bien la grande aventure d'Angleterre, il fallait une extrême puissance dans la conception des moyens et dans leur exécution. Philippe disposait de deux hommes capables de se mesurer avec cette redoutable entreprise, son meilleur marin et son plus grand général : le marquis de Santa-Cruz et Alexandre Farnèse. Il désespère l'un et ne comprend pas l'autre ou n'entre que trop tardivement dans ses vues.
Il s'imagine tout d'abord que Farnèse peut traverser le détroit avec ses bateaux plats et jeter une armée victorieuse sur l'Angleterre. Puis, lorsque sa grande flotte est prête, il en confie le commandement à un amiral de pleine terre, le duc de Medina-Sidonia, qui ignore tout de la marine. Il croit suppléer à la maîtrise qui manque à son lieutenant par des instructions si minutieuses et impératives que leur premier effet devait être d'en paralyser l'initiative, ainsi que celle de ses subordonnés capables d'agir. Il n'avait pas oublié non plus la vie religieuse à bord. Les marins devaient prier, se confesser, communier. Les jurons même leur étaient interdits. On voit mal les rudes soldats des tercios et les matelots galiciens, andalous et portugais soumis à un règlement bon pour les jeunes Eliacins d'un séminaire.
Colosse lent, désorienté, incertain, disparate et mal armé, VArmada fut harcelée, dispersée au cours d'une bataille d'escarmouches de huit jours que lui livra la marine anglaise, prodigieusement mobile et agressive, dans les eaux de la Manche. Cette déroute du léviathan espagnol devant les guêpes britanniques fut celle aussi de la suprématie maritime de l'Espagne.
Philippe fit bien mettre à la voile, le 19 octobre 1597, une deuxième Armada^ mais cette flotte fit naufrage à sa sortie du Ferrol et avec elle la politique anglaise du moine-roi.
Les rapports de Philippe II avec l'Allemagne se caractérisent surtout et avant tout par les tentatives réitérées, incessantes, du roi catholique pour fanatiser la conscience de Tempereur Maximilien. Ce monarque, tolérant et humain, estimait que « Dieu seul avait pouvoir sur les consciences ». Maxime intolérable pour le despote halluciné de l'Escurial. Aussi tenait-il son beau-frère allemand comme suspect et fit-il le nécessaire pour l'amener au parti catholique intransigeant. Ce n'est que lorsque Maximilien parut bien intentionné pour la religion, lisez la persécution, que son frère d'Espagne fut content de lui.
L'annexion du Portugal à l'Espagne (1580) constitue le grand succès extérieur de Philippe II. Le roi don Sébastien étant mort célibataire en Afrique, au cours de la désastreuse bataille d'Alcazarquivir, ce fut son oncle, le cardinal Henri, qui lui succéda. Petit-fils du roi Manoel par sa mère l'impératrice Isabelle, Philippe s'estima l'héritier présomptif de la couronne. Pour que le cardinal-roi mourût sans
héritier direct, il fit en sorte que Rome ne le relevât pas de ses vœux ecclésiastiques. Il envoya en même temps à Lisbonne le duc d'Ossuna, don Christoval de Moura, et un certain nombre de docteurs, pour déterminer le roi Henri à dés Philippe comme son successeur.
Séparé de sa voisine péninsulaire dès le xii* siècle, le Portugal avait toujours héroïquement maintenu sa nationalité distincte de l'espagnole. Menacé, à lamort du roi don Fernando, d'être réincorporé à la Castille par hérédité du trône, le Portugal préféra prendre les armes et sauva son indépendance par la victoire d'Aljubarota. Philippe II était assurément dans ce pays le plus impopulaire de ceux qui affichaient déjà leurs prétentions. Mais le roi d'Espagne détenait à ce moment la suprématie que donnent la richesse et la force.
Don Christoval de Moura, portugais d'origine, achetait les consciences des nobles, pendant que la majorité de la nation, le roi Henri étant mort après deux ans de règne, élisait le prieur de Crato, don Antonio, fils naturel de l'infant don Louis, lui-même fils légitime du roi Manoel, sans se soucier de l'appui que le
Saint-Siège donnait au prieur de Crato et des vœux de la nation portugaise. Philippe fit envahir le Portugal par une armée que commandait le duc d'Albe. Cet homme terrible mena l'expédition avec son énergie et sa rigueur habituelles, forçant les obstacles, tranchant des tètes. Battu en toutes rencontres, don Antonio dut quitter la partie et fuir la péninsule. Philippe fut enfin reconnu roi de Portugal par les Cortès réunies à Thomar, après avoir juré de maintenir les fueros du pays et de ne nommer en Portugal aucun fonctionnaire espagnol.
Philippe ne pouvait manquer de se venger. Il orna sa victoire d'un trophée des supplices. Tous ses ennemis furent exclus du pardon général. Néanmoins, instruit par l'expérience des Pays-Bas, il ne brusqua pas trop ce peuple, qui avait la haine de l'Espagnol dans le sang. Cela n'empêcha pas que sa domination ne fût odieuse aux Portugais. Les strophes immortelles du Camoêns disent quel était l'état d'âme de ce pays, durant sa captivité de soixante ans sous le joug de l'étranger.
Ainsi, par ses victoires comme par ses défaites, les desseins d'expansion et de vengeance de Philippe II avaient entouré l'Espagne d'une
sorte de malveillance universelle. L'Italie était peu fidèle ; la France de plus en plus antiespagnole ; TAngleterre ennemie, les Pays-Bas brouillés à mort ; au flanc de la péninsule, la haine sourde du Portugal, et, à l'intérieur, la prostration terrible de TAragon, de la Navarre et du peuple maure.
D'autre part, la politique étrangère de Philippe, plus vaste que son génie, était aussi trop lourde pour l'Espagne. Ce pays ne pouvait étrelepivotd'ébranlemsnts aussi terribles. A un peuple qui possédait une partie de TAmérique du Sud et des Etats surbordonnés éparSj séparés de la métropole par la mer ou par une puissance étrangère, la politique de conservation et de consolidation à laquelle Philippe songea au début de son règne était souhaitable. Mais Philippe fit la politique de son tempérament plutôt que celle de sa raison, et cette politique se résume bien, en définitive, par ces deux mots : domination et persécution. Politique de tyran et de fanatique, comme nous l'avons prévu au début de ce chapitre.
On pourra voir autrement cette politique. Il peut être dit avec juste raison qu'elle est conditionnée, en ce qui concerne la France, l'An-
gleterre et l'Allemagne, par la question des Pays-Bas.
En divisant les Français contre eux-mêmes (1), en combattant la réformation anglaise et en poussant l'empereur Maximilien vers le parti catholique intransigeant, Philippe empêchait ses sujets révoltés d'être appuyés efficacement par l'une ou l'autre de ces puissances. Observons d'abord que cette utilité particulière de son rôle n'en exclut nullement les autres motifs.
Sa passion fanatique est trop évidente pour qu'on puisse la nier. Elle s'affranchit de son intérêt même, lorsqu'il le faut.
Après la Saint-Barthélémy, il refuse de se laisser réconcilier par ses diplomates avec Elisabeth, ce qui lui aurait donné pourtant une grande force contre la France. Lorsque Requésens lui conseille, pour sortir des embarras inextricables causés par les affaires des
(1) « Il a tasché de semer la division et la discorde parmi nous-mêmes. Et, si tost qu'il a veu nos princes se mescontenter et se bigearrer, il s'est secrètement jeté a la traverse pour encourager l'un des partis, nourrir et fomenter nos divisions et les rendre immortelles pour nous amuser à nous quereller, entrebattre et entretuer l'un l'autre, afin cependant d'estre laisse en paix, et, tandis que nous nous affaiblirons, croistres et s'augmenter de nostre perte et diminution. » Satire Ménippée.
Flandres, de céder ces pays, soit au duc de Savoie, en échange du Piémont, soit à son propre fils, qui pourrait accorder tacitement la liberté de conscience (1), Philippe écrit en marge de cette proposition : « A mon fils, jamais. Je le préférerai mendiant, plutôt qu'hérétique (2) ». D'autre part, cette observation nous ramène aussi à notre caractéristique principale. La politique de Philippe II aux Pays- Bas étant essentiellement une politique de fanatique et de tyran, tous les moyens subordonnés à son action principale, directement ou indirectement, participent aux mêmes fins. Mais ce détour est inutile. La passion primitive de Philippe se manifestait partoutpour son propre compte. Seulement il n'oubliait pas d'en tirer tous les profits secondaires possibles.
(1) « Tacitamente darles libertad de consciencias. »
(2) (f. Major es que sea pobre que no lierege. » Correspondance de Philippe IIj III, 193.
A la faveur du recul de la perspective historique, les Espagnols en sont venus à considérer Philippe comme leur roi national. Ce qui demeure le plus visiblement, c'est l'éclat extérieur des actions. Sous Philippe II l'Espagne joue dans le monde un grand premier rôle et Ton oublie les résultats en faveur du prestige. La politique de Charles-Quint fut une politique d'empire, une politique européenne, tandis que celle de Philippe II est essentiellement espagnole. En tout et partout c'est l'Espagne qui intervient avec lui et dicte ses conditions. Si l'on ajoute que le nationalisme personnel de Philippe faisait opposition au libéralisme cosmopolite de son père, les raisons de la prédilection espagnole pour le roi catholique apparaîtront.
Philippe personnifia aussi quelques-unes des
passions dominantes de cette nation noble et valeureuse, mais, à cette époque, intolérante, fanatique, en proie à une âpre mysticité ou adonnée à des pratiques religieuses machinales et puériles. La politique passionnelle et métaphysique de Philippe II était donc en harmonie avec le tempérament national, considéré dans son côté purement psychique. Mais fut-elle favorable aux intérêts positifs de ce peuple ? Servit-elle efficacement et d'une manière durable son présent et son avenir ? Enfin quels furent les résultats humains de ce règne ?
L'état de misère et de ruine dans lequel Philippe a laissé l'Espagne et l'histoire des calamités qu'il a suscitées dans la péninsule et dans les Pays-Bas sont des réponses décisives à ces questions.
Un roi est un conducteur de peuples et non un pasteur d'âmes. Lorsqu'il détient le pouvoir absolu, comme Philippe, sa responsabilité est également absolue. C'est lui qui doit sauver son peuple ou l'empêcher de se perdre. Individuellement il peut être joueur de flûte ou moine, mais comme monarque son devoir est celui-là même que lui dicte l'intérêt actuel et réel du pays qu'il régit. Déjà, lorsque Philippe II commence à régner, la décadence de
l'Espagne se manifeste. Il est constamment en présence de ces faits : dépopulation, ruine économique, misère générale, dépravation immense du sens social, développement extérieur du pays déjà trop étendu pour sa force. Il tient compte de ces réalités dans une certaine mesure, c'est une justice à lui rendre, mais faiblement et parallèlement avec une politique supérieure qui écrasait ses tentatives excellentes et poussait à leurs pires conséquences tous les maux dont TEspagne souffrait.
Cette politique tendait à la domination impossible des consciences et à l'établissement d'une tyrannie générale plus impossible encore. Il fallait de la paix, de la confiance, du travail, de l'économie, des dépenses productives, une forte stimulation nationale dans les voies de la sagesse pratique et du travail, et il provoque la haine religieuse, la délation, une mysticité morbide. Il fait de l'Espagne une vaste congrégation d'intolérance, un couvent de fanatiques. Aux persécutions infligées aux individus, il ajoute de sanglantes répressions contre les peuples. Les vies humaines sont fauchées par milliers. Ceux qui travaillent encore sont écrasés d'impôts. La plupart des ressources s'engloutissent dans les abîmes d'une
politique de perdition. Le pays supporte une action générale manifestement trop lourde pour sa puissance. Les casuistes ignorants, cupides et cruels de l'inquisition tuent la liberté de Tesprit en toute tranquillité. L^gnorance croit avec la misère, et toutes deux avec une oppression stérile.
Le résultat concret du règne, c'est l'épuisement irrémédiable de l'Espagne, c'est la perte pour un peuple de sa force créatrice et de ses vertus sociales. L'Angleterre, la France, la Hollande, ces rivales détestées et menacées, vont prospérer durant des siècles, dans des voies opposées à celle de Philippe, tandis que l'Espagne, qui avait été un grand peuple florissant en même temps que la France et avant les autres peuples de l'Europe, allait descendre misérablement, dépouillée de son prestige, le chemin de la décadence. Le grand humaniste Vives, dans une dédicace adressée à Philippe, l'adjure de sauver l'Espagne par sa sagesse et sa probité : cujiissalussita est in tua prohitate ac sapientia. C'est le contraire qu'il fit, car il la perdit réellement par sa politique antiphysique et insensée.
Il trahit ainsi les espérances des Espagnols éclairés de son temps, moins rares qu'on ne
croit, des Espagnols capables de discerner la réalité à travers les mirages d'orgueil et de mysticité qui faisaient l'aveuglement général, Dona Oliva Sabuco de Nantes, une femme philosophe, à qui Ion attribue deux ouvrages remarquables, connus sous les titres abrégés de Yera Medicina ... et Niieva Filosofia . . . , adresse, dans le premier de ces livres, les observations suivantes à Philippe II : « La nation semble toucher à sa fin, caria population, considérablement réduite, diminue à vue d'œil ; elle est accablée par la misère. Dans les villes et les bourgs on ne voit que des maisons désertes ou en ruine ; on ne relève plus celles qui tombent ; on meurt ou Ton quitte le pays. La cherté des choses nécessaires et indispensables à la vie en est la cause, c'est d'elle que naît la misère, et de la misère naît la dépopulation. On meurt de faim, faute d'aliments convenables, et les pauvres gens ne peuvent pas même se rassasier d'herbes. La détresse est au comble et il est à craindre que la force de la race ne dégénère. Espérons néanmoins que la haute raison du roi mettra un terme au désordre et que son rare discernement remédiera à l'état misérable du peuple. Il dépend de lui que la vie ressaisisse ce qucnvahil la mort. Pour moi,
habitante des champs, j'ai souvent observé, en examinant les ruches du voisin, que, tant que les abeilles sont en nombre et dans de bonnes conditions, elles fabriquent gaiement leurs rayons et produisent beaucoup de miel ; il y en a suffisamment pour elles et pour le maître, pourvu qu'il leur laisse la provision d'hiver ; mais quand il prend tout pour lui et ne leur laisse rien, il y perd au lieu de gagner, car il n'a plus dans ce cas, ni miel ni abeilles (1). » Avertissement prophétique et que Philippe II ne sut pas entendre ! L'exposé des doléances publiques prête facilement à l'exagération ; les faits particuliers y sont presque toujours arbitrairement généralisés. Ici, au contraire, le récit est beaucoup plus modéré que les faits ne le sont eux-mêmes. En ce qui concerne la dépopulation, le mal est certain, bien qu'on ne puisse le préciser qu'approximativement, en raison du manque de statistiques complètes. Mais les doléances des Cortès et les documents des Relaciones topographicas (2) ne laissent aucun doute à ce sujet.
(1) Ce passage de Fera Medicina est cité parGuardia, dans son introduction à l'Art de gouverner, p. lxv.
(2) Résultats incomplets d'une grande enquête statistique commencée en 1574.
Dans les grandes villes comme Grenade, Tolède, Ségovie, Séville, Cuencas, une quantité de maisons autrefois peuplées sont désertes. Les Cortès de Yalladolid de 1602 constatent que les villages qui comptaient autrefois cent feux sont réduits à moins de dix ou à aucun. Un opuscule de Pedro Simon Abril signale que l'Espagne est réduite au quart de ses habitants. L'estimation est certainement exagérée (1). Elle prouve cependant l'existence d'un mal que la politique mangeuse d'hommes de Philippe ne pouvait qu'aggraver.
Que Philippe ait pris tout le bien des abeilles en respectant celui des frelons, on n'en saurait douter. Au début de son règne, la dette publique s'élevait à trente-cinq millions de ducats ; à la fin, elle se chiffrait à cent millions. Il laissait à son successeur, avec cette dette énorme pour l'époque, un trésor complètement à sec. (Déclaration de Philippe III aux
(1) D'après Canovas del Castillo {Dictionnaire de politique de Barca et Suarez), la population n'aurait baissé que d'un cinquième, de dix millions d'habitants à huit. Rafaël Altamira y Crevea {Ilistoria de Espana, Ilf, 486, 733) pense que le fait général est certain, mais les précisions douteuses, eu raison du manque de documents.
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Cortès de Castille, 1598.) Philippe II avait essayé d'alléger le fardeau de la dette en cessant de servir les intérêts dus aux banquiers génois. Cette mesure ayant l'inconvénient de supprimer aussi le crédit de l'Espagne, il fallut payer et passer sous les fourches caudines des financiers, c'est-à-dire subir leurs prêts usuraires, dont le taux s'élevait jusqu'à vingt et trente pour cent. Ce ne sont pas non plus les expédients auxquels il fut obligé de recourir, vente d'offices, d'emplois, de titres de noblesse, de villages et seigneuries, confiscation des biens particuliers, qui pouvaient combler le déficit et subvenir à sa politique onéreuse, encore moins les recettes des alchimistes et les essais de fraude sur les monnaies. L'impôt demeurait la ressource suprême, et comme la fiscalité pesait surtout sur la partie productive de la nation, il ruinait l'agriculture, le commerce et l'industrie. « Personne n'a d'argent ni de crédit, disent les Cortès de la fin du règne, en un pays complètement ruiné. Les alcabalas (taxes) (1) ont tué le commerce. » Celles de 1573 constatent que la plupart des personnes
(1) Ces taxes avaient été triplées en 1575. Le roi dut les réduire devant les clameurs du commerce.
à qui leur travail personnel procurait de l'aisance autrefois sont, à présent, ou des indigents inutiles et misérables, ou des vagabonds et larrons. L'agriculture et l'industrie subissaient également des impôts vexatoires ; les droits de douane étaient toujours trop élevés pour permettre le libre jeu de l'importation et de l'exportation et faciliter ainsi la circulation du numéraire. D'autre part, nombre de mesures prohibitives, comme celles, notamment, qui défendaient certaines exportations (celle des métaux précieux par exemple), par des conséquences immédiates ou lointaines, rendaient toute prospérité économique impossible.
Hors quelques grandes fortunes particulières et la richesse des couvents, la misère était générale en Espagne à la fin du xvi" siècle. Le pays apparaissait désert sur de grands espaces, sans routes viables, sans habitations. Çà et là, des villages ruinés avec un peuple dégoûté du travail, incapable et miséreux. Morosini écrit en 1598 (1): «L'Espagne est habitée en grande partie par des hommes de petite stature, de couleur brune, d'un naturel allier, pourvu qu'ils soient
(l)AlbérJ,V,281.
en force, mais sachant se montrer humbles lorsqu'ils se sentent inférieurs. Ils sont peu habiles à aucune sorte d'arts mécaniques. Ils cultivent la terre avec négligence, et dans les ouvrages manuels tellement paresseux et lents que ce qui se ferait dans un autre lieu en un mois ne s'accomplit pas en Espagne en quatre ; et ils sont en cette matière d'un esprit si bouché, que dans tous ces royaumes, il se peut dire qu'on ne voit ni édifice, ni autre chose sérieuse, si ce n'est quelque antiquité datant des Romains et quelques autres choses édifiées parles rois maures. Les maisons sont faites avec des matériaux mauvais et d'une manière peu judicieuse. La maison ne dure guère plus que celui qui l'a construite (1). »
La négligence, l'incurie, sont générales. Morosini remarque que les cités sont mal tenues, sporche, malpropres. Les rues sont le dépotoir et les latrines des particuliers. A Madrid même, autour du palais royal, on ne peut marcher à pied sans s'embrenner (2). On ne sait plus
(1) A Madrid même : « Le case sono cattive etbrutte et fatti quasi tutti di terra. » Diario de Camillo Borghese, publié par Alfred Morel-Fatio, dans l'Espagne au XVI^ et au XVII^ siècle.
(2) « A le stradelarghe, le quale sariano belle, se non
exploiter les mines ; les métiers d'art sont exercés par des étrangers. On ne rencontre que gens faméliques. Les pauvres se rassemblent par centaines aux portes des couvents. Les mauvais lieux sont infestés de vagabonds et de spadassins. Le parasitisme, la concussion, la vénalité, se propagent comme une lèpre. Dans chaque ville, la prostitution, cette sœur honteuse de la misère, occupe une large place (1).
Dans ce pays surmené et qui s'abandonne, la paresse, Vholgazaneria nacional^ devient presque une vertu ou, en tout cas, une condition de la dignité personnelle. On la sanctifie. La direction donnée par Philippe vers les préoccupations spirituelles ne fait qu'accentuer la disposition de ce peuple au mépris du travail, qui est considéré par lui comme l'apa-
fussc il fango et la sporcita chc hanno... fanno tutti i loro bisogni ne i vasi, quali votano poi nella strada, cosa che rende un feltore intollerabile... con tutto cio non e possibile andarvi a piede... Ibid. Mêmes indications dans Martinus Zeillerus : Ilispaniœ et Lusitanien itinerarium, p. 146.
(1) • La puteria publica que tan comun es en Espaîla que mucbos primero iran a ella que a la iglesia, entrando en unaciudad... » Archero Cock, Vïa^rc, publié par Alfred Morel-Fatio.
nage des esclaves, des Maures et des juifs, que l'on traque et décime d'ailleurs. En tolérant les enquêtes de limpieza^ dont le but était de savoir si les candidats aux fonctions publiques n'avaient point de sang israélite ou maure dans les veines, auquel cas ils étaient exclus, Philippe, avec la fatalité qui s'attache à ses mesures, n'avait fait qu'encourager les vieux chrétiens à se vouer exclusivement à l'oisiveté ou aux sinécures. Une robe de moine ou un bonnet de juge étaient considérés par les pacifiques comme une bonne affaire pour la vie. Non hay casa medrada sin cahezza rapadaia il n'y a point de maison prospère sans tête tonsurée », dit un proverbe, et, selon le mot de Cervantes, en Espagne, « lorsque les gens de loi sont mal graissés, ils grincent plus que des roues de charrette ». Pour ceux qui avaient l'esprit belliqueux une place de soldat ou d'ofïîcier était leur seule ambition. Quant à ceux qui ne pouvaient trouver quelque emploi, si précaire fût-il, ils entraient dans la clientèle d'un seigneur, s'ils étaient quelque peu nobles, ou bien tombaient dans la mendicité et le vagabondage. En faisant argent des titres de noblesse Philippe augmentait sans cesse le contingent de ces hidalgos inutiles, improductifs et
ailiers (1), déjà si nombreux et si dépenaillés. Si la situation intérieure de l'Espagne était désastreuse à la fin du règne de Philippe, sa position internationale se trouvait également en plein déclin. En somme, Philippe n'avait réellement menéà bien que sa tâche spirituelle. L'unité de la foi était maintenue en Espagne, où elle n'avait jamais été sérieusement menacée d'ailleurs. Mais la lutte pour une aspiration de l'âme s'était faite au détriment du corps, qu'elle épuisa pour des siècles. Les tares d'un individu peuvent se répercuter longtemps dans la famille et même ne produire leurs pires conséquences que bien longtemps après celui qui a introduit les mauvais germes dans la race. Il en est de même des fautes d'un peuple contre lui-même, leur portée est à très longue échéance. C'est surtout dans la décadence ultérieure de l'Espagne qu il faut chercher le fruit de la politique de Philippe IL II avait lancé son pays sur une pente si accusée qu'il devait la descendre jusqu'au bout. La sagesse de ses successeurs ne pouvait que ralentir la chute,et leur folie que la précipiter.
(1) Somos hidalgos como el rey, dineros menos : « nous somnif s gentilhommes comme le roi, l'argent en moins », avaient-ils coutume de dire. Brantôme, Rodomontades,
Si la valeur humaine d'un individu est réputée bonne et salutaire lorsqu'elle a fait son propre bonheur et contribué autant qu'il était en lui à celui des autres; si, en dehors de l'utile, on la trouve belle, exemplaire, digne de l'humanité qu'il porte en lui, parla plénitude de sa vie et la hiérarchie légitime de ses actions, celle de Philippe apparaîtra comme incomplète, morbide, déséquilibrée en elle-même et néfaste pour l'humanité. Intolérant, persécuteur, cruel de sang-froid, Philippe, comme tous les fanatiques, était un vrai bourreau de l'humanité. Son œuvre est une immense douleur humaine qui agonise dans les prisons, hurle sur les bûchers ou s'échevèle et râle dans les villes mises à sac ou au milieu des populations persécutées. Le naturel domestique de Philippe était doux et pacifique, mais accouplé à une âme criminelle, à une âme qui aurait pu être celle d'un saint, sans ses mauvaises fréquentations avec les passions profanes. Si l'on oublie la multitude d'hommes qui ont souffert à cause de Philippe, si l'on ne réveille pas les victimes, les aberrations de ce roi pourront être ensevelies sous les détails ordinaires de sa vie. Mais ainsi l'histoire de cabinet ne pénétrera pas dans la forêt frémissante des hommes pour y
saisir la vérité qui leur importe le plus : celle qui fixe le sens et la valeur du passé par rapport à la destinée de l'homme, de la race et de l'humanité.