PREMIER ACTE
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Une terrasse de TEscurial. A droite les appartements de Don Carlos. Une rampe surplombe la cour. Un escalier y monte à gauche, un autre en descend vers la droite. Il fait soir et la lune se lève à Thorizon.
DON CARLOS
Dieu I que mon corps est triste et languissant, ce soir, Et qu'est triste aussi, sur la campagne, La lumière des nuits d'Espagne.
L'Escurial rigide et noir Jette une ombre plus sombre, Parmi tant d'autres ombres, Que je regarde et qui me voient mourir...
Oh 1 mon rêve profond, que j'ai peur d'entr'ouvrir, Oh ! mes désirs : chevaux cabrés dans l'or des gloires...
Il marche vers le bord de la terrasse et attend.
': Hier, j'étais ferme et clair, tout mon être vibrait.
•• Tel qu'un glaive debout sur sa victoire ;
:; J'étais comme affolé, mes pas entraient
Dans l'avenir immense, avec une ardeur telle
Que mon aïeul lui-môme en eût aimé l'élan.
Et me voici, comme autrefois, morne et dolent.
Sans croire en mon triomphe...
Se tournant du côté d*où viendra la comtesse.
Hélas I que ne vient-elle ?
Tout à coup, violent.
r Que ne vient-elle enfin, puisque ainsi je le veux !
t LA COMTESSE (apparaissant à Tescalier de gauche)
fe-
r Carlos 1 mon roi Carlos !
'. DON CARLOS (se jetant dans ses bras)
bien-aimée 1 fraîcheur de ta chair I ô beauté de tes yeux 1
> : LA COMTESSE (rapidement)
V La marquise d'Amboise est sauvée. A cette heure, elle
traverse la mer. Les réformés d'Angleterre l'attendent. Tes
ordres ont été suivis. Oh 1 la bonne action que tu fis là, mon roi 1
DON CARLOS (distrait)
Ahl
Regretterais-tu ?
DON CARLOS
Oh I que mon corps est las et malade, ce soir I Mon torse pâle est Tabreuvoir ^ Où se pressent, pour m'épuiser, les fièvres.
Le mal sournois me tient, la mort hante mes lèvres, Mon ancienne blessure est ardente toujours.
bien-aimée I Oh la clarté de nos amours Et les gouttes de vie en tes baisers scellées I
Il embrasse la comtesse, longuement.
LA COMTESSE
Carlos !
DON CARLOS
Oh 1 que n'es-tu sans cesse auprès de moi,
Avec ton âme et ta force comme étoilées,
Avec ta quiétude, avec ta large foi,
Dans mon ardeur qui choit, mais toujours se relève
Pour ressurgir encore et s'enivrer d'orgueil.
Je suis Carlos d'Espagne — et je porte le deuil
Et la douleur et la splendeur morne d'un rêve
Impatient que je nourris depuis des ans
Et qui reste captif en mon cœur, hennissant
Vers la gloire rapide et les triomphes proches.
Je n'ai pas, moi, le temps de m'attarder : les cloches
Qui sonneront ma mort
Doivent d'abord
Crier ma délivrance et ma grandeur au monde.
Oh ! Charles-Quint, je suis une pierre en ta fronde.
Je suis une arme ardente et qui prëtend servir I
LA COMTESSE
Enfin, tu te souviens, Carlos !
DON CARLOS
Tout à l'heure je fuyais tes paroles. J'étais sans vie. Je n'osais plus songer à l'audace de mes projets. Et pourtant,
-ill/'^^!^
dès demain, ils se réaliseront. Tout est fixé, promis, convenu. Seule, Taide de Don Juan me manque encore.
Un repos.
11 t'avait promis de sauver avec nous la marquise d'Amboise. A-t-il tenu parole?
LA COMTESSE
Quand la marquise eut atteint la Guipuscoa, elle gagna Renteria et Passages. Don Juan, général de la mer, grâce à un ordre fortuit reçu du roi lui-môme, éloigna ses navires. Les côte3 étaient libres. Une barque fut amenée. La marquise put s'enfuir d'Espagne. Ainsi, sans avoir l'air de nous protéger, Don Juan nous aida.
DON CARLOS
C'est bien.
LA COMTESSE
Vous savez combien j'aime la marquise, combien je tremblais de la savoir à Madrid. Le roi Philippe l'entourait d'embûches, il la soupçonnait d'hérésie...
DON CARLOS
Ce n'était point mon père qu'il fallait craindre, c'étaient les moines, eux seuls sont redoutables.
LA COMTESSE
Hélas I
DON CARLOS (brusque)
Non pas, non pas I Ils sont l'assise divine où mon pouvoir s'appuie, ils sont le sang, le cœur, la force de l'Espagne. Si jamais le remords m'assaille d'avoir sauvé la marquise, c'est eux qui le réveilleront... Vraiment, il faut que je vous aime plus que moi-même, que je vous aime comme un aveugle, que je vous aime comme un péché...
LA COMTESSE (tendre)
Pardonnez-moi.
Viens plus près de ma chair et de mes lèvres pour que Vois-tu, le Saint-Office est le salut : la lie [j'oublie...
Du monde est déversée en ses brassins de teu, Et s'y noie, et s'y brûle, à la face du Dieu Qui fait la flamme afin que l'univers s'y sauve. Il ne faut point trembler devant la grandeur fauve De l'Église, qui s'est faite lionne et va — Telle autrefois la vengeance de Jéhova — Mordre la terre impie avec ses dents sanglantes. Rome est utile à tous, à tous, surtout aux rois, Tous la craignent et la suivent — il n'est que moi Qui porte au cœur assez de feu qui fertilise Pour être en même temps et l'Espagne et l'Église, Et régner seul, tout seul.
LA COMTESSE
Tu t'enivres, Carlos !
DON GARLOS (furieux)
Non, non, non, non 1... Ma tête est battante de flots Si merveilleux d'orgueil, qu'il n'est rien que je craigne. La puissance des rois datera de mon règne.
Ce palais qu'on achève est comme un mont géant Trop large pour mon père, et construit à ma taille. Un jour, ses murs seront peuplés de mes batailles
Et de mes vaisseaux d'or, trouant les Océans Et les horizons fous des bonds de leurs conquêtes, Un bruit de gloire immense accueillera mes pas. La mer et le soleil sont miens, la terre est prête Et je ne mourrai point, puisque je ne veux pas...
LA COMTESSE (presqae avec pitié]
Carlos! Carlos!
DON CARLOS (se calmant)
Demande à Don Juan quels rêves nous fîmes ensemble, et combien nos cœurs ont foi dans nos destins. Nous nous sommes promis la gloire Fun à Tautre et tous les deux nous l'obtiendrons.
LA COMTESSE
Ksl-ilici? Viendra-t-il?
DON CARLOS (foLÎt signe que oui et continue)
Av 3c quelle joie il suivra ma fortune. Il soupçonne depuis longtemps mon désir, mais il ignore encore ce que je .veux teiiter, sans hésiter, demain.
Tout à coup énervé.
Je n'en puis plus... Je n'en puis plus... Il faut que je m'enfuie sur l'heure et que j'arrive en Flandre.
LA COMTESSE (l'entraînant vers le bord de la terrasse)
Regarde au loin comme est belle et profonde la nuit ! Et comme elle chante au cœur le calme et la joie claire!
DON CARLOS (se laissant persuader)
l'apaisante, et douce, et sereine lumière!
la splendeur des montagnes o^les, là-bas !..
L'Escurial sommeille et ses jardins sont las D'avoir été trop beaux, sous les midis de flamme. Madrid et les clochers de Notre-Dame Montent au loin parmi les buis et les cyprès. Et lentement, le vieux Mançanarès Raconte à ses roseaux les légendes d'Espagne.
LA COMTESSE
Une douceur d'argent tombe sur la campagne!
mon aimé, qu'il fait bon vivre, et que mes bras Voudraient être toujours pour ton front las
Et pour ton cœur et sa tempête, le bon asile. Je suis venue à toi, belle et docile, De mes plaines de France où Ton aime sans peur, Où le ciel bienveillant illumine la vie, ^
Où les heures d'amour clément ne sont suivies D'aucun songe malsain, ni d'aucune terreur.
DON CARLOS (confiant)
Comme tes yeux sont beaux ! comme est fière ton âme î
LA COMTESSE
Ta gloire et ta tendresse ont cette âme pour flamme. Je te rêve là-bas, comme les blancs Valois, En des palais joyeux et clairs, sous les verdures, Libre d'agir en maître et de vouloir en roi.
DON CARLOS
J'aime les cieux lointains et la belle aventure...
LA COMTESSE
L'air de l'Escurial est un air empesté De violence sourde et de contrainte morne.
On n'y vitpas, on y attend la mort.
Le soir, les vents y cornent
On ne sait quel appel vers un deuil noir et or
Qui se lève d'ici pour recouvrir l'Espagne.
Cirques de sable ardent, vallons, âpres montagnes,
Une cruauté sèche et tranquille les vêt, '^
Toujours égale et comme unie à leur nature,
Leur sol est à la fois gel et brûlure
Et rien n'y croît, que les désirs mauvais...
DON CARLOS
Oh I que j'en ai senti le dégoût et l'angoisse, En ces heures de rage et de fièvre sournoise, Quand des feux de folie illuminaient mes nuits.
A cet instant Philippe II paraît à l'escalier de gauche, s'avance très lentement vers Don Carlos et la comtesse, et se trouve derrière eux, sans qu'ils le voient.
Mais aujourd'hui, j'ai ta vigueur et j'ai ton âme
Et nos beaux lacs d'amour où noyer mes ennuis.
Tes paroles me sont radieuses, les flammes
De tes regards me sont douces comme le bien.
Écoute. Il fait silence autour de notre joie
Et ta chambre est tranquille, et ton corps est ma proie.
bien-aimée, écoute, et viens-nous-en... Viens... Viens*
Don Carlos entraîne la Comtesse. Tous deux s'en vont vers la chambre.
LA COMTESSE (se retournant)
Le roi !
Philippe II les regarde, fait un geste vaguement rassurant et continue sa promenade nocturne ; il disparait par Tescalier de droite.
Mon sang, jusqu'au fond de mon être, A reflué.
DON CAHLOS (allant voir à la rampe de la terrasse)
Pourtant, la lampe à sa fenêtre Était éteinte; on pouvait croire qu'il s'endormait...
Tout à coup violent.
roi nocturne et faux qui nous espionnais,
Roi morne et violent dont chaque pas dans l'ombre,
Broie en s'y appuyant, un morceau de mon cœur ;
Roi de colère et de silence, et roi d'horreur.
Roi mon père, dont les crimes rouges se nombrent
D'après les cris, les désespoirs et les effrois
Qui traversent, hurlants et fous, les vents du monde,
J'atteste Dieu, que moi, ton fils, j'ai bien le droit
De m'échapper soudain de ton étreinte immonde, Quitte à tordre le bras qui cherche à m'étouffer.
LA COMTESSE
Carlos ! Carlos !
DON CARLOS (haletant)
Je veux la vie, Je veux souffrir, je veux mourir pour triompher. Si je suis las, c'est que ma force est asservie, C'est que TEscurial me tient, c'est que le roi Laisse sa mortelle ombre errer par-dessus moi. Quelle àme eût résisté à ce constant supplice ? Ma maison même était sans le savoir complice : Majordome, écuyers, pages et serviteurs ; Mais aujourd'hui je ressurgis sur les hauteurs De mon orgueil et de ma destinée ; J'ai pour aide, en même temps.
Et ma haine obstinée Et ton amour hantant, Et je suis ivre De tout l'espoir
Que ton secret et merveilleux pouvoir.
En mon être, délivre.
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Don Carlos s'est peu à peu rapproché de la rampe. Tout à coup il tressaille et saisissant la Comtesse et lui montrant la cour de TEscurial. -
Viens, viens ici, regarde !
Tu vois, là-bas, ce moine noir qui, par mégarde, semble gagner le coin où disparut le roi. Eh bien ! ce moine-là, c'est Tespion du Saint-Office. Philippe 11 surveille, mais il «st surveillé. Chaque pas qu'il fait vers nous, quelqu'un le fait vers lui. Regarde, il rentre et le moine disparaît.
A lui-même.
Jamais je n'admettrai une existence telle !
LA COMTESSE
Le roi, il est partout hostile et invisible : 11 est dans ces couloirs, ces tours et ces jardins, 11 voit d'entre les joints des murs ; ses yeux soudains *
Prenant les corps pour but, mais les âmes pour cibles. Guettent dans la lumière ou dans la nuit, cachés. 11 regarde la vie ainsi que le péché.
mon Carlos, si nous n'étions sûrs de nous-mêmes, Si nous n'étions brûlants d'une ferveur suprême. Ils glaceraient nos cœurs et régneraient en nous.
DON CARLOS
Sois sans crainte. J'ai mes desseins hardis et fous, Tout rayonnants d'espoir, de gloire et de colère. Je serai roi demain ; je sais ce qu'il faut faire Pour arriver en Flandre et me gagner, de là, Puisque ma cause est leur, et la France et l'Empire. Ah I mon père, jamais tu ne pourras maudire Trop durement le jour, où tu m'exaspéras.
LA COMTESSE
Voici Don Juan qui vient. Adieu... mon cœur se serre. Mon cœur qui restera sur tes lèvres, penché
Elle sort.
DON CARLOS (à lui-même)
Le roi se fie à lui et le laissa approcher.
Il ne sait pas combien Don Juan m'aime. Mon père...
Il se retourne, yoit Don Juan devant lui qui le salue. Don Carlos impérieusement.
' Je veux m'enfuîr d'Espagne et veux que vous m'aidiez Sans hésiter, demain. (Se calmant.) Don Juan, tu te rappelles Nos jeunes passions et nos ardeurs jumelles
Et nos rêves joyeusement associés
Quand nous vivions sans nous quitter
Et côte à côte
Dans Alcala, jadis ;
Nos cœurs étaient deux cœurs également hardis
Que Charles-Quint tenait dans sa main haute.
Tu devinais déjà Tinfant que jie serais
Et dans quel sort damné bouillonnerait ma vie,
Tu n'aimais pas mon père, et moi, je l'exécrais.
Oh ! nos haines^ oh I nos rages inassouvies.
Depuis, tu me quittas, sur mon conseil,
Pour t'en aller là-bas, où nul ne peut te nuire,
Régner, dans la tempête ou le soleil.
Sur les voiles et les canons de mes navires.
Tu fus maître des mers, tandis que moi.
Avec mon cœur qui boude et mon esprit qui rêve,
Avec mes pas liés au poids que je soulève, ^
Je suis resté, comme un enfant, sujet du roi^
Il m'entoure d'honneurs et d'espions, il pense
Que je ne saisis pas de ses faveurs l'offense.
Que j'essuierai toujours ses fastueux affronts.
Il agit par détours, je n'agis que par bonds.
Comprends-tu ma fureur et mon désir de mordre?
DON JUAN
Prince 1 ^
DON CARLOS
J'ai confîance aussi profondément En toi, que je Favais, jadis, aux temps déments, Où ma raison faillit sombrer dans le désordre. Tu m'appelais ton frère, et j'adorais ce nom Trouvé, par toi, parmi les mots de ta tendresse. Tu m'étais mieux qu'un prince, et plus qu'on compagnon ; Tu me fus doux et secourable et ma détresse Devant toi seul, un jour, osa pleurer sans peur. Ces temps sont déjà loin de maux et de malheurs. Mais pourraient revenir, si mon père s'acharne. L'astuce et la torture en son cerveau s'incarnent. ^ La nuit, il passe en mes rêves, et je le sens Marcher, vers mon repos, par un chemin de sang, Me caresser le front, les yeux, le cou, la gorge. Avec ses longues mains qui tout à coup égorgent. Avec ses traîtres doigts, avec ses doigts d'effroi Et d'ombre... Ah ! mon frère Don Juan, lorsqu'on est moi Comprends-tu que l'on crie et que l'on morde I
DON JUAN (sincère)
Ah I certes !
DON CARLOS
Philippe II était encore infant, comme moi, qu'il gouvernait déjà la Flandre. Il obligeait son père à lui faire place. Je suis son exemple. Depuis longtemps je me taisais, mais aujourd'hui, j'ai l'âge où l'on commande et, lorsqu'on est prince d'Espagne, où l'on règne.
Que le roi nomme le duc d'Âlbe, qu'importe I Je me désigne moi-même.
DON JUAN
Ce serait la révolte, Carlos.
DON CARLOS
Berghes et Montigny m'ont pressenti. Ils voyaient clair. Ils conseillaient de prendre par la force ce qu'on refuse à mon droit.
DON JUAN
Berghes et Montigny sont morts.
Berghes est mort en temps. Montigny fut tué. Je garde
leurs mémoires. Mais il me reste tous les seigneurs de Flandre. Brederode, Hornes, d'Egmont soutiennent ma querelle. Je n'aurai qu'à paraître pour trouver une armée. Ils l'ont promise ; elle est prête ; elle n'attend que son chef, moi.
Si j'hésite, Anvers, Bruxelles et Gand échappent à l'Espagne. Le duc d'Âlhe y est abhorré. Sa présence là-bas serait la ruine et ^la honte. Déjà le nom de Guillaume d'Orange grandit. Le peuple s'en empare. Il oublie celui de Charles V. Ni la Régente, ni Granvelle ne résistent. Ils sont à bout de forces et de ressources.
DON JUAN
Comme te voilà instruit I
DON CARLOS
J'ai plus songé que tu ne crois à ma victoire. Comme toi, qui courais combattre les Turcs, je m'enivre de luttes et de batailles. Tu m'es dévoué comme personne. Hier encore, tu sauvais la marquise d'Amboise avec moi. Dis, quand partons-nous ensemble?
DON JUAN
Mais je ne puis, mais je ne veux, mais...
Il me faut tes vaisseaux et tes hommes. Je gagnerai la France, et puis la Flandre. Les Valois me soutiennent. I1& détestent Philippe. Ils savent que je suis un danger pour mon père. Gand, Bruxelles, Anvers seront mes villes^ comme elles furent celles de Charles Y.
Oh 1 Don Juan, entends-tu les cloches effarées Et les beffrois, et les clameurs et les entrées Triomphales, au cœur du beau pays flamand?
Je lui ferai aimer TEspagne en le calmant.
Philippe II le veut tuer pour le réduire ; Je serai ferme autant que lui, mais ferai luire Plus de foudre superbe aux mains de notre droit ; Au moins serai-je net et franc en mon langage : Je ne mentirai point, je donnerai, pour gage De mes serments, ma révolte contre le roi I
DON JUAN
Tu es infant d'Espagne, tu ne peux pas en face du monde et de ton père...
DON CARLOS
Louis XI, dauphin français, fit comme moi. En fut-il moins prince et roi?
DON JUAN
Si tu ne réussis, tu te perds à jamais.
DON CARLOS
Charles-Quint réussissait toujours.
DON JUAN
Jamais il n'eût jeté ses droits dans les hasards.
Il m'eût compris... d'ailleurs, je ne veux rien entendre. Le duc d'Albe jamais ne parviendra en Flandre Pbur me troubler ou m'arrêter, il est trop tard. Tu me perdras ou me suivras, je te le jure :
Choisis, choisis I
DON JUAN (hésitant et cherchant)
Oh I Don Carlos, si je pouvais...
DON CARLOS
Tu détestes autant que moi ce duc mauvais.
Ce duc...
DON JUAN
Attends, si je pouvais... une aventure Aussi soudaine, aussi terrible, aussi...
DON CARLOS
Quoi? quoi?
DON JUAN (à lui-même)
Peut-être... et tout s'arrangerait ainsi... le roi...
DON CARLOS
Que veux-tu faire? Oh dis... dis... dis... Quel stratagème Inventes-tu ? Je veux savoir. . .
DON JUAN (à part)
Le roi... il comprendra...
DON CARLOS (impatient)
Ainsi, j'irai en Flandre, et tu m'y aideras?
DON JUAN (avec fermeté)
Bien mieux! J'espère un jour t'y amener moi-môme. Don Juan sort. Don Carlos ya vers la comtesse qui apparaît.
DON CARLOS
C'est la victoire, amie, et sa foudre est en nous ! Don Juan me reste acquis. Don Juan consent à tout. Demain, la mer entière acclamera la fuite De nos voiles, cinglant vers mes pays du Nord. Je dresserai ta joie et ta splendeur au bord D'une galère ardente et bellement construite; Nous serons clairs de notre amour — et notre droit, Flottant libre et hardi sur les vagues traîtresses, Eblouira des drapeaux d'or de sa jeunesse.
Même en ce palais morne et monstrueux, le roi !
LA COMTESSE
Don Carlos, ô mon aimé, ma joie est folle A te sentir libre 'et sauvé par notre amour.
Don Juan t'a donc dès aujourd'hui fixé le jour Et l'instant clair...
DON CARLOS
Don Juan m'a donné sa parole.
Nous gagnerons la Flandre ; lui-même, il veut sa part Dans les dangers joyeux qui tremperont ma vie.
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11 est d'esprit habile et son cœur ae dévie... Ce qu'il nous faudra faire, il le dira plus tard.
LA COMTESSE (anxieuse)
En attendant, que fera-t-il? que va-t-il faire? A gira-t-il, à coups soudains, pour que ton père Ignore tout, avant que tu ne sois là-bas I
DON CARLOS
Don Juan ne m'a rien dit : ce sera ta surprise De voir, sans la comprendre, aboutir Tentreprise.
LA COMTESSE
J'ai peur, ô mon Carlos, quand je ne comprends pas.
DON CARLOS (étonné)
Douterais-tu? Hélas ! combien ce doute étrange Troublerait vite en moi ce qu'il me faut d'ardeur.
LA COMTESSE (se reprenant)
Non, non, ce que j'ai dit ne vient pas de mon cœur; Mon espoir reste entier et rien ne le dérange.
DON CARLOS (abattu)
Hélas! je voyais tout comme accompli déjà.
Rien n'entravait Tessor merveilleux de nos pas Sur les routes en or qui dominent la terre...
Ce que tu vois existe seul .
DON CARLOS
Non pas ! Non pas !
Ohl que mon corps est lourd et plein de sa misère ! Comme je me sens las! comme soudain je vois, Dans un gouffre avide et noir, sombrer mes droits...
LA COMTESSE (ardente)
Ce que tu vois, c'est ta jeunesse et ton courage, C'est ta gloire, c'est l'univers Sauvé par toi, sous les éclairs Du formidable et mortuaire orage Que Philippe déchaîne et qu'il voudrait grossir. Il appartient à ton orgueil de ressaisir, A coups d'audace et de haine fécondes , D'entre les mains : ;,
Mortes, mais tragiques encor de Charles-Quint,
Ce sceptre d'or qui fit de TËspagne, le monde :
C'est là ton lot
Magnifique et lointain, ainsi que la lumière,
Tu n'es plus toi, tu es ta race entière.
Tu es tes aïeux morts qui s'éveillent, Carlos I
DON CÂRLOS (se reprenant)
les grands souvenirs que ta parole enflamme I mon amour, ô ma folie, ô ma raison I tout ce qui te chante au cœur, à l'unisson Des voix claires dont résonne ton àme!
Je respire l'ardeur en me penchant vers toi.
Tu me rends tout l'espoir par ta seule présence. Oh ! que l'heure est donc belle et vivant le silence. Et que tes yeux sont beaux, quand ils aiment ton roi 1
LA COMTESSE
Viens nous aimer, Carlos, la nuit est la parure Faite d'astres et d'or qui entoure l'amour.
Le vieux Mançanarès à ses roseaux murmure Les légendçs d'Espagne où tu luiras, un jour,
Comme un bel empereur qui s'en revint de guerre, En clair arroisplendide, en jeune et franc maintien, Mêlant sa grandeur pâle aux choses de naguère, ' Viens nous aimer et nous ressouvenir... Viens... Viens.
Ils disparaissent lentement par Tescalier du fond.