‹ Philippe II, tragedie en 3 actesChapitre 3 sur 9 · PHILIPPE U · texte numérisé non relu

PHILIPPE U

Il ignore ce qu'il faut à l'Espagne.

A Rome, on se divise, on se relâche, on argumente. L'atmosphère y est mauvaise : le pape la respire. Or, qui raisonne, transige. Qui discute, s'affaiblit. U faut croire, affirmer, agir...

Tout à coup, le roi saisit une lettre qu'il ne quitte plus des yeux. Bien que son confesseur s'exalte, il ne prête plus guère attention à ce qu'il dit. Sa main, lentement, se crispe.

Telle est ma foi, c'est la seule qui soit hautaine ; C'est la seule qui soit claire comme le feu, A cette heure des temps, où la justice humaine Divorce indignement d'avec celle de Dieu. L'Angleterre est désunie. En nos Flandres, l'Église Dans la bourbe des maux et des sectes s'enlise, Le Saint-Empire est dévoré par mille erreurs, L'ombre s'étend sur le manteau des empereurs, L'Europe est de vertige et de fureur saisie, Peuples et rois n'ont plus la peur de leurs remords Et l'on dirait que tous les vents hurlants des ISords Sont <i Satan et déchaînent l'apostasie.

Se calmant et suivant des yeux la lecture que fait le roi.

Heureusement qu'il est dans l'univers une Espagne, la vôtre. La guerre des Maures, pendant des siècles, l'a trempée. Elle n'a crainte ni du sang, ni des supplices. Aucun front, quelque liant qu'il soit, n'échappe à ses inquisiteurs. Vous ave/, fait brûler, Sire, Carlos de Sesse et sa femme Isabelle qui descendait du roi Pedro. Vous avez abattu Domingo de Rojas, de la famille des Posa. L'n Cristoval

d'Ocampo fut tué et son cadavre livré aux flammes. Quant à la marquise d'Amboise...

Au prononcé du mot « Amboise », le roi instinctivement, par un mouvement brusquede dissimulation, cache lalettre qu'il tient en main. Son confesseur le regarde fixement. Philippe s'en aperçoit. Après un instant de réflexion.

Voici, mon Père.

Il lui tend l'écrit. A un appel de Philippe II, le ducde Fériaentre.

Duc, allez chercher vous-même la comtesse de Clermont, et amenez-la, devant nous.

FRAY BERNARDO (après avoir lu)

Il y a en cette aventure au moins deux coupables : Don Juan qui laissa s'embarquer la Marquise d'Amboise, et la comtesse de Clermont, maîtresse de Don Carlos.

Relisant l'écrit.

Don Juan n'est pas sûr. Rappelez-vous le jour qu'il s'enfuit, sans aucun ordre, combattre au loin les Turcs. Son devoir était de surveiller les côtes et de s'emparer de la marquise. Il y a failli. Arrêtons-le.

Des pirates mena(;aieiit la Corogne. J'ai moi-même enjoint à Don Juan d'y diriger mes navires et mes soldats. Les côtes de Guipuscoa étaient libres, non par son ordre, mais par le mien.

FRAY BERNARDO

l'ourlant, une femme, quelque entendue qu'elle soit, ne combine pas elle seule une aussi périlleuse entreprise, et Don Juan...

N'insistez |)as, mon Père.

FRAY BERNARDO (relisant le rapport}

Le rapport, il est vrai, n'accuse que la comtesse. Huy d'Almedo a reconnu deu.\ de .ses serviteurs, comme ils arrivaient, le soir, à Henteria. In autre témoin prétend que le |)remier des deux appartenait i\ Don (lailos. Il faudrait ordonner une enquête.

piiii.ii'i'i II Nous interrogerons la comtesse de ('lermont.

FRAY BERNARDO

Elle sait être habile. Les Valois trouvent en elle un précieux auxiliaire, elle est dame d'honneur, et...

PHILIPPE II (à mi-voix)

Espionne... je sais... je sais...

FRAY BERNARDO

Don Carlos l'aime. Elle ressemble à la reine, votre compagne. Toutes deux viennent de France; on les croirait sœurs.

PHILIPPE II (agacé)

Je sais, je sais.

FRAY BERNARDO

La comtesse s'est emparée du cœur de don Carlos, il n'écoute plus qu'elle. Les inquisiteurs s'en sont aperçu, ils le surveillent. Son orgueil, autant que sa faiblesse, les inquiète. S'il n'était votre fils... (Tout à coup.) Peut-être est-ce lui, lui, infant d'Espagne, qui sauva la Marquise?

Folie !

FRAY BERNAHDO

Don Carlos esl dangereux. On ne sait pas... il aurait pu...

Folie, vous dis-je...

FHAY BEHNARDO

L'n homme nouveau s'éveille en lui. La santé lui revient; des idées inquiétantes l'assiègent. Il espère beaucoup, il espère trop.

Don Carlos n'est fort qin» par une f»»mme. C'est elle qu'il faut perdre.

FRAY BERNARDO

Puis-je, Sire, comme tout à l'heure, à confesse, vous dire toute ma pensée?

Je la devine.

Se rapprochant de Fray Rernardo,et lut parlant les yeux dans Ira yeux.

Oui, Don Carlos me hait, oui. Don Carlos s'exalte, s'aveugle et se trompe ; oui, Don Carlos n'a pu ignorer le crime de la comtesse, mais ce Don Carlos-là, quoique imprudent et peut-être dangereux, n'en reste pas moins le futur roi d'Espagne, celui qui ne peut songer à me trahir, qu'en se perdant lui-même, celui, enfin, qui toujours, quoi qu'il rêve, respectera en ma personne cet absolu pouvoir qu'il incarne comme moi. Nous sommes une même pensée de Dieu. S'il l'oubliait... Mais à quoi bon supposer l'impossible.

Le Ciel vous entende !

Et maintenant, que tout ceci soit dit, comme je vous ai dit tout à l'heure mes fautes, de vous à moi, devant l'Éternité.

Un long repos.

Prenez place ici, mon Père.

Il lui indique un pupitre, à gauche.

La comtesse va venir. Le duc de Féria l'est allé chercher.

Vous l'interrogerez, vous noterez son interrogatoire — et nous le communi(iuerons au Saint-Office.

|ji comtesse est introduite par le comte de Féria, qui, dès ce moment, se tient debout, à la droite du roi.

LA COMTESSE [h. Philippe 11, désignant le duc et Pray Beraardo)

Sire, tant de juges me troublent et m'intimident. Ht je ne sais vraiment...

pniLiPi>E 11

r.hassez de votre esprit touterrainte, .Madame. Ma présente seule la doit dissiper.

LA COMTESSE

J'étais venue à votre apjjcl. Ce qiU' je |)Ourrai.s vous dire nr regarde que votre fils...

PHILIPPE II (à Pray Uernordo)

Interrogez .Madame.

FHAY BEUNAIIDO

La marquise d'.\mboisc a quitte l'I^spagne, sans l'ordre du roi. C'est vous, .Madame, qui l'avez sauvée.

LA COMTESSE (avec fermeté)

La marquise et moi étions amies. Elle s'était rendue librement en Espagne — elle pouvait librement la quitter.

FRAY BERNARDO

Personne ne peutgagner, ni quitter, sans ordreje royaume. Quand la marquise s'en vint de France, elle était catholique. Nous l'avons accueillie. Elle s'est faite hérétique chez nous. Noire justice devait l'atteindre. Vous ne pouviez l'ignorer.

LA COMTESSE

La marquise ne se doutait pas...

FRAY BERNARDO (brusquement)

Ce n'est pas vrai.

LA COMTESSE (se tournant vers le roi)

Sire... l'hostilité de votre confesseur m'effraie... je ne sais pas...

.J'étudie votre gêne et votre trouble. Je lis dans votre attitude ce que vous nous cachez.

Mais...

FRAY BEU.VARDO

C'est à bon escient que la reine Catherine de France vous envoya auprès de nous. Vous la servez ici, mieu.x que personne.

LA COMTESSE

Mais, Sire...

FRAY BER.NARDO

Votre intelligence est Une, les secrets l'attirent. Où les autres regardent, vous surveillez. Vos lettres renseignent la France sur ce que, seul, le roi veut savoir.

LA COMTESSE (te tournant vcri le rot)

J'agis san.*^ fard, et je pense tout haut, Sire. Je suis à votre cour une des compagnes et des dames de la reine; je ne suis rien d'autre. Mon amitié pour la marquise d'Amboise, je l'ai montrée au grand jour. Qu'elle me perde, si vos lois l'exigent. Mais, quant aux lettres viles et coupables que j'aurais écrites, je les ignore, et je me demande si vous les connaissez vous-même.

Mes soupçons ne me trompent jamais.

LA COMTESSE

Je défends devant vous mon honneur. Je vous jure que jamais je n'écrivis une ligne que vous ne puissiez lire. Je borne ma défense à ce serment.

Vous ne seriez ni la brillante comtesse de Clermont que recherche la reine, ni l'habile et séduisante amie qu'a distinguée un prince, si vous n'étiez coupable...

LA COMTESSE (se tournant vers le roi)

Vous me laissez accabler et je suis sans défense. Sire, ce n'est pas d'un gentilhomme.

PHILIPPE II (aigre)

Madame...

LA COMTESSE (ne s'adressant qu'au roi)

Don Carlos m'a choisie, il m'aime. Je lui donne ce que je peux donner de plus profond : ma vie. Si j'étais l'intrigante

que vous dites, il me haïrait : si j t'-lais i'espionii»'. il ni« chasserait.

FRAY BERNARDO

Don Carlos est aveugle.

LA COMTESSF.

Vous savez comme moi son violent passé, Ses jours dans la coh're et dans l'ennui verst'S, Mais vous ne savez pas combien un rien l'apaise. Mon cœur jamais ne ment, ma main jamais ne pèse. Quand je le vis pour la première fois, C'est lui qui vint h. moi.

J'ai retenu sa plus douce parole Et dans cet instant môme où vous me torturez, Avec des mots sournois el acérés, Sire, c'est elle encore qui me console.

Un silence ; lo roi semble attendre.

LA COMTESSK continuant a * ailrc««er nii roi

J'ai pour son infortune une l<'ntlr('>s«' aidente, J'aime son cœur tour à tour morne ou triomphaiil .

Que m'importe l'excès de ses haines mordantes Et ses abattements et ses fureurs d'enfant! Je l'aime tel qu'il est, et suis fière qu'il m'aime. Je ne raisonne point combien cet amour même Touche parfois à la pitié, combien...

PHILIPPE II (tout à coup sévère)

C'est outrager mon fils que de l'aimer ainsi.

LA COMTESSE (révoltée)

Oh ! Sire, Sire.

Soyez calme, Madame, et répondez mieux.

LA COMTESSE

Je ne puis plus répondre ; je me vois environnée de pièges, vous dénaturez toutes mes paroles. Si je donne à Don Carlos ma tendresse attentive et soumise, Je lui montre aussi le courage qu'il faut aux rois. Je le grandis et je le gagne Au bel orgueil de se sentir infant d'Espagne, D'avoir créance et confiance en soi,

Le roi acquiesce.

D'être celui qui \eul, siiislruit ft juge, Qui trouve en son pouvoir son droit ou son refuge, Qui se découvre enlin, après vingt ans d'ennui, Un cœur d'accord avec ses rèvcs d'aujourd'liui.

PIIILIPCK II

Très bien, très bien... .Mais, en ce moment môme, vous vous perde/. .Moi seul et des hommes <;hoisis par moi forment b* cœur et i'espril d'un fiiliir r<»i d'Kspagne. Vous êtes étrangère, vous êtes dangereuse ; vos conseils, vos adresses, Notre amour, tout est nuisible.

LA COMTESSE (révolté e) Oh!

IMIILIIM'K 11

Dieu sait vers quelles erreurs vous l'entraînez. Ce que VOUS lui dites, la nuit, (juand vous me croyez absent. Les hérétiques que vous sauvez ensemble...

L.\ COMTESSE (coDime surprise) Non, non, voir»' liU i^'iiorait (ont...

C'est donc bien VOUS seule?...

LA COMTESSE

Eh bien, oui, seule, je suis coupable, seule, je savais à quoi je m'exposais.

PHILIPPE II (à Fray Bernardo qui consigne)

Voici l'aveu complet.

LA COMTESSE

Et je n'en rougis pas. Ma conscience...

Assez, Madame. Sauver une amie n'est rien, quand je songe à ce que vous faites chaque jour, à ce que vous êtes, vraiment ici, une espionne.

LA COMTESSE

Je nie, je nie.

Nier n'est rien, lors que j'affirme.

LA COMTESSE

Jamais! Jamais!

FRAY BERNARDO

Nous en avons les preuves, nous vous les montrerons, mais avouez d'abord.

LA COMTESSE

Ce n'est pas vrai. Ce ne peut être.

FRAY BER.NAROO

L'aveu est rédem|)leur, il amortit la faute, il vous gagne le ciel. Confessez-vous.

LA C0.MTESSE

Non î non !

FRAY BERNARDO

Avouez, puisque c'est le salut.

LA COMTESSE

Non! non!

rni<(|iii' It' roi sali tout.

LA COMTESSE

Non ! non !

FRAY BERNARDO

Puisque le roi l'ordonne.

LA COMTESSE

Non I non !

PHILIPPE II (se levant)

Puisque le roi le veut!

LA COMTESSE

Non ! non I Jamais ! jamais I

FRAY BERNARDO

Vous avez avoué tout à l'heure. Vous avouerez encore.

A cet instant, un violent tumulte à la porte. Don Carlos, rc[ éo brandie, bousculant la garde du roi, apparaît.

DON CARLOS (sur le seuil)

Je veux passer, je veux aller au roi, vous dis-je.

Carlos I

DON CARLOS

Je veux parler, moi seul, et sans lémoins, A Philippe, le roi des Espagnes, du soin De ma grandeur qu'on méconnaît et qu'il néglige.

PUILIPI'E II (À Don Carlot)

Retirez-vous.

DON CARLOS

Jamais, jamais.

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