PINEL
Voyons d’abord comment Pinel envisageait l’aliénation mentale. Né au milieu du dix-huitième siècle, imbu de la philosophie régnante, l’œuvre qu’il nous a laissée exprimera nécessairement les idées et les tendances d’une époque remarquable par des sentiments essentiellement philanthropiques. Admettant, comme Locke et Condillac, les termes génériques et abstraits d’entendement et de volonté, et par suite, les opérations intellectuelles et affectives qui en dépendent, il s’appliqua à mettre en évidence les altérations isolées ou conjointes dont ces facultés sont susceptibles.
Qu’on se souvienne que Locke avait distingué les idées d’origine sensorielle des notions ou vérités d’origine psychique. Cette distinction très nette semblait rendre inutile la rectification de l’éclectique Leibniz : nihil est in intellectu quod non prius f'uerit in sensu, nisi intellectus ipse. Il est probable qu’Aristote lui-même n’eût point protesté contre la distinction de Locke, ou contre la
restriction de Leibniz ; il était trop bon naturaliste pour ne pas faire la part de l’hérédité. Pinel partageait ces idées mitigées. Il ne réduisait point tous les phénomènes psychologiques à la sensation. De là, pour lui, les divers états pathologiques qui, soumis à une analyse raisonnée, ont servi de base à sa classification. Ce sont les lésions de la sensibilité physique, de la perception des objets extérieurs, de la pensée, de la mémoire et du principe de l’association des idées, du jugement, des facultés affectives. Mais, suivant le trouble produit dans les fonctions de l’entendement et de la volonté, suivant les changements survenus dans leurs manifestations extérieures, la physionomie et la marche des affections en résultant se distinguent dans leur ensemble par des caractères propres. De là enfin, pour lui, en groupant les phénomènes, plusieurs types principaux qu’il désigne sous les noms de manie, de mélancolie, de démence et d’idiotisme. Cette classification empirique, mais non arbitraire, répond au principe qui détermine la nature des maladies d’après leurs causes, autant dire d’après leur traitement ; car c’est l’étiologie qui détermine la thérapeutique et c’est la thérapeutique qui confirme ou infirme l’étiologie. Du reste, la nosologie mentale, si indécise jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, avait fait de grands progrès avec R. A. Yogel, David Macbride, Boissier de Sauvages, Perfect, Crigthon, Fowlen. Depuis un demi-siècle, la pathologie nerveuse tendait à sortir de l’empirisme. Pinel, excellent nosographe, contribua pour sa part à lui donner un caractère scientifique, moins par la spéculation que par la clinique; à ce double point de vue, il a été plus utile qu’il n’est d’usage de le reconnaître.
Disons du reste tout de suite, à propos de cette classification, acceptée d’abord comme l’expression de la science contemporaine, puis critiquée comme incomplète, qu’on lit dans un manuscrit que nous avons sous les yeux, et qui porte la date de 1812, cette importante remarque : « Je ne crois pas, écrivait Pinel, la science médicale assez avancée pour changer la division que j’ai admise de l’aliénation, en manie, mélancolie, démence et idiotisme. Je la conserve provisoirement dans le même ordre. » Rien de plus sage que cette réserve, de la part d’un homme qui n’ignorait rien de ce qui s’était fait avant lui. On avait mis des siècles à ébaucher une classification conforme à la réalité ; toutes les variétés de la folie étaient confondues sous les deux types;généraux, mélancolie et manie, Qui ne sait qu’il a fallu des générations innombrables de médecins avant d’établir la division si simple des maladies, en aiguës et chroniques !
La note publiée plus haut est extraite d’un mémoire destiné à l’Institut, mais resté inachevé et intitulé : « Suite des recherches ultérieures insérées parmi les Mémoires de l’Académie des sciences, en 1810, sur les degrés de probabilité de la guérison des aliénés. » Pinel avait l’habitude de ces sortes de statistiques qui ont commencé dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et dont il recomipande en plus d’un endroit la confection à de courtes périodes. En 1816, paraissait la classification d’Esquirol, qui n’est, à proprement parler, qu’une modification heureuse de celle de son maître. Déjà la mélancolie avait été divisée par Pinel en deux espèces : « Rien n’est plus inexplicable, dit-il, et cependant rien n’est mieux constaté, que les deux formes opposées de la mélancolie.. C’est
quelquefois une bouffissure d’orgueil, et l’idée chimérique de posséder des richesses immenses et un pouvoir sans bornes; c’est, d’autres fois, l’abattement le plus pusillanime, une consternation profonde, ou même le désespoir. » Esquirol, séparant ces deux formes, les décrira sous les noms de monomanie et de lypémanie, deux expressions qui ont soulevé bien des controverses ; la nomenclature est le grand écueil des classifications.
Pinel était sensible à tout progrès, d’où qu’il vînt; chargé en 1817 d’un rapport à l’Institut, à l’occasion du beau mémoire d’Esquirol sur les hallucinations, il termine ainsi ce rapport, après avoir insisté sur l’étrange phénomène dont il y est question, mieux étudié par Esquirol que par ses devanciers : « On ne peut d’ailleurs que louer son zèle et son habileté pour faire faire de nouveaux progrès à la doctrine des maladies mentales. » Depuis lors le temps a marché, et avec lui la science, par l’admission du délire des persécutions et de la paralysie générale, dont ni Pinel, ni Esquirol, sans qu’ils en aient fait ressortir expressément les traits, n’ont méconnu l’existence, pas plus que celle de la mélancolie avec stupeur. La lypémanie d’Esquirol et l’idiotisme de Pinel offrent en effet de nombreuses observations de cette dernière forme, sur laquelle des travaux remarquables ont appelé l’attention d’une manière toute particulière, il y a une trentaine d’années. Le but que poursuivait Pinel en s’astreignant à l’observation psychologique, c’était que toutes choses fussent classées, en fait de symptômes, dans un ordre méthodique et régulier. Sa pratique, comme ses écrits, témoignent suffisamment de cette ligne de conduite^
On ne saurait trop insister sur cette vérité que, tout nosographe qu’il était, Pinel se conformait avant tout à l’observation clinique. Aussi, bien qu’empirique à plusieurs égards, sa classification provisoire est-elle plus raisonnable que les classifications ingénieuses et arbitraires des grands nosologistes ses devanciers, peu experts en clinique mentale.
Des critiques ont reproché à Pinel d’avoir écrit cette phrase : « Une maladie étant donnée, déterminer son vrai caractère et le rang qu’elle doit occuper dans un tableau nosologique, » et la mettent en opposition avec celle-ci de Pitcairn : « Une maladie étant donnée, trouver le remède. )> Au fond, les deux formules peuvent se ramener à la pensée profonde d’Hippocrate : « C’est le traitement qui fait connaître la nature des maladies. » Depuis Sydenham, les médecins de l’école de Locke, laissant de côté les théories, s’attachaient à l’histoire naturelle des maladies. Pinel suivait ce courant de réalisme. Pour lui, une maladie n’était bien connue que lorsque l’on en avait au préalable déterminé le siège, avec les modifications survenues dans la trame anatomique ou les forces nerveuses. Bichat s’appropria cette idée, et Broussais ne fit que suivre cette voie en déclamant contre l’essentialité ou l’ontologie. Sur les forces nerveuses, Pinel n’a nasardé aucune hypothèse, se gardant bien ainsi qu’il le dit « de mêler les discussions métaphysiques ou certaines divagations de l’idéologie » à une science qui consiste dans des faits bien observés. La peur de la métaphysique, dont on avait tant abusé depuis Stahl, n’était au fond que l’amour de l’observation. De ces données dérivait pour lui le traitement, lequel était plus ou moins actif suivant les circon-
stances. « Jusqu’à présent, on a négligé, observe-t-il, le point de vue purement philosophique de l’aliénation de l’entendement, la connaissance des causes physiques et morales propres à la produire, la distinction de leurs diverses espèces, l’histoire exacte des signes précurseurs, de la marche et de la terminaison des accès, lorsqu’elle est intermittente, les règles sur la police intérieure des hospices, et la détermination précise des circonstances qui rendent nécessaires certains remèdes comme de celles qui les rendent superflus; car, dans cette maladie comme dans beaucoup d’autres, l’habileté du médecin consiste moins dans l’usage des remèdes que dans l’art profondément combiné d’en user à propos ou de s’en abstenir. » Ce programme complet d’un grand praticien montre assez dans quel esprit Pinel abordait l’étude des maladies mentales.
Il la voulait complète, et, sans se laisser séduire par les promesses des empiriques qui avaient épuisé l’arsenal des médicaments, il recommande d’être sobre de remèdes, comme un homme qui savait quelles sont les ressources de la nature, aidée d’un bon régime et des moyens d’hygiène. Il connaissait les écrits de Stahl, grand promoteur de la médecine expectante. Ce qui ne veut pas dire qu’il faisait bon marché de la thérapeutique. Il n’est pas sans utilité sous ce rapport de citer encore la page suivante : le but à atteindre sera manqué « si l’hospice, par sa disposition intérieure, ne tient les diverses sortes d’aliénés dans une espèce d’isolement, s’il n’est propre à séquestrer les plus agités ou les plus furieux d’avec ceux qui sont tranquilles, si l’on ne prévient leur communication réciproque, soit pour empêcher les rechutes et faci-
liter l’exécution de tous les règlements de police intérieure et de surveillance, soit pour éviter des anomalies inattendues dans la succession et l’ensemble des symptômes que le médecin doit observer et décrire. » Manière de voir qu’Esquirol traduira en 4818 par cette phrase caractéristique : « Une maison d’aliénés est un instrument de guérison entre les mains d’un médecin habile ; c’est l’agent thérapeutique, le plus puissant contre les maladies mentales.» Qu’on veuille bien remarquer qu’avant Pinel, bien peu d’auteurs s’étaient arrêtés à cette question capitale du traitement des aliénés par l’isolement dans des maisons disposées de manière à recevoir des malades sans les confondre dans une promiscuité fâcheuse. On peut même ajouter qu’après les réformes essayées dans quelques établissements publics à l’étranger, et particulièrement à l’asile de Vienne, en Autriche, et à celui de Bedlam, à Londres, il restait. encore à concevoir la grande réforme consistant à fonder pour le traitement.des fous des maisons spéciales en rapport avec la classification clinique des variétés d’aliénation. Ceux qui n’ont pas vu cela ont amoindri sans le vouloir le rôle et la gloire de Pinel. Ce bienfaiteur était encore un médecin philosophe et par conséquent une tête pensante ; c’est pour avoir mûrement conçu un plan, modifiable sans doute, mais excellent en principe, qu’il a réformé la thérapeutique mentale et ouvert la voie à des améliorations indéfinies. C’est pourquoi Pinel écrit, conformément à des principes qui sont le fond même de sa doctrine : « Il importe: surtout que les aliénés soient dirigés par des principes d’humanité et les. résultats d’une expérience éclairée, que leurs écarts soient réprimés avec fermeté, mais que cha-
cun y jouisse (dans l’hospice) d’un degré de liberté qui s’accorde avec sa sécurité personnelle et celle des autres ; qu’enfin, dans tous les cas qui en sont susceptibles, le directeur devienne le confident de ses peines et de ses sollicitudes. » Dans un asile ainsi organisé, on saisira d’un regard tout ce qui doit retenir l’attention, et l’on se rendra beaucoup mieux compte des mesures à prendre dans l’intérêt de ceux qu’on y maintient. La détermination des espèces et des variétés de la folie s’y fera d’ailleurs par comparaison avec plus de facilité. C’est sous ce rapport de l’ordre et de la police intérieure, suivant l’expression qu’il emploie, que Pussin fut d’un grand secours à Pinel. Il le perdit vers 1810, et il avoue que cette perte fut pour lui une cause de retard dans la rédaction de ses travaux de statistique. Du passage cidessus, il résulte clairement que dans la pensée de Pinel, la direction des asiles devait appartenir aux médecins. La question tant débattue du partage et de la confusion des pouvoirs n’admet point dans l’espèce d’autre solution, ainsi que l’atteste d’ailleurs l’expérience. L’autorité du médecin aliéniste sur les aliénés ne souffre point de partage ; tout conflit d’attribution ne peut que nuire aux malades : « Tractent fabrilia fabri. »
Au point de vue de la réforme qui porte son nom, on a reproché à Pinel de n’avoir pas parlé de l’opuscule de Daquin (dont la première édition parut en 1791, et la seconde en 1804, l’une et l’autre à Paris), opuscule intitulé : De la /philosophie de la folie, comme s’il avait eu besoin pour agir d’une autre inspiration que la sienne. Il suffit d’ailleurs de lire les ouvrages de l’un et de l’autre pour comprendre qu’ils n’avaient de commun que le mot
de philosophie et un sentiment profond de bienfaisance. Ces questions de priorité qui divisent d’habitude les médecins, n’ont qu’une importance secondaire pour l’historien qui sait que tout réformateur, soit pacifique, soit révolutionnaire, a eu des prédécesseurs et des émules. Si l’on énumérait tous les travaux consacrés à la folie, en général, et les innombrables monographies et thèses scolaires, on trouverait peut-être que Pinel était redevable à de nombreux devanciers ; mais on verrait aussi que, des trésors de science épars dans des ouvrages, des opuscules et des recueils divers, cet homme honnête et éclairé, sans descendre au rôle de compilateur ^ sut faire un corps de doctrines sévères et solides, non pas en éclectique qui prend de toutes mains et se taille une sorte d’habit à sa façon dans l’étoffe d’autrui, mais avec la probité et le discernement du médecin clinique qui cherche de bonne foi la vérité dans ses propres observations et dans celles de ses devanciers. Il n’est point de conclusion sans prémisses ; c’est à celui qui vient au bon moment pour conclure que la postérité rend hommage. Ni Lorry, ni le Camus, ni Dufour, ni d’autres qui préparèrent la voie aux doctrines et aux réformes de Pinel, en France et à l’étranger, ne peuvent lui disputer le premier rang, bien qu’incomparablement supérieurs à Daquin.
Pinel divise les causes de l’aliénation en prédisposantes et occasionnelles. Il signale d’abord l’hérédité : « Il serait difficile, dit-il, de ne point admettre une transmission héréditaire de la manie, lorsqu’on remarque en tous lieux et dans plusieurs générations successives, quelquesuns des membres de certaines familles atteints de cette maladie. » L’aliénation héréditaire peut être continue ou
intermittente. « Elle peut ne se développer que dans un âge avancé, et son explosion tardive être déterminée par d’autres circonstances de la vie. » Une éducation dirigée à contre-sens, combinant ses effets avec une faiblesse originaire de l’entendement, peut également provoquer l’aliénation mentale : « Que d’analogie entre l’art de diriger les aliénés et celui d’élever les jeunes gens ! C’est une grande fermeté que l’un et l’autre exigent, et non des manières dures et repoussantes. C’est une condescendance raisonnée et affectueuse, et non une complaisance molle et asservie à tous les caprices. » Ces aperçus, dont l’honneur revient aux anciens, Pinel les devait peut-être moins à Rousseau, comme on pourrait le croire, qu’à Locke, dont les vues sur l’éducation de la jeunesse sont pleines de sens. C’est à cette source que puisèrent la plupart des éducateurs français du dix-huitième siècle, et particulièrement Condillac, en son Traité des études à Vusage du duc de Parme, traité un peu différent de celui du bon Rollin.
Les irrégularités extrêmes dans la manière de vivre sont pour Pinel des causes prédisposantes de la folie ; de même les passions spasmodiques telles que la colère, la frayeur, la douleur la plus vive, une joie soudaine; de même encore les passions débilitantes ou oppressives, comme le chagrin, la haine, la crainte, les regrets, les remords, la jalousie, l’envie. Enfin, les passions gaies ou expansives : la joie, l’orgueil, l’amour, le ravissement extatique ou l’admiration appliquée aux objets du culte sont également propres à bouleverser la raison. Dans cette étiologie générale, les passions de l’individu sont considérées surtout par rapport au milieu, considérations
capitales aussi bien pour la nosologie que pour la thérapeutique. N’oublions pas que Pinel observa beaucoup dans des temps troublés et agités. C’est dans ces tempêtes sociales qui bouleversent les institutions et les mœurs, qu’on voit bien quelle est la prépondérance des circonstances ambiantes. Les temps calmes développent rarement les folies épidémiques. La manie des Abdéritains, à la suite d’une représentation de YAndromaque d’Euripide, est un cas rare, en supposant que Lucien ait dit vrai.
Parmi les causes occasionnelles, Pinel cite l’hypochondrie produite par les excès, l’alcoolisme, la suppression brusque d’un exutoire ou d’une hémorrhagie interne, les couches, l’âge critique des femmes, les suites des diverses fièvres, la goutte, la suppression imprudente des dartres ou de quelque autre affection cutanée, un coup violent porté sur la tête. Il fut un des premiers à grouper dans un ensemble dogmatique ces causes diverses et jusque-là éparses dans un nombre infini de monographies.' Les nosologistes ne les avaient admises, le plus; souvent sans examen, qu’en vue de faciliter leur classement, et d’enrichir la nomenclature. Grâce à son instinct clinique, Pinel se préserva de l’imitation, tout en restant nosographe.
Passons maintenant à la distinction des diverses espèces d’aliénation. Pinel, nous l’avons dit, avait divisé l’aliénation mentale en manie, mélancolie, démence et idiotisme, divisionbeaucoup plus simple et plus scientifique que celle de Daquin, lequel admettait six types, dont deux pour le moins faisaient double emploi. « La manie, dit Pinel, se ■ distingue: par une excitation nerveuse ou
une agitation extrême portée quelquefois jusqu’à la fureur, et par un délire général, plus ou moins marqué, quelquefois avec les jugements les plus extravagants, ou même un bouleversement entier de toutes les opérations de l’entendement. » On remarquera, dans ces quelques lignes, avec quel soin il évite de confondre les nuances ou les degrés avec les espèces pathologiques. Il n’y a pas d’autre moyen d’y voir clair et de simplifier.
La manie peut avoir les apparences d’une maladie aiguë; elle peut aussi se prolonger indéfiniment comme une maladie chronique, et devenir alors continue ou périodique. Les préludes de l’invasion et du retour des attaques de manie peuvent être très variés; mais « il semble en général que le siège primitif de cette aliénation est dans la région de l’estomac et des intestins, et que c’est de ce centre que se propage, comme par une espèce d’irradiation, le trouble de l’entendement ».
Enfin, Pinel décrit une forme de manie sans délire, mais marquée par des accès de fureur aveugle, et à ce propos il rapporte l’observation suivante : « La manie sans délire a donné lieu à une scène singulière, à une époque de la Révolution qu’on voudrait pouvoir effacer de notre histoire. Les brigands, lors du massacre dans les prisons, s’introduisent en forcenés dans l’hospice de Bicêtre, sous prétexte de délivrer certaines victimes de l’ancienne tyrannie, qu’elle cherchait à confondre avec les aliénés. Ils vont en armes de loge en loge ; ils interrogent les détenus et ils passent outre si l’aliénation est manifeste. Mais un des reclus, retenu dans les chaînes, fixe leur attention par des propos pleins de sens et de raison et par les plaintes les plus amères. N’était-il pas odieux qu’on le retînt aux
lers et qu’on le confondît avec d’autres aliénés? Il défiait qu’on pût lui reprocher le moindre acte d’extravagance; c’était, ajoutait-il, l’injustice la plus révoltante. Il conjure ces étrangers de faire cesser une pareille oppression et de devenir ses libérateurs. Dès lors, il s’excite dans cette troupe armée des murmures violents et des cris d’imprécations contre le surveillant de l’hospice; on le force de rendre compte de sa conduite, et tous les sabres sont dirigés contre sa poitrine. On l’accuse de se prêter aux vexations les plus criantes, et on lui impose d’abord silence quand il veut se justifier : il réclame en vain sa propre expérience, en citant d’autres exemples semblables d’aliénés non délirants, mais très redoutables par une fureur aveugle; on réplique par des invectives, et sans le courage de son épouse, qui le couvre pour ainsi dire de son corps, il serait tombé plusieurs fois percé de coups. On ordonne de délivrer l’aliéné et on l’emmène en triomphe aux cris redoublés de : « Vive la République ! o> Le spectacle de tant d’hommes armés, leurs propos bruyants et confus, leurs faces enluminées par les vapeurs du vin, raniment les fureurs de l’aliéné ; il saisit d’un bras vigoureux le sabre d’un voisin, s’escrime à droite et à gauche, fait couler le sang, et si l’on ne fût parvenu promptement à s’en rendre maître, il eût cette fois vengé l’humanité outragée. Cette horde barbare le ramène dans sa loge et semble céder en rugissant à la voix de la justice et de l’expérience. » Ce fait, curieux à plus d’un titre, est une preuve éclatante de l’efficacité et de l’excellence de l’isolement. Il pourrait, en outre, servir de leçon à maints déclamateurs d’aujourd’hui, et les rendre plus réservés.
Pinel définit la mélancolie « un délire dirigé exclusive-
ment sur un objet ou une série particulière d’objets, avec abattement, morosité, et plus ou moins de penchant au désespoir ». Il en distingue deux formes opposées, comme nous l’avons dit plus haut : l’une ambitieuse, l’autre dépressive. La mélancolie peut rester stationnaire pendant plusieurs années, sans que le délire qui en fait le sujet change de caractère; d’autres fois, au contraire, le délire change d’objet ou prend une forme nouvelle, et, à ce propos, Pinel cite une observation qui est un délire de persécution, terminé par des idées de grandeur. « Un aliéné, confié à mes soins depuis douze années, et déjà avancé en âge, n’a déliré, pendant les huit premières années, que sur l’idée chimérique d’un prétendu empoisonnement dont il se croyait menacé. Dans cet intervalle de temps, nul écart dans sa conduite, nulle autre marque d’aliénation ; il était même d’une réserve extrême dans ses propos, persuadé que' ses 1 parents cherchaient à le faire interdire et à s’emparer de ses biens; l’idée d’un prétendu poison le rendait seulement très ombrageux, et il n’osait manger que les aliments pris à la dérobée dans la cuisine de son pensionnat. Vers la huitième année de la réclusion, son délire primitif a changé de caractère; il a cru d’abord être devenu le plus grand des potentats, puis l’égal du Créateur, et le souverain du monde; cette idée fait encore sa félicité suprême. »
Voici maintenant un exemple de mélancolie avec conscience : « Un jeune homme de vingt-deux ans, et destiné par ses parents à l’état ecclésiastique (c’était avant la Révolution), est sur son refus abandonné à. lui-même. Des moyens précaires d’existence se succèdent tour à tour; il paraît enfin jouir de la tranquillité et du calme
dans une maison où il est chéri; c’est cependant alors que son imagination est assaillie par les idées les plus tristes et les plus mélancoliques : dégoût de la vie et réflexions diverses sur les moyens de se donner la mort. Il médite un jour de se précipiter du haut de la maison, mais le courage lui manque et le projet est ajourné. Quelques jours après, une arme à feu lui paraît plus propre à le délivrer du fardeau de la vie, mais au moment de l’exécution, toujours crainte pusillanime, toujours perplexité renaissante. Un de ses amis qu’il instruit de ses projets sinistres, vient un jour me les communiquer, et se réunit à moi pour prendre tous les moyens que la prudence pouvait suggérer : sollicitations, invitations pressantes, remontrances amicales, tout est vain; le désir de se détruire poursuit sans cesse le malheureux jeune homme, et il se dérobe à une famille où il est comblé de témoignages d’attachement et d’amitié. On ne pouvait songer à un voyage lointain et à un changement de climat que l’état de sa fortune semblait lui interdire; il fallut y suppléer, comme objet puissant de diversion, par un travail pénible et soutenu. Le jeune mélancolique, pénétré d’ailleurs de l’horreur de sa situation, entre pleinement dans ces vues, change d’habit, se rend au port au blé, et, mêlé avec les autres ouvriers, ne se distingue d’eux que par un plus grand zèle à mériter son salaire. Il ne peut soutenir que deux jours cet excès de fatigue, et il fallut recourir à un autre expédient ; on le fait entrer, à titre de manœuvre chez un maître-maçon des environs de Paris, et il est d’autant mieux accueilli, qu’il se rend utile par intervalles à l’éducation d’un fils unique. Quel genre de vie plus commode et plus sain pour un mélancolique que
l’alternative d’un travail des mains et de l’étude du cabinet!
« Une nourriture saine, un logement commode, et tous les égards dus au malheur, semblent aigrir au lieu de calmer ses funestes penchants; il revient quinze jours après vers son ancien ami, lui expose, les larmes aux yeux, les combats intérieurs qu’il éprouve, et l’odieux dégoût de la vie qui le porte d’une manière irrésistible au suicide. Les reproches qu’on lui fait le pénètrent de douleur, il se retire dans un état de consternation et de désespoir, et l’on ne peut douter qu’il ne se soit précipité dans la Seine, dernier terme d’une existence devenue insupportable... »
Le traitement indiqué dans cette curieuse observation contraste singulièrement avec l’art funeste de provoquer au suicide par des lectures romanesques telles que la Nouvelle Héloïse , Werther , Manfred , René et autres livres de ce genre, qui introduisirent dans la littérature moderne cet aliment de destruction bien connu des auteurs tragiques et mis en honneur par les stoïciens. Les jeunes gens du bel air devaient s’ennuyer pour suivre la mode, et le suprême bon ton consistait à se détruire pour se désennuyer.
La démence portée à son plus haut degré est définie > succession rapide, ou plutôt alternative non interrompue d’idées isolées et d’émotions légères et disparates; mouvements désordonnés et actes successifs d’extravagance, oubli complet de tout état antérieur, abolition de la faculté de percevoir les objets par une impression faite sur les sens, oblitération du jugement, activité continuelle sans but et sans dessein, et nul sentiment intérieur de son existence.
Sous le nom d’idiotisme, Pinel décrit toute abolition plus ou moins absolue, soit des fonctions de l’entendement, soit des affections du cœur, et il reconnaît à œet état des causes variées : « Abus des plaisirs énervants, usage des boissons narcotiques, coups violents reçus sur la tête, vive frayeur ou chagrin profond et concentré, étude forcée et dirigée sans principes, tumeur dans l’intérieur du crâne, attaque d’apoplexie, abus excessif des saignées dans le traitement des autres espèces de maladies.» En d’autres termes, causes d’origine organique, causes d’origine dynamique. Plusieurs observations d’idiotisme appartiennent à l’état décrit plus tard sous le nom de mélancolie avec stupeur, par exemple, la suivante : « Un artilleur, l’an II de la République, propose au Comité de salut public le projet d’un canon de nouvelle invention, dont les effets doivent être terribles; on en ordonne pour un certain jour l’essai à Meudon, et Robespierre écrit à son inventeur une lettre si encourageante que celui-ci reste comme immobile à cette lecture, et qu’il est bientôt envoyé à Bicêtre dans un état complet d’idiotisme. » Dans cette courte observation, la nature est, comme on dit, prise sur le fait, mais la nomenclature est inexacte, comme dans la plupart des classifications antérieures. Curce leves loquuntur , ingéniés stupent , dit Sénèque ; ici, toutefois l’idiotisme, ou plutôt la stupidité doit être considérée comme le plus haut degré non de la douleur morale, mais de la joie. Comme détermination d’une forme mentale, le mot idiotisme est tombé aujourd’hui en désuétude, et Esquirol l’a remplacé avec avantage, en en limitant le sens, par celui d’idiotie. On doit à Esquirol cette distinction pittoresque : « L’homme en démence est
privé des biens dont il jouissait autrefois, c’est un riche devenu pauvre ; l’idiot a toujours été dans l’infortune et la misère. L’état de l’homme en démence peut varier ; celui de l’idiot est toujours le même. »
Citons une seconde observation de stupeur : « A la même époque, deux jeunes réquisitionnâmes partent pour l’armée, et dans une action sanglante, un d’entre eux est tué d’un coup de feu à côté de son frère ; l’autre reste immobile comme une statue à ce spectacle. Quelques jours après, on le ramène dans cet état à la maison paternelle ; son arrivée fait la même impression sur un troisième fils de la même famille ; la nouvelle de la mort d’un de ses frères, et l’aliénation de l’autre, le jettent dans une telle consternation et une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d’effroi qu’ont peinte tant de poètes anciens ou modernes. » Les grands poètes de l’antiquité ont peint de préférence la stupeur qui succède à une profonde commotion. C’est ainsi qu’Homère, dans un passage mémorable, décrit en un vers admirable la stupeur avec perte momentanée delaparole, qu’il définit excellemment une aphasie de mots, par uu pléonasme qui mérite d’être signalé. On connaît l’hémistiche dê Corneille, critiqué souvent et à tort : « Je demeure stupide. » Virgile excelle à peindre en traits énergiques et justes les effets physiques des commotions profondes, ainsi qu’on peut le voir dans maint passage de ses poèmes.
Pinel termine sa description de l’idiotisme en esquissant les principaux traits du caractère physique et moral des crétins de la Suisse.
Abordons maintenant la partie la plus importante de
son œuvre, celle qui a rapport au traitement de l’aliénation mentale. D’innombrables monographies, particulièrement au dix-septième et au dix-huitième siècle, avaient frayé le chemin à Pinel ; mais la plupart de ces travaux partiels de thérapeutique étaient sans lien. Sauf de rares exceptions, les thèses de médecine, même celles de l’École de Halle, où dominait la haute influence de Stahl, ne sortaient pas des régions éthérées de la théorie, ou du domaine étroit de l’empirisme. Gettethérapeutique fragmentaire est surtout remarquable au point de vue de la matière médicale et de la pharmacologie. Le traitement moral n’y tient qu’une place insignifiante, malgré quelques essais de thérapeutique rationnelle. Il en est qui conseillent la musique et les voyages, les stations thermales, mais sans grande autorité. Le véritable traitement de l’aliénation devait naître de l’observation patiente d’un grand nombre d’aliénés soumis, dans des maisons appropriées > au régime salutaire de l’isolement. Pinel était adm irablement placé pour tenter avec succès!’entreprise. Il expose d’abord un plan général de la Salpêtrière, et la distribution des aliénées suivant la nature du local. « C’est autour de eet ensemble régulier de loges et de cours que règne, au midi et au levant, une allée plantée d’un rang de tilleuls qui l’ombragent pendant l’été, et où se promènent librement les aliénées tranquilles, et dont la manie a dégénéré dans une sorte de démence ; c’est dans la partie orientale de cette allée qu’est placée , une salle destinée aux femmes âgées réduites à un état de démence sénile, pour y être soignées par une fille de service qui veille à leurs besoins et à leur propreté... Au côté parallèle, est un long promenoir couvert, où les aliénées tran-
quilles et au déclin de leur maladie peuvent se promener à l’abri par un temps pluvieux. Enfin, celles qui sont en pleine convalescence, et dont l’usage de la raison est entièrement rétabli, sont conduites dans des dortoirs spacieux où elles sont couchées dans des lits tenus avec une extrême propreté, après avoir passé une grande partie du jour dans l’atelier commun de la couture. C’est à l’extrémité de l’un de ces dortoirs, et dans une grande salle séparée qu’est placée une infirmerie où sont transférées les aliénées attaquées de maladies incidentes... » A peine est-il besoin de faire remarquer que Pinel décrit la Salpêtrière, non telle qu’il la trouva, quand il y vint de Bicêtre, mais telle qu’elle était après les changements opérés sur ses indications, en vue du traitement mieux entendu des aliénés.
Passant ensuite aux moyens de répression en usage contre les aliénés : « C’est une admirable invention, dit Pinel, que l’usage non interrompu des chaînes, pour perpétuer la fureur des maniaques avec leur état de détention, pour suppléer au défaut de zèle d’un surveillant peu éclairé, pour entretenir dans le cœur des aliénés une exaspération constante, avec un désir concentré de se venger, et pour fomenter dans les hospices le vacarme et le tumulte. Ces inconvénients avaient été pour moi un objet de sollicitude pendant l’exercice de mes fonctions, à titre de médecin de Bicêtre, pendant les premières années de la Révolution ; ce ne fut pas sans un regret extrême que je ne pus voir le terme heureux de cette coutume barbare et routinière, mais j’étais d’un autre côté tranquille, et je me reposais sur l’habileté du surveillant de cet hospice (Pussin), qui n’avait pas moins à cœur de
faire cesser cet oubli des vrais principes. Il y parvint heureusement deux années après (4 prairial an VI) et jamais aucune mesure ne fut mieux concertée et suivie d’un succès plus marqué... Les aliénés, loin d’être des coupables qu’il faut punir, sont des malades dont l’état pénible mérite tous les égards dus à l’humanité souffrante, et dont on doit rechercher par les moyens les plus simples à rétablir la raison égarée. » Cette page, éloquente par l’indignation contenue et la franche sincérité qui la caractérisent, prouve bien que Pinel, dans un siècle plus éclairé mais toujours dominé par les préjugés de la routine, fort de l’exemple de Jean de Wier, eut cet avantage sur l’illustre médecin du duc de Clèves, qu’il vit enfin triompher les réformes dont l’initiative lui appartenait. Bien plus, il y présida lui-même avec l’aide dévouée de cet homme de cœur et d’intelligence dont il a immortalisé les services. Le nom respectable de Pussin vit et vivra toujours à côté du nom célèbre de Pinel.
L’aliéné est-il porté aux violences, « on doit seulement pourvoir à sa sûreté personnelle ainsi qu’à celle des autres, et le retenir simplement dans sa loge ; est-il d’une violence extrême, une camisole étroite et d’une toile forte doit contenir les mouvements de ses pieds et de ses mains, et le fixer sur son lit par de forts liens qui tiennent à la partie postérieure de ce vêtement, et qu’il ne puisse apercevoir. Mais cet état de contrainte, ajoutet-il, doit être passager, pour éviter les effets d’une colère concentrée contre ceux qui l’environnent, ce qui nafait d’ailleurs qu’aggraver son délire. » Ces restrictions à l’emploi obligé des moyens de coercition prouvent bien que Pinel n’employait la contrainte que comme un pis-
aller, un palliatif. Il y avait quelque mérite à faire et à penser ainsi, en un temps où la violence autorisée et le crime légal tendaient ouvertement à supplanter la justice.
Le traitement moral a, pour Pinel, une importance capitale; mais d’abord, le médecin doit épier soigneusement les démarches de chaque aliéné, saisir la tournure bizarre de ses idées el le caractère particulier de son délire. On doit alors agir par des propos consolants, tâcher de faire renaître l’espoir de l’aliéné et s’emparer de sa confiance. Car, « mettre en usage des mauvais traitements ou des voies de répression trop dures, c’est exaspérer le mal et le rendre souvent incurable..... L’art de chercher à donner une autre direction à la volonté exclusive des aliénés, de raisonner avec eux et de leur faire sentir leur dépendance, suppose qu’ils ne sont point dans un égarement complet de la raison; car, si quèlqu’un d’entre eux est dominé par une fougue aveugle, et entraîné par un concours tumultueux d’idées, sans ordre et sans suite, on ne peut le maîtriser que par l’usage du gilet de force ou d’une réclusion étroite. Mais, si l’exercice du jugement subsiste encore, un autre secret non moins recommandable, de terminer des rixes entre les aliénés, de vaincre leur résistance et de maintenir l’ordre, est de ne point paraître s’apercevoir de leurs écarts, de ne laisser échapper aucun mot qui sente le^ reproche, d’entrer, même en apparence, dans leurs vues, et de leur communiquer adroitement une impulsion qu’ils croient ne devoir qu’à eux-mêmes. >> Ces sages conseils montrent avec évidence le philosophe ami des hommes, qui connaît à fond les ressorts de la vie morale ; un pur empirique n’eût point imaginé cela. Un travail mécanique
rigoureusement exécuté est pour Pinel le plus sûr garant du maintien de la santé, des bonnes mœurs et de l’ordre, dans un hospice d’aliénés. Il estime que très peu de malades, même dans leur état de fureur, doivent être éloignés de toute occupation active, car un travail constant fixe les facultés de l’entendement en leur donnant de l’exercice, et change la chaîne vicieuse des idées. On remarquera que la nécessité du travail s’impose non plus comme un châtiment ou une pénitence, mais comme un moyen thérapeutique très efficace de régénération.
Voilà de l’hygiène et de la morale bien entendues et habilement associées. Qu’on remarque aussi que dans l’exposition si claire de tous ces agents de la thérapeutique mentale, il n’y a.pas une ombre de déclamation, ni la moindre rhétorique. Particularité notable à une époque où les plus sages parlaient, écrivaient volontiers comme des rhéteurs et des sophistes. Écoutons encore Pinel : « Le retour des aliénés convalescents à leurs goûts primitifs, à l’exercice de leur profession, leur zèle et leur persévérance, ont toujours été pour moi le sujet d’un bon augure et de l’espoir le plus fondé d’une guérison solide... Ce serait remplir l’objet dans toute son étendue que d’adjoindre à tout hospice d’aliénés un vaste enclos, ou plutôt de le convertir en une sorte de ferme, dont les travaux champêtres seraient à la charge des aliénés convalescents, et où les produits de la culture serviraient à leur consommation et à leur dépense. » Encore une de ces réformes adoptées plus tard dans nombre d’asiles privés ou publics. C’est en s’inspirant des vues de Pinel sur la convalescence des aliénés qu’un de ses disciples a fondé l’œuvre utile des convalescentes de la Salpêtrière, œuvre
philanthropique par excellence, destinée à ménager la transition de la sortie de l’hospice à la vie ordinaire. Lors de la convalescence, le médecin doit apporter une extrême attention à la réapparition des goûts primitifs du malade, à son amour pour les beaux-arts, les sciences, et les lettres. Tous ces préceptes sont conformes au mot profond de ce grand médecin qui a défini la convalescence une seconde maladie.
Beaucoup de récidives ne viennent que de la négligence ou de la cessation prématurée des soins consécutifs.
La loi générale d’un travail mécanique n’est pas moins impérieuse pour les idiots de l’un et l’autre sexe. On ne doit pas laisser dans l’inaction et une sorte d’engourdissement stupide ceux qui pourraient utilement être employés à quelque travail grossier des mains ou bien à la culture. Ayant à leur tête un homme actif et laborieux, ils se montrent souvent susceptibles des efforts les plus soutenus. Le régime de la colonie de Gheel en Belgique a pleinement confirmé, sous certains rapports, ces vues si justes de Pinel. Ce génie essentiellement bienfaisant avait vu bien au delà de sa réforme.
Pour les convalescentes, on ne saurait trop favoriser la création d’ateliers de couture « où elles se rassemblent pour passer presque toute la journée en société, encouragées par un gain léger qu’elles retirent chaque jour, et qui finit par fournir à celles qui sont les plus actives une certaine ressource au sortir de l’hospice, en même temps qu’elles vont reprendre l’habitude du travail en rentrant dans leur ménage. On ne peut assez exprimer l’heureuse influence qu’exerce sur le retour de la raison ce rassem-
blement régulier de plusieurs personnes qui s’entretiennent avec liberté sur les intérêts de leur famille qu’elles ont abandonnée depuis plusieurs mois et qu’elles ont l’espoir de revoir bientôt, après une absence plus ou moins longue, mais nécessaire. Les journées se passent ainsi avec rapidité et dans une communication réciproque de leurs craintes et de leurs peines... C’est encore dans ce rassemblement que, par des entretiens familiers et des exhortations bienveillantes, on parvient à dissiper certaines idées tristes et mélancoliques, en comparant les femmes qui n’en sont point encore exemptes avec celles qui en sont heureusement délivrées, et que, pour un objet d’émulation, on fait déjà prendre pour modèles. Il est bien rare devoir des personnes qui se sont montrées constamment laborieuses éprouver dans la suite une récidive. »
Il est extrêmement important d’établir un ordre invariable de service dans les hospices d’aliénés. Le lever, le coucher, les repas, les soins de propreté, les rondes, doivent être organisés d’une façon fixe et régulière. La direction générale de l’hospice doit être cc assimilée à celle d’une grande famille composée d’êtres turbulents et fougueux qu’il faut réprimer, mais non exaspérer, contenir plutôt par des sentiments de respect et d’estime, que par une crainte servile, lorsqu’ils en sont susceptibles, et conduire le plus souvent avec douceur, mais toujours avec une fermeté inflexible », On comprend quelle série de considérations pourrait se dérouler au sujet du choix des personnes chargées de la surveillance et du service des aliénés, et plus particulièrement des femmes. Il n’est pas impossible d’obtenir de ces auxiliaires indispensables,
trois qualités rarement réunies, à savoir : l’intelligence, l’expérience et la bonté. Le succès du traitement dépend beaucoup de l’entourage.
On doit exercer la surveillance la plus assidue sur les aliénés convalescents, ou ceux qui sont dans des intervalles lucides ; il faut les isoler avec soin dans un local particulier de l’hospice pour éviter toutes les causes occasionnelles de rechute, et les soumettre à «une sorte d’institution morale propre à développer et à fortifier les facultés de l’entendement ».
Le caractère général des mélancoliques nécessite des ébranlements profonds, une diversion puissante à leurs idées sinistres, et des impressions énergiques et longrtemps continuées sur tous leurs sens externes. Voici donc le but qu’on doit se proposer : «' Patience, fermeté, sentiment d’humanité dans la manière de les diriger, assiduité constante dans le service pour prévenir les emportements et l’exaspération des esprits, occupations agréables et assorties à la différence des goûts, exercices de corps variés, habitation spacieuse et plantée d’arbres, toutes les jouissances et le calme dés mœurs champêtres, et, par intervalles, une musique douce et harmonieuse, d’autant plus facile à obtenir qu’il y a presque toujours dans cês établissements quelque artiste distingué de ce genre, dont les talents languissent faute d’exercice et de culture. » Il est commode de tenir les aliénés dans un état de réclusion et de contrainte, et de les livrer sans défense à la brutalité! des gens de service; mais cette méthode, digne des siècles d’ignorance et de barbarie, n’est pas moins contraire aux résultats de l’expérience. Pinel n’invente point, il parle de ce qu’il a vu, d’un ordre de
choses déplorable, ou pour mieux dire d’une anarchie et d’un désordre qu’il lui fat donné de changer, du moins en grande partie. « L’homme grossier et d’un entendement borné ne voit que des provocations malignes et raisonnées dans les vociférations, les propos outrageants et les actes de violence du maniaque ; de là la dureté extrême, les coups et les traitements les plus barbares que se permettent les gens de service, à moins qu’ils ne soient d’un bon choix et contenus par une discipline sévère. L’homme sage et éclairé ne voit, au contraire, dans ces explosions de la manie qu’une impulsion automatique, ou plutôt l’effet nécessaire d’une excitation nerveuse contre laquelle on ne doit pas plus s’indigner que contre le choc d’une pierre entraînée par sa gravité spécifique. Il accorde à ses aliénés toute l’étendue des mouvements qui peut se concilier avec leur sûreté et celle des autres, leur cache adroitement les moyens de contrainte qu’il emploie, comme s’ils n’avaient à obéir qu’aux lois de la nécessité, leur cède avec indulgence; mais il sait aussi résister avec force ou éluder avec adresse leurs instances inconsidérées. Le temps orageux des accès de manie se consume ainsi en ménagements étudiés ; et les intervalles de calme sont mis à profit pour rendre par degrés ces mêmes accès moins intenses et moins durables. »
Une restriction extrême doit être mise dans les communications dès aliénés avec les personnes du dehors, car l’expérience a appris que les aliénés ne peuvent presque jamais être guéris au sein de leur famille.
Chez certains mélancoliques, quels moyens employer pour vaincre le refus absolu de toute nourriture? On a d’abord recours à des invitations pressantes pour se faire
ouvrir la bouche que le malade tient opiniâtrément fermée. Si la résistance persévère, on tâche d’écarter les mâchoires avec une cuiller de fer. La bouche ainsi ouverte, si le malade en rejette les aliments, on a recours au biberon. Ne peut-on séparer les mâchoires, en fermant les narines de l’aliéné on l’obligera à ouvrir la bouche pour respirer et l’on saisira ce moment pour faire avaler quelque liquide substantiel. Tous ces moyens ayant échoué, on a recours à la sonde œsophagienne introduite par une narine. Pinel, comparant les résultats de l’expérience ancienne et moderne sur le traitement médical des aliénés, s’élève à nouveau contre les coups et les brutalités employés comme moyens de guérison ; il s’élève également contre l’abus des saignées qui ont plus d’une fois réduit les malades à un état complet de débilité et de stupeur. De même il blâme ce procédé populaire et barbare prôné par Van Helmont, qui consiste à plonger brus quement l’aliéné dans l’eau froide; ce procédé avait pour but, suivant Van Helmont, de détruire jusqu’aux traces primitives des idées extravagantes; ce qui, d’après lui, ne pouvait avoir lieu qu’en oblitérant pour ainsi dire les idées par un état voisin de la mort.
« On doit rougir, dit Pinel, d’insister sur ce délire médical, peut-être pire encore que celui de l’aliéné dont on veut rétablir la raison égarée. » L’esprit de sa thérapeutique se résume en ce vers proverbial du fabuliste : « Mieux vaut douceur que violence, » image de son intelligence calme et de son tempérament pacifique. Au rebours de son rival et antagoniste qui versait le sang comme de l’eau, Pinel avait horreur de la saignée. Il est de fait qu’elle a causé infiniment plus de mal que les pur-
gatifs et les vomitifs, ces deux fléaux de la médecine humorale. Harvey n’avait point prévu les abus que l’on devait faire de la doctrine de la circulation.Mais, si Pinel repousse le bain de surprise dans l’eau froide, il fait usage contre la manie et la mélancolie des bains tempérés, dont les avantages sont « de relâcher la peau, de faciliter la transpiration, de rendre la circulation plus uniforme, de prévenir l’impulsion spéciale du sang vers la tête, de procurer un sommeil tranquille ».
Mais il importe d’examiner le traitement à suivre dans les diverses périodes de la manie. C’est ici la partie fondamentale de l’œuvre considérable de Pinel. Il est le premier qui ait englobé toutes les espèces, toutes les variétés de la folie dans une thérapeutique générale, en profitant non seulement de tous les essais antérieurs et des préceptes de clinique des grandes Écoles hollandaises et allemandes, mais surtout des ressources qui avaient manqué à ses devanciers, à savoir, d’un centre d’observation qui vit naître pratiquement la thérapeutique de l’aliénation. De là son autorité souveraine.
Dans un hospice bien organisé, les maniaques doivent être isolés, suivant les périodes « d’extrême intensité des symptômes, de leur déclin très marqué et de la convalescence ». On doit empêcher leur communication réciproque, autant pour prévenir les rechutes et faciliter l’exécution de tous les règlements de police intérieure, que pour éviter des changements inattendus qui peuvent entraver le cours de la marche régulière de la maladie, et même quelquefois faire naître des obstacles insurmontables. Quelle que soit la forme que prenne dans les premiers temps la manie accidentelle, l’observation apprend
que lorsque rien ne contrarie sa marche et qu’on la seconde heureusement par le régime, les symptômes ne conservent toute leur intensité que pendant un temps plus ou moins prolongé... La méthode de porter la débilité à un degré extrême par les saignées et une abstinence rigoureuse ne fait que troubler son cours, la rendre plus longue et quelquefois périodique, ou même produire un état de stupeur et une sorte d’idiotisme. On ne doit se proposer, si l’aliéné est très violent, que de rompre sa fougue impétueuse et de rendre vains ses efforts, en maîtrisant les mouvements de ses membres supérieurs et inférieurs, à l’aide d’une camisole fixée au bois de lit par des sangles, ce qui ne doit durer que quelques jours en général, et l’on fait ensuite succéder le gilet de force qui contient seulement les bras, et n’empêche point d’errer librement durant le cours du traitement. N’existet-il qu’un état maniaque folâtre et sans danger, on permet également toute la journée la liberté des mouvements pour laisser évaporer, pour ainsi dire, une mobilité trop effervescente, et surtout calmer l’irascibilité extrême qui tient à l’aliénation, et qui ne fait que s’aigrir par la réclusion et la contrainte. »
On sait que Pinel, bon connaisseur de l’antiquité médicale, et admirateur éclairé d’Hippocrate, avait une sorte de respect pour les opérations de la nature, qu’il fallait suivre dans ses tendances vers la guérison, sans la troubler dans sa marche par une médication intempestive ou active avec exagération. Excellent clinicien, peu sujet aux illusions des optimistes, il était plus prudent et réservé qu’entreprenant, comme Sydenham, Baglivi et les grands maîtres qu’il devait égaler, par la sobriété d’une
méthode qui ne laissait presque point de place à la poly* pharmacie, tout en usant largement du régime et de ces moyens de l’hygiène que les anciens désignaient par le nom significatif de diététique. Pinel appartenait à cette école dont un des maîtres a dit : qu’il vaut mieux s’arrêter et attendre que s’avancer dans les ténèbres. . S’il s’est rarement trompé, c’est parce qu’il aimait à y voir clair.
Le traitement des aliénés dans la première période de la manie doit résulter du concours et de l’ensemble des moyens physiques et moraux qui sont : « leur isolement, la manière de les contenir adaptée à leur état particulier, l’attention de les nourrir et de débarrasser l’estomac s’il paraît surchargé, le soin de faire cesser leur réclusion aussitôt qu’il est possible et de leur faire respirer l’air du dehors pendant toute la journée ; la liberté entière ou limitée des mouvements qu’on leur accorde s’ils ne sont point dangereux, les boissons acidulées qu’on oppose à leur soif et à leur ardeur intérieure ; l’art de saisir leurs premiers moments lucides pour les encourager et les calmer ; l’étude particulière qu’on fait de leur , caractère individuel, et de leurs idées fantastiques ; enfin, une extrême surveillance pour écarter tout ce qui peut les exaspérer, mais en opposant en même temps à leurs écarts une fermeté inflexible, Ce n’est point, .en général, leur agitation, quelque violente qu’elle soit, qui peut déconcerter, puisqu’elle tient à la nature de la maladie, et que tous les moyens de la comprimer sont prévus. On cherche, par. des médicaments doux et d’un effet lent, à produire une détente générale, à diminuer l’énergie vitale par des boissons mucilagineuses, émulsionnées
ou acidulées, en entremêlant par intervalles l’usage des laxatifs pour prévenir les effets d’une constipation qui leur est habituelle, ou de quelque léger calmant pour faire cesser l’insomnie. On joint à ces moyens internes l’usage des bains tempérés, pris les jours alternatifs, quelquefois avec une légère douche vers la fin du bain. On ne brusque, on ne précipite rien; on suspend de temps en temps tout médicament pendant plusieurs jours pour laisser à la nature le moyen de développer ses efforts conservateurs et l’on revient ensuite alternativement à ceux qui peuvent la seconder. On diminue ainsi peu à peu l’impulsion des fluides vers la tête, en avançant lentement vers le terme proposé, sans rien mettre au hasard. L’excès d’agitation et les divagations se calment ainsi par degrés ; les moments lucides se multiplient davantage, et l’aliéné, en devenant susceptible de passer de la première division dans la seconde, est préparé à recevoir encore des améliorations ultérieures. » En outre, il faut bien tenir compte de la cause de l’accès maniaque, et ne pas suivre strictement les mêmes moyens contre le délire occasionné par la frayeur, les excès ou la suppression d’un exanthème.
Mais à travers les modifications dont est susceptible la méthode générale, et qui peuvent exiger tour à tour l’emploi des antispasmodiques, des évacuants, des toniques ou de quelque exutoire, on ne doit pas perdre de vue ce principe fondamental, que, hors les cas incurables, la nature tend à guérir et à rétablir dans leur régularité les fonctions de l’entendement. Il s’agit donc seulement d’être fidèle « aux lois générales de l’hygiène, de seconder les efforts conservateurs et de leur donner le temps de se déve-
] opper ». Dans certains cas, une méthode expectante, secondée par le régime moral ou physique, est suffisante; dans d’autres cas le mal est au-dessus de toutes les ressources.
« Telle est donc la tâche, dit Pinel, que je me suis proposé de remplir, dans l’état actuel de nos connaissances: donner la plus grande importance à l’histoire de l’aliénation mentale, et faire une distinction sévère de ses diverses espèces, pour ne point tenter inutilement, ou diriger au hasard le traitement; rappeler à des règles précises la direction et la police intérieure des maisons de santé ou des hospices d’aliénés, puisqu’il est comme impossible de les traiter avec succès au sein de leurs familles; faire sentir vivement la nécessité des dispositions locales propres à la distribution méthodique de ces infirmes, suivant les périodes de la maladie ; placer dans le premier rang les soins éclairés d’une surveillance assidue et le maintien le plus sévère de l’ordre de service; indiquer les remèdes simples que l’expérience semble ratifier, les précautions, l’époque de la maladie, l’espèce d’aliénation qui peuvent en assurer le succès, apprendre enfin à réserver pour des cas extrêmes, et regardés jusqu’ici comme incurables, remploi de certains remèdes actifs, que d’autres circonstances pourraient rendre superflus, nuisibles ou téméraires. y> Ce qui vaut la peine d’être remarqué, c’est que l’homme qui a tracé des programmes à peu près irréprochables, n’a jamais ce ton magistral qui appartient aux dogmatiques; c’est avec une extrême simplicité qu’il donne ses conseils pleins de sagesse : « Ce n’est qu’en employant des remèdes simples, ou tout au plus combinés deux à deux, lorsque leurs propriétés auront été constatées séparément, qu’on pourra parvenir à des résultats
déterminés, en fixant d’ailleurs l’espèce particulière de manie qu’on cherche à guérir. C’est sous ce rapport que j’approuve l’association du quinquina avec l’opium, proposée par le docteur Feriar, contre la mélancolie avec une sorte d’atonie et un abattement extrême, ainsi que dans l’idiotisme accidentel qui succède au traitement trop actif de la manie... Le reproche fait justement aux médecins d’avoir une confiance aveugle dans un appareil fastidieux de médicaments, et dans la faiblesse de leurs moyens souvent illusoires, ne peut atteindre l’homme qui est au contraire très sobre dans leur usage, s’élève aux vrais principes de la science, et qui puise ses principales ressources dans l’ensemble de toutes les impressions physiques et morales propres à produire un changement favorable, après avoir d’ailleurs bien approfondi l’histoire de la marche et des diverses périodes de la maladie. »
Pinel est un des médecins qui ont le plus réagi contre les abus de la polypharmacie. C’est par là surtout qu’il se rattache à l’École de Stahl, l’ennemi juré des remèdes qui ne guérissent point. La polypharmacie dans la thérapeutique mentale avait souvent empêché la véritable observation. Comme la thérapeutique de Pinel est conforme à l’histoire naturelle des maladies, elle les suit dans leur évolution, et se modifie suivant les périodes.
Quelle est à présent la conduite à tenir dans la seconde et la troisième période de la manie? A la Salpêtrière, un local spécial est affecté aux aliénés qui sont au déclin de leur délire. « Il ne suffit point pour qu’elles y|soient transférées qu’on remarque par intervalles quelques moments lucides, et des retours de calme ; on exige encore un changement plus favorable, le : sentiment de sa
propre existence, une cessation de l’effervescence antérieure, un renouvellement des anciennes habitudes, et l’état précédent d’agitation ou de fureur remplacé par quelques absences momentanées : c’est aussi parfois une inquiétude vague qui s’exhale en mouvements irréguliers, en courses renouvelées sans aucun but particulier, en promenades sans ordre et sans suite. Dans cet état intermédiaire, ou plutôt dans cette marche progressive vers le rétablissement de la raison, ces infirmes d’entendement restent dans leurs loges, tour à tour debout ou assises, mais sans contrainte et avec toute la liberté des mouvements, à moins de quelque agitation passagère, par une cause accidentelle; elles se promènent sous les arbres, ou dans un enclos spacieux adjacent, et quelques-unes, en se rapprochant davantage de l’état de convalescence, partagent les travaux des filles de service, s’occupent à puiser de l’eau, à enlever les saletés des loges, à laver le pavé et à remplir d’autres fonctions plus ou moins actives ou pénibles. Vient-on à apercevoir dans quelques-unes de •ceslfemmes un retour des symptômes d’excitation, ou des apparences d’une rechute propres à, répandre le tumulte et le désordre autour d’elles, on y remédie aussitôt par des bains ou des boissons délayantes, et, si cet état vient à persévérer, on les fait passer de nouveau dans la cour du traitement ; si l’amélioration au contraire se soutient, et que le rétablissement de la raison se confirme de plus en plus, le temps d’épreuve est abrégé, et l’on augure dès lors un passage prochain au dortoir des convalescentes. Une expérience constante a appris combien, dans cet état de faiblesse de l’entendement, une. simple imprudence, une visite prématurée d’un parent^ d’un ami, ou bien
quelque nouvelle affligeante, peuvent produire quelquefois une émotion des plus vives, et ramener l’ancien égarement de la raison. » Faut-il remarquer que ces sages préceptes tirent leur grande valeur de la sanction de l’expérience? Pinel recommande de faire ce qui lui a réussi durant une longue pratique. Ce mathématicien profond obéit constamment à la méthode inductive, et il n’abuse pas même de la statistique ni des calculs des probabilités.
Le local destiné à la troisième division des aliénées, c’est-à-dire aux convalescentes, présente de vastes dortoirs isolés. «Le plus grand calme règne dans cet asile, et pour mieux l’assurer, on engage les convalescentes à travailler dans un vaste atelier, au tricot et à la couture, et l’on excite leur émulation par un léger salaire; un des principes fondamentaux est d’écarter de ce lieu tout sujet de mécontentement et d’aigreur, tout motif de chagrin et d’inquiétude : choix attentif des filles de service les plus douces et les plus actives, exactitude extrême dans l’heure des repas, aliments préparés avec soin, surveillance assidue pour éviter tout sujet de discussion et de trouble, attention constante de ramener dans la deuxième division les femmes d’un caractère indompté et acariâtre, ou celles qui sont sur le point de faire une rechute ; il faut aussi être toujours en garde contre les sorties prématurées. Une expérience constante apprend combien ces
divers objets doivent être surveillés avec soin.C’est un
signe de mauvais augure que le passage brusque d’un état de délire à une raison saine, puisque c’est là le caractère ordinaire d’une manie périodique, et le plus souvent incurable. Un état intermédiaire et un changement favorable qui s’opère par degrés annoncent un
rétablissement solide des facultés morales, pourvu que rien ne trouble cette tendance naturelle, et c’est là le motif des précautions sans nombre qu’on prend dans la division des convalescentes, et de la surveillance sévère qu’on exerce pour saisir aussitôt les moindres caractères d’une rechute qui se déclare, et pour appliquer les moyens d’en arrêter le développement ultérieur. Aussi a-t-on soin, dès que ces signes sont connus, de faire prendre des bains tièdes ou quelque douche légère, de prescrire des boissons mucilagineuses ou acidulées, de recourir à de légers évacuants, pour remédier à la constipation qui est alors ordinaire. Certaines circonstances peuvent aussi demander l’application des sangsues ou d’un épispastique, quelquefois aussi d’un léger calmant, lorsque l’excitation nerveuse est très marquée. C’est en général par des propos doux et consolants qu’on doit soutenir l’espoir, relever le courage, faire entrevoir la sortie prochaine de l’hospice, écarter enfin tout sujet réel de mécontentement et de discorde. »
Ce qu’il y a de plus notable dans ce passage, c’est la connaissance profonde de cette loi de l’habitude qui ne s’accommode point des changements trop brusques. L’inconvénient de rendre prématurément les aliénés à la vie sociale, même quand on les croit guéris, montre assez l’utilité de ces établissements intermédiaires qui devraient servir à consolider la convalescence.
Avec cette transition, beaucoup de récidives seraient évitées. Tel malade auquel on signe l’exeat, et il le faut souvent pour se conformer à la loi ou aux règlements de police, sera ramené à l’asile dans quelques mois, dans quelques semaines, en un état pire que le
premier. La prévoyance de Pinel n’abandonnait rien au hasard.
On doit donc agir avec une extrême prudence, pour le choix du moment opportun du renvoi des aliénés convalescents ; ceux-ci en effet offrent une extrême sensibilité qui les prédispose aux rechutes. « Une vive frayeur, un emportement de colère, un chagrin profond, la saison des chaleurs, quelque excès d’intempérance ou même lé passage brusque d’un état de détention et de contrainte à une liberté indépendante* peuvent produire en eux une commotion dont on ne serait point susceptible dans d’autres circonstances , et renouveler des accès de manie, lorsque l’habitude n’en a point été longtemps suspendue; c’est ainsi que les aliénés convalescents réclamés trop tôt par leur famille, retombent de nouveau, et sont ramenés à plusieurs reprises dans les hospices. »
L’étiologie habituelle des rechutes ne saurait être mieux exposée : sortie prématurée de l’hospice; précautions négligées pendant la convalescence; Pinel était par excellence l’homme prévoyant.
Telle est, brièvement résumée, l’œuvre de Pinel. Rompant avec des coutumes anciennes et barbares, il a fait considérer les aliénés comme des malades qu’on doit traiter et non pas Châtier. Lé premier, il a brisé leurs fers; il les a rendus à l’air, à la lumière^ Grâce à lui, ces cabanons infects, où croupissaient des malheureux, ont fait place à des loges proprës et salubres. Les malades confiés à ses soins et désormais traités suivant lés règles de la raison et les lois de l’humanité, furent (l’objet de sa sollicitude inquiète et vigilante pendant toute la durée de leur affection et de leur convalescence. C’est pour cela
qu’avec juste raison on l’a surnommé le bienfaiteur des aliénés. Jamais Esquirol, son élève le plus illustre et le plus chéri, ne parlait de lui sans dire : le grand Pinel.
Bien des travaux et des plus considérables ont été publiés depuis cette époque. La science mentale a changé de face pour ainsi dire; mais ne négligeons pas pour cela les écrits des vieux maîtres; édifiés au contraire sur ce qu’ils ont fait, nous n’en lirons qu’avec beaucoup plus de fruit ceux des auteurs contemporains.
En terminant cette étude, nous ne croyons pouvoir faire mieux que de rapporter l’appréciation suivante de Friedreich sur Pinel et son œuvre : «Les services de Pinel considéré comme réformateur de la méthode de traiter les aliénés, sont bien plus considérables, qu’au point de vue de la théorie même des maladies mentales. Il doit être regardé parmi les modernes comme le fondateur d’une méthode adéquate du traitement moral des fous, méthode déjà exposée plus tôt dans les écrits des Allemands, mais dont il fit le premier l’application. Il brisa les fers et les chaînes des aliénés, les traita avec humanité, fraternellement. Son influence s’étendit si loin que toute l’Europe rougit du traitement inhumain des aliénés. C’est ainsi qu’il fut le sauveur, non seulement de ceux qui se trouvaient internés dans les asiles dont il était le chef, mais encore de tous les autres qui, jusqu’à lui, avaient langui dans les chaînes. Après avoir donné séparément quelques mémoires, il écrivit enfin son ouvrage complet où se trouvent consignées toutes ses vues et ses opinions, et dont ce qui suit en particulier mérite d’être retenu. Il faut préalablement remarquer qu’il n’y a point lieu de s’inquiéter de l’épithète philosophique qui accom-
pagne le titre ; car Pinel lui-même, en maints passages de son livre, engage les médecins qui se livrent à l’étude de ces maladies, d’éviter les recherches philosophiques profondes, et il leur recommande sans cesse l’observation pure et fidèle. Lui-même leur donne excellemment l’exemple, en leur offrant une expérience et une thérapeutique épurées ayant pour base la connaissance de la nature et de l’homme, et c’est à bon droit qu’il mérite le jugement favorable qu’ont porté sur lui la plupart des critiques qui ont apprécié son ouvrage. »
Juste au fond, quant à l’ensemble, ce jugement est entaché de partialité au point de vue international. Que Pinel ait profité des auteurs anglais antérieurs et contemporains, qui voudrait le contester? Qu’il ait mis à contribution les Allemands, dont les écrits étaient bien moins répandus, il y a peu d’apparence. Pourquoi les Allemands s’empressaient-ils de traduire les ouvrages et opuscules anglais concernant la folie ? Peut-être parce que la littérature médicale allemande n’était pas riche dans l’espèce en dehors des thèses doctorales des universités, notamment de celles de Halle et de Gœttingue.'G’est beaucoup d’avoir reconnu que le vrai réformateur fut celui qui réalisa la réforme par sa propre initiative avec l’autorité qui vient de l’expérience, d’abord à Bicêtre, puis à la Salpêtrière. Pinel fut, à la lettre, le libérateur des fous, et nul n’a mieux mérité d’eux depuis Jean de Wier. Il est douteux que Pinel ait rien emprunté aux Allemands, tant au point de vue thérapeutique qu’à l’égard du régime intérieur des asiles. D’autres avaient signalé les abus et indiqué les réformes. Pinel eut la gloire de travailler avec fruit à la suppression des uns et à la réalisation des autres.