PÉRIODE HIPPOCRATIQUE
Hippocrate appartenait à une famille de poètes médecins, les Asclépiades, qui prétendaient descendre d’Esculape. Il naquit dans l’île de Cos, environ trente ans avant la guerre du Péloponèse, l’an 460 avant J.-C.
La philosophie, à cette époque, se divisait en deux grands systèmes opposés: l’un, représentéparDémocrite, continué plus tard par Épicure et chanté par Lucrèce ; l’autre, ayant pour représentants Socrate et Platon. Dans le premier de ces systèmes, la matière, considérée comme existant de toute éternité, se suffisait à elle-même ; elle était tout. Dans le second, au contraire, apparaît une
intelligence suprême qui donne l’existence et la vie aux éléments naturels et régit l’univers.
La doctrine d’Hippocrate a pour fondement la doctrine des quatre éléments, née vraisemblablement dans l’Inde et développée en Égypte. C’est d’elle que découlent les doctrines des qualités premières et des tempéraments. Les sectateurs de cette doctrine ramènent l’esprit au concret, c’est-à-dire à la considération des organes comme siège des maladies. La folie, pour le médecin de Cos, est une maladie du cerveau. « C’est par là que nous pensons, comprenons, voyons, entendons, que nous connaissons le laid et le beau, le mal et le bien, l’agréable et le désagréable. C’est encore par là que nous sommes fous, que nous délirons, que des craintes et des terreurs nous assiègent, soit la nuit, soit après la venue du jour, des songes, des erreurs inopportunes, des soucis sans motif. » Siège de la folie, le cerveau était aussi le siège de l’intelligence; il était l’interprète, le messager. « Les yeux, les oreilles, la langue, les mains, les pieds, agissent suivant que le cerveau a de la connaissance. »
Les écrits hippocratiques décrivent la phrénitis, la manie, la mélancolie et l’épilepsie. Sous le nom de phrénitis, on comprenait alors tous les délires aigus avec fièvre et. tremblement. Parmi les observations qui sont parvenues jusqu’à nous, les unes semblent se rapporter à des fièvres paludéennes, d’autres à des accès de delirium tremens, d’autres enfin à la folie puerpérale. Yoilà donc un nom générique qui désigne des espèces pathologiques distinctes. Les auteurs anciens regardaient la manie comme un délire violent aigu ou chronique ; sous le nom de mélancolie, ils comprenaient toute espèce de délire
triste chronique; l’épilepsie était considérée comme une punition infligée à l’homme par les dieux, d’où le nom de maladie sacrée. Hippocrate s’élève contre cette théorie superstitieuse : « La maladie sacrée ne me paraît avoir rien de plus divin, ni de plus sacré que les autres; la nature et la source en sont les mêmes ; c’est grâce sans doute à l’inexpérience, à l’attrait et à la puissance du merveilleux qu’on l’a regardée comme divine ; les fièvres quotidiennes, tierces et quartes ne me semblent à aucun titre moins sacrées. »
Remarquons que le caractère divin, exclu des maladies, se maintenait dans les éléments. L’air, par exemple, renfermait quelque chose de divin. Ge reste de superstition se retrouve dans les premières doctrines sur les épidémies.
Quel était le traitement de la folie ? La croyance aux divinités irritées fit naître l’idée des purifications et des sacrifices (cette étiologie et cette thérapeutique sont exposées dans le premier chant de l’Iliade. Apollon, outragé dans la personne de son. prêtre Chrysès, envoie la peste au camp des Grecs. Le fléau cesse à la suite d’un sacrifice à la divinité irritée). Les démons s’étant emparés du corps des malades, il fallait les en ; chasser pour amener la guérison. « A l’aide, de raisonnements appropriés, dit Hippocrate, les charlatans arrangèrent un traitement où tout était sûr pour eux, prescrivant des expiations et des incantations, défendant les bains et divers aliments peu convenables. Ces observances, il les imposent en vue du caractère divin du mal, se donnant l’air d’en savoir plus que les autres, et alléguant diverses causes, afin que si le malade guérit, la gloire en revienne
à leur habileté, et que s’il meurt ils aient des apologies toutes prêtes et puissent détourner d’eux la responsabilité du malheur et la jeter sur les dieux. » Cette conception atteste la puissance des prêtres attachés aux divinités médicales invoquées au début du Serment , un des plus anciens textes de la collection hippocratique. Les temples ouverts aux malades étaient situés dans des lieux salubres, environnés d’agréables perspectives. Tout s’y réunissait pour exercer sur l’esprit une impression puissante et efficace. Les mélancoliques se rendaient de préférence à Anticyre, ville de la Thessalie, assise au pied du mont Œta, sur le golfe Maliaque, où croissait une espèce d’ellébore alors très renommée. L’ellébore était un purgatif drastique. On appelait elléborisme l’ensemble des prescriptions observées dans l’administration de cette drogue médicinale. La tradition mythologique rapporte à Mélampe l’emploi de l’ellébore pour la guérison des filles de Prœtus.
Malgré les efforts d’Hippocrate pour déraciner les préjugés de son siècle, l’habitude des offrandes et des purifications persista. Les dieux ne cessèrent pas de faire concurrence aux médecins. La médecine sacerdotale, née de la superstition, cultivée dans les temples et dans les lieux sacrés, n’abdiqua jamais. Elle dura autant que la civilisation grecque.
Mais quel était le traitement clinique de la folie ? Hippocrate traitait la phrénitis comme les maladies aiguës où la fièvre est continue généralement. « Vous saignerez, recommande-t-il, dans les maladies aiguës, si l’affection paraît intense, si les malades sont dans la vigueur de l’âge, et s’ils conservent leur force. » Les aphorismes
contiennent cette règle générale : « Si vous croyez devoir mettre quelque chose en mouvement, faites-le au commencement de la maladie ; quand elle est à son summum, il vaut mieux rester en repos. » L’école hippocratique, à moins d’indications particulières, se faisait une loi de ne pas saigner au delà du quatrième jour. Les premiers jours étaient consacrés à observer la nature et la marche de la maladie.
Outre la saignée, d’autres moyens étaient prescrits ; il est dit dans le Traité des affections : « On emploiera la boisson que l’on voudra, à condition que le vin sera exclu ; on peut encore donner le vinaigre, le miel et l’eau. Il importe de faire des affusions chaudes et abondantes sur la tête ». On trouve enfin ce passage dans le troisième livre des Maladies : « Si le malade est en état, on purgera par le haut; sinon, on disposera le ventre inférieur de manière qu’il soit libre ; on humectera par les boissons. » Or les boissons en usage étaient l’hydromel, l’oxymel. Comme vomitif et comme purgatif, on employait de préférence l’ellébore et l’euphorbe.
Comment procédaient les anciens dans les cas difficiles et graves? Séquestrait-on les malades ? Rien ne prouve que la méthode de l’isolement fût appliquée. En général, c’était par les purgatifs qup l’on traitait la plupart des délires. Ce traitement pouvait émaner aussi bien de la doctrine des humeurs que de la croyance à la possession. Si l’ellébore était regardé comme le remède suprême et le spécifique de la folie, on n’en faisait pas une exclusive application, et d’autres plantes étaient utilisées pour le traitement; ainsi un passage du Traité des lieux semble établir que la mandragore était opposée comme médica-
ment spécial à la mélancolie suicide : « Aux gens tristes, malades et qui veulent s’étrangler, faites prendre le matin, en boisson, la racine de mandragore, à une dose moindre qu’il n’en faudrait pour causer du délire. » L’habitation des malades et le mode de leur coucher, quoique indiqués d’une manière générale, sont des points qui fixèrent l’attention des anciens, comme l’atteste suffisamment le livre de la Bienséance: « On considérera aussi ce qui concerne le coucher, soit quant à la saison, soit quant à l’espèce de coucher, les uns couchant dans des endroits élevés, les autres dans des endroits non élevés, d’autres dans des endroits souterrains et obscurs. On prendra garde aux bruits et aux odeurs. » Dans ce passage, comme dans la plupart de ceux qui concernent le traitement, on voit la préoccupation des circonstances extérieures, suivant la doctrine fondamentale du premier aphorisme. C’est à la médecine grecque qu’il faut faire remonter la doctrine des milieux ou des modificateurs externes : « Il faut, lit-on dans le livre des Semaines, empêcher la lumière de pénétrer trop vivement dans le logis des malades, ne pas encombrer leur chambre, ne point parler, les couvrir mollement et les tenir dans le repos le plus complet. »