‹ Philosophes contemporainsChapitre 28 sur 78 · INTRODUCTION (TAINE, RENAN · texte numérisé non relu

INTRODUCTION (TAINE, RENAN

vivons sous la domination des vieilles habitudes. Mais cela ne durera pas. Nous vivons — dit Renan en plusieurs endroits — de l'ombre d'une ombre ; de quoi vivra-t-on après nous ? Renan n'arriva pas à prendre vis-à-vis de cette question une position ferme et virile; il n'en sentit l'aiguillon que dans certains états d'âme.

Il y a notamment deux ouvrages de Renan qui ont de l'intérêt pour caractériser sa position philosophique pendant ses dernières années.

C'est au printemps de 1871, pendant le séjour qu'il fît à Versailles durant l'insurrection de la Commune, que Renan écrivit les Dialogues et fragments philosophiques, mais ils ne parurent qu'en 1876. Ils contiennent des entretiens entre « trois philosophes de l'école qui a pour principes fondamentaux le culte de l'idéal, la négation du surnaturel et la recherche de la réalité ». On y discute la question de savoir ce qu'est le but idéal de l'évolution du monde. Car il doit y avoir un but : l'univers ne peut être une simple suite de vagues, qui aboutissent à un néant. II ne faut pas chercher le but de l'évolution dans la grande masse d'êtres qui ont un minimum de jouissance et de culture, [mais en revanche un maximum de travail. Le but, dit Renan, doit être le gouvernement de la raison et seul un petit cercle peut y avoir part. La grande masse n'a pas d'autre importance que d'être le terrain sur lequel poussent les génies. Les hommes de génie — et les hommes intelligents qui savent les apprécier — sont le but final de l'histoire. Il est regrettable que l'ignorance de la grande foule soit la condition nécessaire pour arriver à cette fin, mais la nature ne se préoccupe pas de pareilles choses. On serait amené à la dégénérescence, à l'abaissement du niveau, si l'on voulait s'engager dans les voies de la démocratie; dans ce3 voies-là aucun dieu n'est créé. Démocratie et science sont des antipodes. L'évolution est caractérisée par ce fait que l'instinct se sépare de la réflexion, la religion et l'art de la science.

Renan voit ici quelque chose que le moyen âge avait déjà vu à sa manière. Il trouvait une vérité dans cet ordre moyenâgeux d'après lequel il y avait des hommes qui priaient pour ceux qui n'avaient pas le temps de prier. Les hommes de science

doivent être les prêtres des temps nouveaux. Manifestement se fait jour ici chez Renan un écho du prêtre, et cet écho — du moins pour un instant — lui fait trouver la paix dans cette solution du problème de la civilisation, qui, du reste, comme nous le verrons plus tard, fut enseignée presque à la même époque, avec une tout autre force, bien qu'avec plus d'inconséquence, par un écrivain allemand. Renan était d'avis que les savants, qui seraient le but de l'évolution, pouvaient fort bien aimer le peuple, de manière à lui faire agréer leur domination. C'est là ce que Nietzsche cherche à nier.

Quelques années avant sa mort, Renan publia une sorte de testament philosophique dans son Examen de conscience philosophique (1888) (Paru dans les « Feuilles détachées »). Nous trouvons au début de cet article quelques phrases qui sont caractéristiques pour Renan. « Le premier devoir de l'homme sincère, dit-il, est de ne pas influer sur ses propres opinions, de laisser la réalité se refléter en lui comme en la chambre noire du photographe et d'assister en spectateur aux batailles intérieures que se livrent les idées au fond de sa conscience... Devant ces modifications internes de notre rétine intellectuelle, nous devons rester passifs ». — Naturellement il est vrai que si nous voulons établir notre compte intellectuel, nous ne devons pas escompter, mais rechercher ce qui est réellement pensé en nous. Mais une tendance vers des fins déterminées contribue à la création de chacun des articles du compte, une tendance involontaire comme l'est aussi la direction qu'à chaque instant nous donnons à notre œil pour que ce qui attire l'attention puisse être saisi par la partie centrale de la rétine. C'est donc une illusion de croire que l'on est un spectateur purement passif devant ce qui se passe sur la rétine de l'esprit. Toute hypothèse scientifique, de même que toute conception de la vie, a le caractère d'un risque. Nous n'assistons aucunement eg spectateurs désintéressés au combat des idées fondamentales et des valeurs fondamentales. Si nous essayons de le faire, ce ne sera pas en tout cas avantageux pour la pensée.

Deux idées constituent le fond du testament philosophique de Renan. La première c'est qu'aussitôt que nous nous mouvons, soit beaucoup soit très peu, toutes les fois que nous bou-

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