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La philosophie dk la discontinuité

Taine et Fouillée, de même que Wundt et Ardigô, sont nettement des philosophes de la continuité. Leurs efforts tendent à trouver la plus grande synthèse possible de l'expérience et à compléter l'expérience de telle sorte que le principe de continuité soit maintenu aussi loin que possible. A l'opposé des essais de ce genre se trouvent une série d'efforts, qui s'appuient d'une part sur des raisons empiriques, et d'autre part sur des raisons morales, pour revendiquer l'importance de la discontinuité. Les aspirations de ce genre sont caractérisr tiques du courant idéaliste qui s'est manifesté au début du xx e siècle, alors que l'idéalisme régnant au début du xix° siècle était essentiellement une philosophie de la continuité. Dans la littérature philosophique française, la philosophie du discontinu se manifeste d'une manière particulièrement intéressante et énergique. On peut distinguer trois motifs différents qui sont déterminants pour la philosophie de la discontinuité. L'expé-

rience présente des diversités qualitatives que la spéculation e\ la théorie de l'évolution n'étaient pas parvenues à réduire. Le positivisme de Comte avait expressément reconnu l'abîme qui sépare les uns des autres les divers domaines de la nature. Pour Comte toute science nouvelle caractérisait un groupe spécial, irréductible de phénomènes. — De plus, môme dans chaque groupe particulier de phénomènes, la loi de causalité ne peut trouver qu'une confirmation incomplète. C'est pour cette raison que l'on revient à Hume et que l'on oppose son empirisme aux essais faits par Kant et par Pévolutionisme pour en venir à bout. — Enfin on se reporte à la conscience de l'initiative, du pouvoir que l'on a d'introduire par la pensée et par les actes quelque chose de nouveau dans le monde, et l'on accentue avec force l'importance morale de ce pouvoir. — Chez les deux penseurs que nous allons étudier comme représentants de la philosophie du discontinu, ces trois motifs agissent ensemble d'une manière différente.

Charles Renouvier est le Nestor de la philosophie contemporaine. Il est né en 1818 et il est encore actuellement (1901) un écrivain actif 25 . Élève de l'École polytechnique, il y reçut sa culture scientifique, et il fut dans sa jeunesse un zélé Saint-Simonien et un ardent républicain. Il a toujours vécu dans la vie privée et il a pourtant exercé, par ses œuvres et par la revue qu'il publia pendant un certain temps, une influence assez considérable. Tous ses écrits nous montrent un penseur énergique et riche en connaissances, et d'un caractère sérieux; pourtant, comme-bien d'autres philosophes français, c'est comme critique qu'il a sa force la plus grande. Au nom de la logique comme au nom de la morale, il part en guerre contre toute espèce de théorie delà continuité, qu'elle repose sur une mystique théologique, sur une spéculation métaphysique ou sur des hypothèses scientifiques. Son activité de critique et de penseur commença bien avant l'époque qui fait l'objet du présent livre. Mon histoire de la philosophie moderne, comme je l'ai déjà fait remarquer, contient ici une lacune

pour ce qui regarde la France contemporaine, lacune que je ne me vois pas encore ep état de combler. Je passe ici sur ses ouvrages antérieurs (dont les j>lus importants sont les Essais de antique générale, 1884-1869), et je m'arrête seulement à ses écrits du dernier quart de siècle. Pour s'orienter sur son point de vue, il est important d'étudier les ouvrages suivants : Classificationsystématique des doctrines philosophiques (1885), La nouvelle Monadologie (1901) et Les dilemmes de la métaphysique (1901) u ; outre ces livres il y a plusieurs articles importants dans L'année philosophique, éditée par Pillon, collaborateur et ami de Renouvier.

Renouvier a lui-même exposé la marche de son évolution, en insistant beaucoup sur ce fait, que tout système — en tant qu'œuvre d'un homme qui vit et pense dans des conditions intérieures et extérieures déterminées — est conditionné par des facteurs personnels qui ont de l'influence sur le point de vue qu'on choisit (voir l'article : Comment je suis arrivé à cette conclusion dans la seconde partie de son grand ouvrage sur la classification des systèmes philosophiques).

Dans sa jeunesse, ainsi que je l'ai déjà dit, il y eut une période où il était ardent socialiste de l'école de Saint-Simon, et en même temps ses études mathématiques le conduisirent à s'occuper du concept de l'infini. Ces deux voies le menèrent à une philosophie de la continuité : comme socialiste il insistait sur la solidarité aux dépens de l'individualité, et comme penseur il faisait disparaître toutes les diversités finies par des transitions infinies et par des processus incessamment continués. Mais sur ces deux points s'élevèrent en lui des doutes que vint nourrir l'élude passionnée de Descartes et de Kant. Il s'aperçut alors que tout essai pour construire un système susceptible de s'appliquer à l'ensemble de l'existence finit en des contradictions. En particulier la théorie des antinomies de Kant agit fortement sur lui, bien qu'il lui fût impossible de partager Fopinion.de Kant, que ni les antithèses ni les thèses ne peuvent être réfutées ; suivant lui les thèses qui affirment le caractère fini du monde auraient raison contre les antithèses qui en affirment l'infinité. Les contradictions, dans lesquelles la spéculation finit par se prendre, s'attachent non seulement aux

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tentatives purement philosophiques, mais encore à toute tentative théologique de concilier l'immutabilité de Dieu avec son activité créatrice, son infinité et sa prescience avec la liberté de l'homme. La pensée de Renouvier s'appuie non seulement sur un intérêt théorique, mais encore sur l'ambition de frayer le chemin à une réforme rationnelle des représentations religieuses. Petit à. petit Renouvier iut conduit à une forme particulière de philosophie critique à laquelle en France on a donné le nom de néocriticisme et que je |vais maintenant caractériser dans ses traits essentiels.

Les premiers principes de notre conception philosophique sont déterminés, selon Renouvier, par un choix entre les contradictions, devant lesquelles la pensée nous place. — Il faut donc choisir entre l'infini et le fini. Le concept de l'infini contient une contradiction, quand on comprend sous ce concept plus et autre chose que la possibilité où est la pensée d'aller toujours plus loin (par exemple, en ajoutant continuellement de nouvelles parties à l'image qu'a de l'espace mon imagination). En tant que réellement donné, le monde doit être fini, quoique notre expérience ne soit pas capable de l'embrasser. Les thèses de Kant ont raison contre ses antithèses. Ce choix introduit déjà une interruption dans la continuité ; car avec le concept de l'infini s'écroule aussi la possibilité de transitions infiniment nombreuses entre les phénomènes. Il suit de là encore que la loi de causalité ne peut avoir qu'une valeur restreinte. Renouvier se rattache ici à Hume et il affirme comme lui le caractère indémontrable de la loi de causalité. Il y a des commencements nouveaux susceptibles d'entrer en scène, des causes qui ne sont pas des effets. Et ceci est très important pour la morale, puisque ainsi est rendue possible la liberté de la volonté. La philosophie ne peut donc pas être une construction ; elle peut seulement nous enseigner ce qui se produit avant et après les commencements purs et quelle est la manière d'employer comme il faut la liberté. La liberté elle-même est une vérité première dans le monde de la connaissance ; elle est un postulat dont le déterministe même fait usage à proprement parler, quand, en vertu d'un choix, il prend la nécessité pour premier principe, — il y a seulement cette diffé-

rence entre lui et le philosophe de la liberté qu'en agissant ainsi il s'embarrasse dans une contradiction, tandis que le second l'évite 8T . — Renouvier incline ainsi vers une théorie de la connaissance nettement volontariste (ou « arbitraire »), — non seulement parce qu'il laisse libre le choix des principes, mais encore parce que le principe choisi par lui est celui de la liberté, de la discontinuité. Les contradictions et les difficultés auxquelles Renouvier se heurte ou qu'il rencontre dans l'histoire de la pensée ne sont pas pour lui un motif de renoncer à la pensée, non plus que de jouer avec les idées, mais elles le portent au contraire à rester fermement attaché par un acte de volonté à l'opinion qui lui paraît vraie, aussi bien logiquement que pratiquement. Il est nettement l'antipode de Renan. Sa guerre à la continuité, Renouvier ne la fait pas seulement par rapport à l'évotaltQn de l'individu, mais aussi relativement à l'évolution du genre. Il n'y a pas, soutientil, de loi historique absolument générale, mais de nombreuses lois qui s'appliquent chacune à une phase de l'histoire, chaque phase particulière étant inaugurée par un commencement nouveau, par un acte de liberté qui aurait pu avoir une tournure autre que celle qu'il a eue. Renouvier voit dans l'apparition des grands hommes des commencements nouveaux de ce genre et il combat la manière de voir qui regarde la formation de telles personnalités comme le produit d'une lente évolution de longue durée, car de cette manière leur pouvoir créateur deviendrait incompréhensible. Il aperçoit un grand danger dans la méthode historique qui regarde tout ce qui arrive en fait comme étant l'unique possible ; il faudrait alors considérer tout comme portant en soi sa justification. Il combat le romantisme qui a surtout contribué à introduire cette conception historique laquelle, sans avoir égard aux possibilités d'une évolution de sens tout à fait différent que nous trouvons à chaque point, réhabiliterait tout le passé. Dans son écrit intitulé Uchronie, L'Utopie dans l'histoire (1901), il cherchait à montrer que la civilisation antique n'aurait nullement eu besoin d'être ruinée de fond en comble pour être dégagée de la superstition et de la barbarie, et il esquissait le tableau d'une réformation de l'empire romain et delà religion antique, qui serait dans les

bornes du possible et qui nous aurait épargné le moyen âge. Par cette « histoire de la civilisation européenne, telle qu'elle n'a pas été, mais telle qu'elle aurait pu être », Renouvier veut fortifier la conscience de la liberté et la responsabilité, et s'opposer aux tendances réactionnaires qui s'appuient sur le culte de l'histoire.

Par sa critique du concept de l'infini et du principe de la continuité, Renouvier remarqua l'importance de la loi de la relation ou du principe de la relativité. Le concept de la relation devint alors pour lui le fondement de notre connaissance, le concept primordial qui se fait jour dans toutes les catégories, avec lesquelles travaille la connaissance. Ici il est d'accord avec William Hamilton qui le premier avait montré ce fait. Nous n'arrivons à toute connaissance que par l'intermédiaire des relations où sont les choses, et tout objet que nous connaissons nous apparaît aussi, par suite, comme un système de rapports. Le principe de la relativité est une méthode (la méthode des relations) qui résulte de la nature môme de notre conscience. La conscience même est une relation, mais elle se distingue de toutes les autres relations en ce qu'elle est une relation entre mon moi sujet et mon moi objet (relation de soi à soi), par suite une relation entre des membres identiques. Elle est ainsi le fondement de toutes les autres relations, qui ne deviennent claires qu'à la condition d'être ramenées à cette relation fondamentale. De la loi de la relation il suit que toute connaissance ne porte que sur des phénomènes, tout ce que nous pouvons connaître devant être représenté à la conscience et déterminé par ses lois. Nous connaissons les choses seulement à titre d'objets de la représentation. Si Ton veut dépasser les phénomènes, ce ne peut être qu'au moyen de postulats religieux. Mais les postulats, eux non plus, ne peuvent pas être mis au-dessus de la loi de la relation ; Dieu ne peut pas plus être infini que le monde. Mais au moyen du postulat nous dépassons pourtant le monde de l'expérience. — Dans sa jeunesse, Renouvier était porté à faire passer son républicanisme dans la théologie, et il pensait alors que le pluralisme (sous la forme religieuse du polythéisme) est une conséquence du relativisme. Plus tard il trouva cependant tant de cohésion

dans le monde, que le monothéisme lui parut nécessaire, bien qu'il ne pût pas tenir Dieu pour un être, infini. Il suit naturellement de la loi de la relation — tel était alors son avis — que l'on doit aboutir à une cause première, par suite, à une création, qui est le point où la pensée s'arrête (le point d'arrêt de la pensée). Sans quoi nous tomberions dans un processus sans fin qui ne nous donnerait aucune solution des énigmes. Renouvier est d'avis que beaucoup de penseurs confondent « le reculement indéfini des problèmes » avec leur solution réelle. Mais bien que de cette manière on aboutisse à une représentation d'une cause du monde qui est elle-même finie, — puisqu'on n'a atteint que le point où la pensée s'arrête définitivement — les recherches les plus subtiles sur l'origine de cette cause du monde demeureront sans résultat.

Le dernier choix, qui détermine les résultats de notre connaissance, a lieu entre les concepts de « chose » et de « personne », entre une conception du monde qui subordonne le personnel et le subjectif à l'impersonnel et à l'objectif, et une conception du monde qui conçoit tout par analogie avec le personnel. Il a fallu à la pensée humaine un long et grand travail pour arriver à cette manière de voir objective mise à la place des personnifications chaotiques des mythologies. Il a fallu mener à bonne fin l'idée de l'enchaînement régulier, objectif, qui constitue le postulat et l'objet du travail de l'être personnel. Mais le concept de l'objet (de la chose, de la nature, de la substance, de 1' « idée ») arrive alors facilement à dominer tellement la pensée qu'elle en oublie que ce qui est réel n'est donné comme phénomène qu'en qualité de son objet, et qu'elle ne s'aperçoit pas que l'on n'arrive à concevoir intelligiblement le monde qu'en faisant reposer sur nos expériences immédiates l'interprétation de l'enchaînement objectif. Par ces deux voies — la démonstration par la théorie de la connaissance de la priorité logique du sujet et l'interprétation métaphysique déjà nature appuyée sur l'analogie — Renouvier arrive à une théorie des monades qu'il expose pour la première fois dans son ouvrage intitulé : La Nouvelle Monadologie (1901) 28 . Sa conviction est que, après s'être assuré, par une science sévère eLméthodique, l'intelligence scientifique de l'enchaîne-

ment qu'il y a dans la nature, le temps est venu d'appliquer d'une façon nouvelle le concept de la personnalité à la conception du monde et que cette application peut se faire actuellement avec une plus grande critique et une conscience plus claire que dans les fantaisies mythologiques et les spéculations théologiques. Il s'appuie ici principalement sur le concept de la volonté. D'accord avec Hume sur ce point que la valeur objective du rapport de causalité ne saurait être démontrée, de sorte qu'il nous faut nous contenter d'indiquer sur le plus grand nombre de points possibles dans la nature une série invariable, il se sépare de lui par cette affirmation que le concept causal est inséparablement lié à la nature de notre conscience comme une des catégories avec lesquelles cette conscience doit travailler conformément à son essence. Il se sépare encore plus de Hume par sa théorie qui donne en définitive notre vouloir pour fondement dans notre conscience au concept de causalité. Nulle relation entre cause et effet n'est pour nouspénétrable, si nous ne pouvons pas l'interpréter comme quelque chose d'analogue à notre activité volontaire. Le concept de la volonté nous rend compréhensible le concept de la force, mais ne peut pas se ramener lui-même, pour être défini, à quelque chose de plus primitif encore. C'est à ce concept que doit s'arrêter la pensée — en vertu de la loi de relativité.

Partant de là, il semble aisé à Renouvier de concevoir comment prend naissance la vie psychique et comment le monde se développe. Les germes de la vie psychique — d'après la Monadalogie — doiventavoir été présents dès le début, de sorte qu'il n'ait pas fallu autre chose que des conditions favorables à leur développement. Pour expliquer l'origine du mal, il croit à une désharmonie survenue de très bonne heure, à une espèce de péché originel dans le monde des monades, auquel la divinité, qui est elle-même limitée et s'est limitée, n'aurait pas pu mettre obstacle. Dans ses représentations théologiques, il insiste surtout sur la nécessité de concevoir la divinité par Nanalogie avec l'homme, par conséquent comme finie et limitée. C'est la seule manière qui permette de s'attacher à une conception morale du monde, tandis que la théorie de l'infinité confond tous les contraires, même les contraires moraux.

Alors que plusieurs penseurs (Bruno, Bœhme, Spinoza), se réfugièrent dans l'idée de Pinfihi et l'embrassèrent avec enthousiasme, devant l'accroissement de la conception du monde que provoqua la théorie copernicienne, Renouvier recommande expressément, si l'on veut rester attaché au sens inconditionné des idées morales, de prendre l'homme comme centre de l'univers, ainsi que l'ont fait Aristote et la Bible : « l'anthropocentrisme est le point de vue moral de l'univers ». Le monde extérieur est placé bien au-dessus de nous en grandeur et en force physique. Mais peut-être notre terre posséderait-elle pourtant, au point de vue spirituel, par rapport au reste du monde, quelque chose de bien plus important, et, s'il s'agissait de puissance spirituelle, ce serait nous qui, par notre « supériorité d'agents intelligents », pourrions écraser l'univers, plutôt que l'inverse. La perfection consiste toujours en une limitation, et ce n'est donc jamais qu'une chimère que de s'éloigner de la vraie grandeur pour se perdre dans l'illimité du monde matériel. — Cette allusion à un passage bien connu de Pascal est caractéristique du point de vue de Renouvier et apparaît chez lui indéniablement liée à plus d'esprit de suite que la phrase correspondante chez Pascal. C'est en général un trait caractéristique de Renouvier que, môme là où il procède plus en mythologiste ou en théologien qu'en philosophe, il établit ses intuitions avec une logique rigoureuse et ne s'embarque dans aucune comparaison. En même temps, il a clairement conscience qu'il se meut dans le domaine des suppositions et des hypothèses hardies. « Je ne dogmatise pas, » dit-il, «je cherche au contraire à comprendre. Ce à quoi je vise réellement avec mes suppositions hardies, c'est à éclairer les possibilités sublimes... Quand il s'agit de découvrir des vérités qui dépassent l'expérience, ou mieux, qui doivent expliquer l'expérience même, l'hypothèse est, sans autre contrôle que celui de la logique et de la morale, l'unique issue du philosophe. S'il reste d'accord avec les lois de la raison pure, il a le droit de soutenir la vraisemblance des principes portant sur l'origine et sur la nature de notre monde, qui s'accordent avec la loi de son entendement et avec son sentiment delà vie. »

Il ne me reste plus à faire qu'une remarque critique particu-

Hère, mais sans aucun doute très forte, avant de quitter le patriarche de la philosophie actuelle. Il fait reposer l'hypothèse d'une cause première, et par conséquent toute sa philosophie religieuse particulière, sur la « loi de la relativité ». Cette loi, d'après lui, exige que nous mettions une limite à la régression continuelle de l'effet à la cause. Mais le membre auquel nous nous arrêtons devra marquer alors une limite de la loi de la relativité. Ce membre doit, sans doute, être en relation avec celui qui en est dérivé, mais il ne doit pas d'autre part être dérivé d'un autre, ce qui est cependant le cas de tous les membres antérieurs de la série. La loi de la relativité est donc supprimée quand nous sommes remontés jusqu'au premier membre. Ceci renferme une contradiction manifeste pour qui conçoit, comme le fait Renouvier, la loi de la relativité comme une loi nécessaire à notre pensée, profondément ancrée dans la nature même de notre conscience. La loi de la relativité exige qu'en chaque point nous disposions en série membre à membre, et, quand nous cessons de le faire, nous cessons aussi de comprendre. A ce titre, la loi de la relativité nous conduit à une théorie de l'infini, puisque nous ne pouvons juger en aucun point quelconque que nous ayons atteint un point de départ absolu. Renouvier a raison de dire que renvoyer à un processus infini ne nous fournit aucune explication. Mais la chose est telle que nous trouvant en présence d'une série qui peut se continuer indéfiniment en vertu de sa loi, nous ne pouvons arriver à comprendre que ce qui est compris dans la loi même w . On trouve ici chez Renouvier une tendance mystique qui prend la haute main sur son criticisme. Au lieu de se plonger dans la liaison interne des phénomènes, il faut se reposer dans un commencement premier, et le seul choix qu'il nous propose alors est celui-ci : Voulez-vous voir en ce premier commencement une « chose » ou une « personne » ? En vertu même de la loi de la relativité, la philosophie critique doit rejeter loin d'elle ce dilemme. La philosophie de la continuité, surtout quand on accentue le besoin de compréhension, conservera toujours un avantage sur la philosophie de la discontinuité.

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