Étude pathologique sur Nietzsche
et aux colorations somptueuses, au-dessus des occupations ordinaires des hommes dans les vallées — à ces hauteurs et « à distance », suivant ce qu'il nous dit lui-même, quelques-unes de ses idées les plus célèbres virent le jour.
Ce qui est particulier à Nietzsche, c'est que ses trois éducateurs agirent sur lui de la manière la plus décisive par la réaction qu'ils provoquèrent ou par l'effet de contraste qu'ils occasionnèrent. La maladie aiguisa sa volonté et la vaillance dans les maux fut sa principale vertu. Il connut de première source les douleurs de la vie, mais en même temps la force débordante de la vie qui lui permettait malgré tout de s'affirmer. Il ne put jamais plus échapper à l'éducation de la maladie, tandis qu'il put, du moins en apparence, se séparer de ses deux autres maîtres. Sa rupture avec celui de ses éducateurs qui vivait encore, Richard Wagner, fut douloureuse. Ce fut le pessimisme de Schopenhauer qui le fit s'éloigner de lui à un certain point de son évolution; ce qui l'éoarta de Wagner, c'est aussi bien le pessimisme de ce maître que l'attachement au christianisme moyenâgeux qu'il crut trouver* 2 dans le grand musicien, dont les faiblesses humaines se révélaient peu à peu à son regard perçant. Il avait admiré et aimé « Siegfried » ; déjà Wotan — le dieu pessimiste ! — lui avait causé de létonnement; il haït « Parsifal ». Primitivement il avait admiré l'art de Wagner qu'il qualifiait de « dionysien » ; plus tard il ne vit plus en lui qu'une manifestation de la décadence.
Quant on étudie la biographie de Nietzsche 43 , il est tout naturel qu'on cherche des événements de sa vie qui aient pu le mettre en contact avec le peuple, le grand tas, le « troupeau», comme il disait plus tard. On pourrait, en effet, s'attendre à ce qu'il ait eu des occasions nombreuses de voir les hommes s'agiter en grandes masses. On ne trouve que deux occasions de ce genre et toutes les deux firent naître en lui le mépris. La première fois il eut le spectacle d'étudiants allemands qui étaient ivres de bière. La seconde fois ce fut le public du théâtre de Bayreuth qui ne répondit pas à l'attente qu'il s'était faite de l'auditoire idéal, à l'occasion de la renaissance du grand art. — En revanche, Nietzsche n'a jamais eu l'occasion de vivre au milieu du peuple et de connaître ses efforts et sa faculté de développement et
d'organisation ; il est resté complètement étranger aux plus grands événements sociaux du xix 8 siècle.
On peut distinguer plusieurs périodes dans le cours de sa maladie. Son état de santé empira vers 1879, pour s'améliorer les années suivantes et s'aggraver ensuite en 1888. Il se produisit alors une catastrophe. Il envoya à plusieurs de ses connaissances des lettres qu'il signait tantôt « Dionysos », tantôt « le crucifié ». Un jour, à Turin, il tomba sans connaissance dans la rue. Un ami le conduisit à Bâle d'où plus tard il fut ramené dans son pays. Il vécut les dernières années de sa vie dans un état d'hébétement complet à Weimar, entouré des soins dévoués de ses proches. Il mourut le 25 août 1900. — Gomme il n'y eut pas d'autopsie, on ne put pas déterminer d'une manière absolument certaine la nature et le siège de sa maladie. La sœur de Nietzsche estime que l'usage immodéré du chloral fut la cause principale de sa dernière maladie.
Nietzsche était l'homme des contrastes. Le contraste qui est chez lui le plus frappant, celui qui marque son empreinte sur toutes ses occupations et qui fut fatal à sa vie et à sa valeur, c'est le contraste que présentent son enthousiasme élevé et son profond dégoût. Dans les circonstances normales, ces deux contraires forment des aspects différents d'un même état d'âme fondamental ; chez Nietzsche, ils étaient des puissances ennemies qui se disputaient l'empire de son esprit et de sa volonté. Cette lutte fut sa ruine. L'admiration de ce qui est grand et élevé, l'ardent désir qui le porte vers ces objets et le souhait de travailler pour eux, tel était bien le fond le plus intime de son âme ; mais l'antipathie à l'égard de ce qui est bas et faible et le mépris que ces choses lui causaient prirent le dessus et l'hypnotisèrent, et il s'ensuivit que la cause pour laquelle il voulait lutter céda la place à celle qu'il voulait combattre. Les dispositions « réactives » — que lui-même pourtant méprisait chez les autres — prirent chez lui de plus en plus la haute main. Il sentait lui-même le danger qui menaçait sa vie spirituelle. En 1874, il écrivait à M lle de Meysenbug: «Dans quel état serai-je après m'être débarrassé de tout ce qui se cache en moi de négation et d'indignation ; et pourtant je puis espérer que dans cinq années environ je ne serai pas loin de ce but magnifique. »
Cette espérance ne fut pas réalisée, même, après qu'il eût commencé à travailler à l'exposé positif de ses idées. L'année même qui précéda la catastrophe, il interrompit son travail suivi pour donner libre cours à ses antipathies, bien qu'auparavant il eut eu assez fréquemment l'occasion de les exhaler.
La place prépondérante que les antipathies occupent dans sa production forme non seulement contraste avec son enthousiasme, mais encore elle est en contradiction avec son caractère tout de bonté et de tendresse, tel qu'il se révélait dans l'intimité. Cela aussi il le sentait lui-même. Dans une lettre à M Ue de Meysenbug (1875) il disait : « Cet automne, j'ai résolu de commencer chaque journée en me demandant : Y a-t-ïl quelqu'un à qui tu pourrais aujourd'hui faire du bien ?. . . Par mes écrits, je cause de la peine à tant de gens que je devrais bien essayer de me rattraper en quelque façon. » Quelques années plus tard (1883) il écrit à Erwin Rohde qu'il sait bien que l'image que ses livres donnaient alors de lui [au moment où il soutenait la plus violente polémique dans son activité littéraire] ne s'accorde pas avec celle que son ami porte au fond de son cœur. 11 a réellement une « autre nature » [autre que celle qui se révélait à ce moment dans ses écrits] ; s'il n'avait eu que la « première », il y a déjà très longtemps qu'il aurait été ruiné !
La forte prédominance des antipathies n'est pas seulement en contradiction avec l'enthousiasme et avec l'amour, mais aussi avec l'optimisme que Nietzsche défendit si passionnément pendant ses dernières années. De plus en plus, et en termes exubérants, il demandait qu'on affirmât la vie, qu'on en reconnût la valeur. Mais comment pouvait-il le demander, si le monde est plein de dégoût et de misère, comme il le redisait toujours et comme il n'a jamais cessé de le dire ?
Les dispositions opposées ne purent jamais se réconcilier chez lui, ni sous la forme de beaucoup d'esprit, ni sous celle de la profonde mélancolie. On a dit de Shakespeare que son humour est l'expression de sa fidélité à la vie. Nietzsche ne fut pas capable de montrer ainsi sa fidélité ; peut-être cela venaitil de ce qu'il n'était ni nettement poète ni nettement penseur, et qu'ici également deux natures se combattaient en lui.Guyau qui vécut à la même époque et qui, sur tant de points, partagea
aussi ses pensées, trouva dans la mélancolie et dans l'éternel effort de la pensée l'équilibre harmonieux. Cette forme, elle aussi, fut refusée à Nietzsche. Il n'arriva pas à trouver une couleur dominante qui fondît en soi les tons opposés. Ses oscillations entre l'ivresse dionysienne et le désaccord dévorant le portèrent toujours plus près de la dissolution. On a le droit de chercher en cela un effet de la maladie. Il lutta bravement contre elle, car il était un homme de courage, un homme de volonté. Il sentait fortement « la véhémence des oscillations intérieures »; mais quand ses critiques le traitaient d' « excentrique», il disait avec fierté : « Ces messieurs qui n'ont aucune idée de mon centre, de la grande passion pour laquelle je vis, auront de la difficulté à voir où j'ai été jusqu'à présent en dehors de mon centre, où j'étais vraiment excentrique ». Il fit montre de sa vaillance dans le travail et dans la souffrance, dans l'insuccès et dans la solitude : « Aucune douleur n'a pu ni ne doit être capable de me faire porter un faux témoignage sur la vie telle qu'elle m'apparaît ». (D'une lettre de 1880). «Mon existence est un fardeau terrible ; je m'en serais débarrassé depuis longtemps, si je n'avais pas vu que c'était justement dans cet état de souffrance et de renoncement presque absolu que je faisais les observations et les expériences les plus instructives dans le domaine spirituel et moral , — cette joie avide de connaissance m'élève à des hauteurs où je suis victorieux de tous les martyres et de tous les désespoirs ». (D'une lettre de 1880). Et|plus tard il écrit un jour : « Que l'on y prenne garde : les années où ma vitalité descendit à son minimum furent celles où je cessai d'être pessimiste ».
Il n'avait peur que d'une chose: de la pitié. Elle l'avait effrayé alors qu'il était encore pessimiste, pendant son « éducation » schopenhauérienne. Cette crainte, qui est si étonnamment opposée à sa bravoure, trouve en partie son explication dans l'endurcissement voulu de Nietzsche, mais elle est aussi en rapport avec son âme faible pour qui la pitié pouvait devenir une tentation. Ce qu'il entend tout d'abord par pitié, c'est la forme passive, sentimentale de la compassion, qui est déprimante aussi bien pour celui qui l'éprouve que pour l'objet delà pitié. A la fin la pitié lui paraît être le dernier péché grave que
Ton puisse encore commettre, quand tous les autres sont devenus impossibles. L'influence hypnotique qu'exercèrent sur Nietzsche ses antipathies se manifeste encore ici. Il finit par trouver l'air vicié dans toute l'Europe, partout où il voyageait ou résidait.
La forme littéraire adoptée par Nietzsche fut déterminée par son tempérament et par son état maladif. Il sentait le besoin de concentration, et il y a dans sa production certaines idées positives fondamentales qu'il s'efforça de mettre complètement à jour. Mais il n'était pas en état de subordonner l'impression prédominante du moment aux exigences de l'idée maîtresse et de l'impression dominante. Il n'avait pas à sa disposition le pouvoir de se limiter qui fait les maîtres. De là provient le désaccord de ses pensées ; l'ivresse d'un moment ne correspond pas à celle de l'autre. L'aphorisme devint sa forme préférée, chaque aphorisme pris à part fait arriver un point de vue à son expression complète et souvent frappante, pour céder ensuite la place à d'autres aphorismes qui disent facilement tout le contraire. Le vrai travail de la pensée n'est jamais accompli. C'est avec raison qu'on a dit de la forme de l'aphorisme qu'elle est dangereuse pour Nietzsche. 11 y est venu, en partie par esprit d'imitation des anciens écrivains français, surtout de La Rochefoucauld, si haut placé dans son admiration, en partie en raison de son peu de santé qui lui rendait impossible tout travailsuivi. Il produisait en sepromenant, et il écrivait ses pensées sous forme détachée ; d'autres devaient les rédiger ensuite. « Je griffonnais quelque chose sur une feuille, en marchant de côté et d'autre ; je n'écrivais rien au bureau ; des amis déchiffraient mes griffonnages. » (Lettre à Eiser, 1880). La popularité dont jouit Nietzsche, c'est en grande partie à cette forme qu'il la doit ; il est si facile en effet de faire au moins une « connaissance sommaire » avec ses livres. Il dit lui-même d'une de ses œuvres composée sous cette forme : « Un livre comme celui-ci n'est pas fait pour être lu entièrement d'un seul coup; ni à haute voix, mais pour être ouvert fréquemment, surtout en promenade et en voyage. » («Aurore», aphor. 454). Il n'est pas facile, ainsi qu'il l'a dit, de trouver son véritable centre ; mais sa propre^ forme d'exposition l'a
rendu encore plus difficile que cela ne l'aurait été en soi et par
soi.
b) Les écrits de Nietzsche.
Avec le tempérament discordant et oscillant de Nietzsche, on ne peut pas, pour classer ses écrits, s'en tenir simplement à leur ordre chronologique, mais il faut au contraire les partager en groupes que nous aurons à caractériser par les relations différentes qui existent entre les idées maîtresses qui prédominent au fond chez lui.
1. Premier groupe. — Le problème est posé et la solution définitive indiquée. Le caractère propre de ce premier groupe, c'est la base historique de la position des problèmes, que Nietzsche emprunte à ses études philologiques. Il s'appuie ici sur la sociologie, tandis que Guyau s'appuie essentiellement sur la biologie. La naissance de la tragédie (1872) n'est pas seulement le premier écrit important de Nietzsche, mais peutêtre aussi à la fois — pour ce qui regarde la réelle position du problème — le plus important de tous ses écrits. Sa grande idée d'une nouvelle détermination des valeurs de la vie apparaît déjà dans ce livre. Dans un de ses derniers écrits, Le Crépuscule des idoles, il dit lui-même : « La Naissance de la tragédie fut ma première transposition de toutes les valeurs. » La conception tragico-pathétique de la vie, symbolisée par Dionysos et par Apollon, est posée comme l'antithèse de l'optimisme intellectuel représenté par Socrate. Les rapports existant entre la science, l'art et la vie sont personnifiés dans ces trois figures, et Dionysos occupe la place la plus élevée, bien que l'élément appollinien, qui informe et limite, y soit mieux reconnu que dans les œuvres postérieures.
Le point de vue ainsi acquis est appliqué, dans les Considérations inactuelles (1873-1876), à la culture intellectuelle allemande de l'époque. La première des quatre considérations contient une critique pénétrante de Strauss, la seconde une polémique contre la trop grande estime où l'on tient la méthode historique, la troisième et la quatrième glorifient Schopenhauer et Wagner en qualité de grands éducateurs,
HdrrDiMG. — Philosophes. 10
Les personnalités aux ardentes aspirations, aux sentiments tragiques y sont opposées au penseur satisfait de lui-même à cause de ses résultats critiques, et à la manière purement objective de s'occuper du passé. Nietzsche crut plus tard qu'il avait attribué son propre état d'âme plein d'espérance à Schopenhauer et à Wagner, qui étaient en réalité des décadents, et dans le reste de sa production il ne cessa jamais de réagir contre son admiration précédente. 11 brûle ce qu'il a adoré, et il rallume toujours le bûcher.
Dans ce premier groupe — outre le rapport essentiel entre la science, l'art et la vie — se font encore jour d'autres grandes idées de Nietzsche : son aristocratisme radical, qui voit dans les grands hommes le but poursuivi par l'histoire, et le dualisme social entre les maîtres et les esclaves, qui est étroitement lié à l'idée précédente.
2. Deuxième groupe. — Ici ressortent davantage les contradictions qui existent dans la suite des idées dé Nietzsche, en même temps que sa contradiction à d'autres points de vue. Ce qui est surtout important ici, c'est sa rupture avec Schopenhauer et avec Wagner. Nietzsche parle plus tard d'une cure antiromantique à laquelle il se soumit parce qu'il souffrait de la maladie très dangereuse du romantisme. Il fallait défendre la vie contre les conclusions qu'on aimait à tirer de la douleur, de l'illusion et de l'isolement. Il veut certainement ici dire la même chose que dans une lettre de l'année 1883, où il parle d'un long et pénible ascétisme mental auquel il se soumet depuis six ans. Cette cure ou cet ascétisme consistait en des études réalistes. Il fit connaissance avec les sciences naturelles, avec l'ancienne philosophie française et la philosophie anglaise contemporaine. Ainsi vint prendre place dans la suite de ses idées un nouvel élément qui ne se laissa pas facilement concilier avec les éléments déjà présents, et qui fut l'occasion d'une nouvelle polémique et d'une réaction nouvelle. C'est à ce moment-là qu'il commença à employer la forme de l'aphorisme, et il lui fut dès lors impossible de s'en affranchir. La domination de l'aphorisme devait naturellement devenir de plus en plus forte, à mesure que les tendances, les sympathies
et les antipathies différentes se manifestaient chez lui plus nombreuses et demandaient à s'exprimer.
Mais la cure qu'il fit ici ne fut pas seulement une cure passagère. Le problème moral prit plus nettement le dessus chez lui, se présentant comme une forme spéciale du problème général de la culture posé dans les premiers écrits. Un doute raisonné surgit en lui, portant sur les suppositions morales (« déterminations de valeur ») regardées jusqu'ici comme valables dans la vie et dans la pensée. « Je commençai à enterrer ma confiance en la morale. » (Préface A 1 Aurore, de 1886.)
De cette période sont les écrits Humain, par trop humain (1878-1880), Aurore (1881); La gaie science (1882).
Vers la fin de « La gaie science » se trouve pour la première fois une idée qui joua pour Nietzsche un grand rôle dans ses dernières années, l'idée que l'évolution de l'existence est rythmique, de sorte que ce qui est arrivé une fois se reproduira dans une période suivante de la môme manière et dans tous ses détails. En même temps se mit à surgir la figure de Zarathoustra, le grand prophète de l'affirmation de la vie, qui descend vers les hommes pour leur annoncer que la vie est belle, qu'on peut et qu'on doit en vouloir le recommencement {La gaie science, Aphor. 341-342). Peu de temps après Nietzsche composa la première partie de son Zarathoustra. Il écrit à un ami (juin 1883) : « Ce qui me reste encore de vie (très peu, je crois !) doit être désormais entièrement consacré à exprimer les raisons qui m'ont fait m'attacher à la vie en général. Le temps du silence est passé : mon « Zarathoustra », qui te sera envoyé une de ces semaines, te montrera, j'espère, vers quels sommets ma volonté a pris son essor. Ne te laisse pas prendre à la forme légendaire de ce petit livre : derrière tous ces mots simples ou rares se cache mon plus grand sérieux et toute ma philosophie ». — Je ne comprends pas pourquoi Môbius a pu croire que c'est à cet endroit de « La gaie science », que la maladie de Nietzsche a commencé à attaquer sa vie intellectuelle, après avoir auparavant ébranlé sa vie sentimentale. La figure de Zarathoustra occupait Nietzsche depuis sa jeunesse, et d'ailleurs elle est préparée par la figure de Dionysos dans la <c Naissance de la tragédie ». L'idée du retour de toutes les
choses, Nietzsche la doit à ses études grecques, car on la trouve chez les pythagoriciens et chez les stoïciens : maintenant elle lui paraît tout naturellement être la pierre de touche qui montre combien grand est le besoin de l'affirmation de la vie. On pourra trouver cette idée bizarre ; mais à cette époque précisément, elle est psychologiquement intelligible chez Nietzsche. Il dit lui-même dans une note autobiographique : « Le fond même de « Zarathoustra », l'idée du retour éternel, cette formule du consentement, la plus haute qu'on puisse atteindre, est du mois d'août de l'an 1881 ; elle est couchée sur une feuille avec cette inscription : 6 000 pieds au delà de l'homme et du temps ! Je me promenais ce jour-là au bord du lac de Silvaplana; à travers bois ; je m'arrêtai près d'un bloc puissant qui se dresse en forme de pyramide à peu de distance de Surlei. C'est là que cette idée me vint. »
Le livre même de « Zarathoustra » ne peut pas être classé dans ce groupe. Nietzsche en interrompit plusieurs fois la composition par suite du besoin qu'il éprouvait de donner de l'air à ses sentiments de polémique et d'antipathie par de nouveaux aphorismes. Il ne réussit pas à exprimer complètement « son grand sérieux et toute sa philosophie. » Par delà le bien et le mal (1886) devait être un commentaire du « Zarathoustra» (qui n'était pas encore achevé, — et qui ne le fut jamais). Mais c'est un commentaire qui suppose que l'on comprend le livre qu'il doit commenter, le livre inachevé. Dans une lettre (d'octobre 1886) Nietzsche écrit : « T'es-tu occupé de mon « Par delà? » C'est une sorte de commentaire de mon « Zarathoustra ». Mais il faudrait bien comprendre, jusqu'à quel point il est un commentaire par rapport à « Zarathoustra »! — On ne peut pas s'empêcher de se demander combien de ceux qui se sont mis à vivre « par delà le bien et le mal » en se croyant de bons nietzschéens se sont réellement conformés à cette exigence posée par leur maître. Il est vrai que la tâche qui leur est assignée n'est pas une tâche facile. Et c'est une forme nouvelle de la tragédie dans la vie et dans la pensée de Nietzsche, qu'il ait écrit des commentaires pour des œuvres qu'il n'a pas achevées, des commentaires qui pourtant auraient besoin des œuvres elles-mêmes en tant que
commentaires! — La Généalogie de la morale (1887) devait à son tour être un complément de « Par delà ». Nietzsche y essaie de fonder historiquement le dualisme social qui occupe si nettement le premier plan dans ses écrits aphoristiques.
Dans ces deux livres se font clairement jour la théorie de l'insurrection des esclaves dans la morale et celle de la nécessité d'une création absolument nouvelle de valeurs, bien que Nietzsche les ramène à son « Humain, par trop humain » et les fasse dater de son séjour dans PItalic du Sud, en 1876. Ces deux idées sont celles grâce auxquelles Nietzsche a fait le plus sensation dans le public. Ici se manifeste l'ardent désir de ' Nietzsche de se sentir loin de la foule, dans le « Pathos de la distance », et sa morale des castes s'exprime sous la forme la plus lourde. Mais il faut bien observer que ces deux écrits ne sont que des fragments d'un grand ouvrage dont Nietzsche avait conçu le plan dès 1881 , et que, par conséquent, ils ne peuvent pas être regardés comme le dernier mot de Nietzsche. Les sentiments qu'il y fait voir sont précisément en définitive en contradiction très nette avec ses aspirations les plus profondes, et cette contradiction, il la sentait parfois lui-même. — M me Elisabeth Fôrster-Nietzsche vient de donner, dans la préface du tome XV des œuvres de Nietzsche, des renseignements sur l'enchaînement de sa production littéraire de 1881 à 1888 et surtout sur la relation des différentes œuvres à l'œuvre maîtresse et à son terme positif. On peut y voir aussi qu'une série d'écrits de violente polémique, parus durant sa dernière année de santé (1888), sont également des fragments de ce grand ouvrage. Tels, par exemple : Le cas Wagner, Le crépuscule des idoles, Nietzsche contre Wagner et L'Antéchrist.
3. Troisième groupe. — Ce fut un travail accablant pour Nietzsche que d'exprimer dans une si grande mesure ses antipathies et ses impressions polémiques. Sur le point même d'achever son grand ouvrage, on le voit interrompre son travail pour se hâter fiévreusement d'expédier ses protestations. Et cependant l'homme qui voulait entreprendre une interversion des valeurs (même de toutes les valeurs !) devait avoir à cœur de s'expliquer à lui-même et aux autres sur quelle base
et d'après quelle règle cette interversion des valeurs aurait lieu. Or cette base, Nietzsche Ta bien cherchée, quoiqu'il ne soit pas arrivé à l'exposer complètement. Mais il ne vit pas clairement que l'aristocratisme radical et le dualisme social, dont il s'était fait le prophète dans ses écrits et auxquels il devait ses plus grands triomphes littéraires, étaient en contradiction insoluble avec son idée maîtresse, avec sa valeur fondamentale : la force, la santé et le bonheur de la vie. — En deux ouvrages inachevés il travailla à développer cette idée maîtresse et à la donner comme la dernière mesure de la valeur. Un de ces ouvrages est : Ainsi parla Zarathoustra, Un livre pour tous et pour personne, dont quatre parties parurent de 1883 à 1886. A ces quatre parties se rattache essentiellement le plan tout à fait important d'une partie finale qui est imprimée dans le tome XII des œuvres (p. 321). L'autre ouvrage, qui devait exprimer sous une forme plus philosophique ce qu'exprimait « Zarathoustra » sous une forme poétique, est La Volonté de puissance, Essai d'une transvaluation de toutes les valeurs ; il n'existe qu'en fragments qui sont parus actuellement dans le tome XV des œuvres. Il devait avoir la même conclusion que « Zarathoustra », puisque le titre du dernier livre était déjà fixé : « Dionysos. Philosophie du retour éternel. » — Mais Nietzsche s'était tellement épuisé par ses antipathies qu'il manqua de force à ce moment-là fpour trouver des images et des idées qui auraient donné une forme à son idéal positif. Il avait surtout tellement perdu l'habitude de toute pensée bien suivie et il se méfiait à un tel point de cette façon de penser, ainsi que de toute forme déterminée en général, qu'Apollon était finalement aussi incapable que Socrate d'exprimer ce que pensait Dionysos. Dans son extase Dionysos se déchirait lui-même.
c) Point de départ dans Vhistoire de la civilisation-
Nietzsche voulait une nouvelle Renaissance, et, comme la Renaissance italienne, il commença parfaire l'éloge des Grecs. Sur ce terrain ses goûts philologiques et philosophiques concordaient bien. Après avoir obtenu, tout jeune encore,