INTRODUCTION
Mon exposé de l'histoire de la philosophie moderne s'arrête aux environs de 1880. Plusieurs raisons me firent choisir cette année pour limite. D'abord,- à cette époque, on était arrivé en quelque sorte à clore provisoirement les débats qu'avaient motivés les deux grands courants de pensée du xix^ siècle, le romantisme et le positivisme, et l'influence réciproque qu'ils avaient exercée l'un sur l'autre avait pris fin pour le moment. Ils avaient tous les deux développé leurs conséquences et trouvé partiellement leurs correctifs. Les points de vue caractéristiques de Lotze et de Spencer et la pliilosophie critique regagnant du terrain avaient fourni des haltes provisoires. Et à côté s'étaient fait jour des tendances incontestablement nouvelles, mais qui n'avaient pas encore revêtu la forme de courants clairs et caractéristiques. En second lieu, pour exposer et pour apprécier des courants de pensée immédiatement contemporains, on est soumis à de tout autres conditions que pour traiter d'œuvrcs philosophiques qui sont historiquement achevées. On ne peut pas aussi facilement avoir recours à des éclaircissemenls psychologiques ou biographiques, et cependant, dans les choses philosophiques, à cause de l'intime influence que la pensée et la personnalité exercent l'une sur l'autre, des éclaircissements de ce genre sont bien quelquefois nécessaires. La méthode d'exposition doit par conséquent différer de celle qu'on emploie quand il s'agit de courants appartenant plus décidément au passé. En dernier lieu, mes propres travaux philosophiques plus indépendants commencèrent à peu près
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vers cette année 1880; cela aussi contribue à faire qu'il me semble moins facile de prendre vis-à-vis des travaux des autres, parus depuis lors, une position objective.
Si donc j'essaie de caractériser les tendances philosophiques du dernier quart de siècle qui me paraissent les plus importantes, je me rends parfaitement compte qu'ici le facteur personnel se fera plus sentir que dans l'ouvrage précédent. 11 s'affirmera aussi bien dans le choix des auteurs que dans l'exposé et dans l'appréciation des systèmes . C'est pour cette raison que je fais paraître ce livre sous une forme indépendante au lieu de le donner tout simplement comme la troisième partie de V Histoire de la philosophie moderne.
Pour indiquer de prime abord une particularité des essais philosophiques les plus récents, je dois dire qu'ils sont encore plus difficiles à classifîer que la philosophie des époques antérieures. Plus on approfondit l'étude de la philosophie et plus on voit à quel point sont insuffisantes les rubriques habituelles, les nombreuses étiquettes en isme. La pensée, comme l'existence, a une trop grande complexité de nature et d'effets pour que soit possible une telle classification extérieure. Ce que l'on voit surtout à chaque instant, c'est que tout mouvement philosophique est aussi bien un travail de pensée qu'un signe du temps. La philosophie est tout autant discussion de problème que symptôme, et de nos jours elle présente sous une forme bien marquée ce double caractère. D'une part la vie s'offre à nous sous des aspects toujours plus variés, avec une profondeur et une multiplicité toujours plus grandes, et d'un autre côté on remarque de plus en plus que toute pensée subit l'influence et le retentissement de facteurs subjectifs. Sous ces deux, points de vue — qu'on pourrait appeler le côté objectif et le côté subjectif de la philosophie — la pensée philosophique du temps présent prend une attitude plus fortement accentuée que celle des époques antérieures. Avec plus de force qu'auparavant on insiste sur la nécessité de l'observation, de l'analyse, de la critique, de l'enchaînement objectif, et plus fortement qu'autrefois on appuie sur le choix subjectif des points de vue et des points de départ ainsi que des idées terminales. Pourtant (et c'est peut-être là ce qu'il y a de plus
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caractéristique) on ne croit pas, à proprement parier, qu'on se trouve ici en présence d'une opposition inconciliable ; on est plutôt intimement persuadé que les deux courants de pensée, le courant objectif et le mouvement subjectif, finiront un jour
par coïncider.
Ceux qui s'adonnent à la philosophie sont dirigés dans leurs recherches tantôt par des raisons plus objectives, tantôt par des motifs plus subjectifs. Wilhelm Wundt et Ernst Mach sont allés des sciences de la nature à la philosophie, et même des physiciens comme Clerk Maxwell et Heinrich Hertz, qui veulent demeurer dans les limites de leur domaine, sentent cependant le besoin d'analyser les premiers axiomes qu'ils se donnent pour base et entrent par là en contact avec la philosophie. Roberto Ardigô est parti de la théologie catholique pour arriver à la philosophie critique des positivistes, et cela sans rupture aiguë, mais de telle façon qu'un travail intellectuel de longue durée l'a conduit, sans qu'il le remarquât, aune position positiviste qui lui est propre. Friedrich Nietzsche débute comme philosophe et comme historien de la civilisation ; mais le problème de la civilisation, tel qu'il se posait déjà devant lui dans un cadre historique étroit, suscite en lui un travail intellectuel passionné qui le conduit, par une critique et par une polémique violentes, aune construction idéale où l'imagination et le sentiment collaborent avec la pensée.Pour William James, dontles premières études furent tournées du côté de la médecine, c'est l'intérêt psychologique qui forme le point de départ de sa philosophie, notamment l'intérêt pour les phénomènes psychiques qui sont en relation avec la volonté, la foi et l'espérance, et c'est pour cela que la psychologie de la religion devait surtout l'intéresser. Chez des hommes tels que F.-H. Bradley, Richard Avenarius, Jean-Marie Guyau et Rudoph Euckenle penchant à philosopher semble s'être éveillé d'une manière plus directe, bien qu'il revête chez eux des formes individuellement diverses. — A dire vrai, nous philosophons tous, quoiqu*en raison des différentes conditions internes et externes, il n'y ait qu'un petit nombre d'individus chez qui se réalise un travail intellectuel bien enchaîné. « Sur cent rêveurs, un seul devient penseur. » On peut faire une division des plus importants ouvrages