LA PHILOSOPHIE ÉVOLUTIONNISTE DE FOUILLÉE
mémoire avant toutes choses ce qui ofïre de l'intérêt pratique. Pas à pas l'intérêt s'accroît — concurremment avec l'expérience — et dépasse le momentané et l'immédiat. C'est ainsi que se sont formés môme les principes logiques abstraits. Toute pensée ou toute idée caractérise une direction plus ou moins consciente de notre vie, qui est effort ou perception sensible. Ici se manifeste une grande continuité entre tous les processus psychiques. Tout état de conscience peut s'appeler idée, en tant que consistant dans un discernement, et force, en tant que consistant en une préférence.
L'éthique de Fouillée est étroitement liée à sa psychologie. Il fait ressortir notamment qu'il ne m'est pas possible de prendre conscience de moi-même sans avoir conscience des autres êtres : je conçois ces êtres par analogie avec moi-même, et moi-môme par rapport à eux. Par cette relativité de notre conception, une solidarité et une tendance altruiste sont déjà données. 11 m'est déjà impossible, du point de vue purement intellectuel, de faire de moi-même l'être unique. Les limites tracées à l'orgueil individuel fixent aussi des bornes à Tégoïsme pratique. Ici encore, nous avons une idée qui est à la fois une force, puisqu'elle ne fait qu'un avec une tendance involontaire qui — une fois devenue consciente — se présente à titre d'impératif. L'idéal consiste à s'éloigner du courant où se meut involontairement notre penchant, et (en raison de la liaison qui existe entre la relativité et la solidarité) il prend la forme de l'idée d'un règne de la liberté, de l'égalité et de la justice. — Fouillée n'a pas encore jusqu'ici développé cette façon de concevoir l'éthique, dans un traité bien enchaîné, encore qu'il l'ait posée en différents endroits de ses écrits. Elle sert de base à un travail surtout critique qui présente un grand intérêt pour l'histoire de la morale contemporaine [Critique des systèmes de morale contemporains, 1893).
Dans sa philosophie générale. Fouillée insiste surtout sur ceci : qu'il n'y a aucune raison d'expliquer l'existence uniquement d'après les phénomènes les plus élémentaires, ou suivant les points de vue les plus abstraits. C'est ce dont le matérialisme se rend coupable quand il ramène tout au mouvement. Le mouvement n'est que le point de vue sur la réalité, qui s'ap-
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TO FOUITXl^.R ET L.\ PHILOSOPHIE* FRANÇAISE
puie sur les sensations visuelles et tactiles. L'idéalisme commet la même faute, quand il ramène tout à l'idée; l'idée n'est pas moins une abstraction que le mouvement. Les sciences particulières sont généralement portées à faire de leurs points de vue l'unique expression de la réalité. Mais tout point de vue spécial n'a qu'un côté. Une philosophie doit concevoir la réalité comme un tout dans lequel les points de vue particuliers ont, chacun pour soi, leur justification et leur importance. Or comme l'existence psychique est la seule réalité immédiatement donnée que nous connaissions, on est fondé à interpréter l'existence, dans son ensemble, par analogie avec elle. Depuis Kant on a trop souvent conçu la pensée comme nous séparant de la réalité, au lieu de la concevoir comme une chose qui nous relie à la réalité et qui est eHe-mème une sorte de réalité. Mais la métaphysique a dû apprendre à se fonder sur îa seule expérience immédiate que nous ayons. Cette expérience : on craint la douleur, est plus immédiate que celle-ci : un choc donne naissance au mouvement. — Fouillée a surtout développé ses idées métaphysiques dans L'avenir de la métaphysique (:iS^d).
Toute métaphysique est hypothétique et se base sur l'analogie. Elle est une expansion très haute qui sort du besoin propre à la vie personnelle de se trouver en unité avec la vie universelle. Cette vie universelle, on la conçoit comme un grand tout, comme un ensemble de forces agissant en commun. Il n'y a donc pas que des analogies psychologiques, mais aussi des analogies sociologiques avec le fondement des idées métaphysiques. Le mot « Dieu » — qui est toujours plus ou moins l'expression d'une représentation empruntée aux rapports humains — désigne la raison la plus intime et le penchant le plus intime de l'universelle société des choses (des Daseins), Mais ici nous ne pouvons pas aller au delà d'un schéma hypothétique. La synthèse dernière que tente notre pensée ne peut nullement être conçue par nous d'une manière aussi positive qu'une liaison spéciale entre des phénomènes dont nous avons une connaissance précise et définitive. Nous n'avons pas besoin d'introduire, avec les Kantiens, de nouveaux dogmes au nom de la morale ; inversement les idées arrêtées ne sont pas