Le problème psychologique
Il faut laisser à l'histoire de la psychologie le soin de montrer l'importance de Wundt pour la méthodologie et l'organisation de cette science. Wundt apparaît ici comme le chercheur le plus important après Fechner, le vrai créateur de cette partie. Mais, tandis que Fechner (comme W^undt le fait ressortir dans son discours commémaratif sur ce philosophe) n'était pas animé, à proprement parler, d'un intérêt psychologique bien marqué, et ne s'intéressait qu'aux recherches qui touchaient le seuil de la conscience etqui, suivant lui, pouvaient de la sorte jeter quelque lumière sur les rapports de l'esprit et de la matière, l'intérêt psychologique de Wundt, au contraire, est
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WILHELM WUNDT
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• plus étendu et en outre, pour lui, dans toute une série de points variés, la psychologie, connme un tout, garde de l'importance pour la philosophie. Je m'arrêterai quelque peu sur trois de ces points, je veux dire sur le rapport de la psychologie à la physiologie, sur le caractère propre de la vie psychique et sur les éléments de la vie psychique.
a) Physiologie et psychologie.
Les rapports de la psychologie à la physiologie ont nécessairement une importance philosophique, puisqu'ils sont décisifs pour la détermination des rapports de l'esprit et de la matière. En dehors de sa Psychologie et de son Système, Wundta aussi traité cette question dans son article déjà mentionné plus haut « sur la causalité psychique et le principe du parallélisme psychologique ».
A rencontre de Fechner, Wimdt ne regarde pas le parallélîsme psychophysique comme une solution complète du problème. La diversité des sciences repose bien plus, pense-t-il, sur la diversité des points de vue que sur la diversité des objets' et un seul objet peut, par suite, se rencontrer en des sciences très diverses. La physiologie et la psychologie considèrent le même objet à des points de vue différents. Mais le fait que des points de vue distincts sont nécessaires ne prouve pas que des objets distincts eux-mêmes aient été donnés. Si nous suivions pas à pas l'évolution de l'esprit depuis ses degrés les plus bas jusqu'à ses degrés les plus élevés, nous nous verrions contraints d'admettre que cette série de degrés a été préparée dans la nature inconsciente, de sorte que la nature apparaît comme un processus autonome de l'évolution de l'esprit. Wundt penche donc, en fin de compte, vers une explication décidément idéaliste. Le « parallélisme » n'est pour lui qu'une hypothèse auxiliaire, non une position définitive. Mais il est nécessaire, en tant qu'hypothèse provisoire, parce que nous ne pouvons pas éviter d'admettre qu'il y a homogénéité entre la cause et l'effet, de sorte que l'action de l'esprit sur la matière, ou l'action inverse, resterait pour nous un miracle. A ce point de vue il insiste sur la loi de la conservation de l'énergie qui pour tout accroissement ou pour toute diminution de l'énergie phy-
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sique exige des équivalents physiques, ce qui excluerait la théorie ordinaire de l'action réciproque.
A plusieurs reprises Wundt a dû assurer qu'il demeurait constamment attaché à cette manière de voir, même quand il semblait se mettre en contradiction avec elle. Il déclare que lorsqu'il ne s'agit pas de questions de principe, il emploie la manière populaire de s'exprimer avec autant de droit qu'un disciple de Copernik dit que le soleil se lève et se couche. Je crois pourtant que la difficulté qu'on trouve ici chez Wundt ne provient pas uniquement de sa manière de s'exprimer. Il y a deux points, en effet, où il s'écarte explicitement du parallélisme. En premier lieu, il ne veut pas que la synthèse qui a lieu entre les éléments de conscience puisse être envisagée au point de vue physiologique ; seuls les éléments pris à part auraient des corrélatifs physiologiques, et non leurs synthèses. En second lieu, la valeur qui s'attache aux phénomènes psychiques n'aurait pas non plus de corrélatif de ce genre. — La première limitation du parallélisme repose surune application illégitime de la distinction qui existe entre forme et matière, entre synthèse et élément. Le concept d'élément ne désigne jamais qu'une approximation d'un donné pur et simple, et ce n'est donc que très grossièrement et d'une façon purement relative que Ton peut distinguer entre la synthèse et les éléments. En outre la synthèse est un donné de fait aussi bien que les éléments. La seconde limitation repose sur une distinction illégitime entre la valeur et la chose à laquelle elle est attachée. Le fait de sentir qu'une chose a de la valeur est un fait psychique comme tout autre. Ou bien, si l'on veut, la valeur est un élément psychique ou une qualité psychique au même titre qu'une couleur ou un son musical. Il semble donc qu'il est inconséquent de souligner ces exceptions. Si Wundt les soutient si fortement, cela provient certainement du zèle qu'il apporte à conserver à la psychologie son indépendaiKe. Autrefois, pense-t-il, cette indépendance était surtout menacée par des empiétements du côté spiritualiste ; mais de nos jours on a surtout à craindre des empiétements matérialistes.
Ce qui constitue une difficulté spéciale pour bien comprendre la théorie de Wundt, c'est que, tout en admettant que l'énergie
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physique est constante dans le monde, il parle cependant d'un accroissement de l'énergie dans le domaine mental. Mais en lisant bien les principaux passap^es où il expose cette parlie de sa doctrine, on voit pourtant que par accroissement de l'énergie mentale il entend soit l'apparition de nouvelles qualités psychiques, soit la survenance de valeurs nouvelles^ II me paraît être plus juste de parler ici d'une concentration et d'une organisation que d'un accroissement de l'énergie. Une valeur psychique suppose une concentration, mais non une augmentation de l'énergie en général. D'autre pari on ne peut précisément pas se passer du principe de la conservation de l'énergie psychique si l'on veut être à même de comprendre les états maladifs qui proviennent de la concentration partielle ou de la scission de la conscience.
b) Le caractère spécial de la vie psychique,
A tous les degrés de la vie psychique et à travers toutes les formes qui l'expriment, se manifestent, d'après Wundt, des propriétés qui la font paraître comme l'antithèse de la vie physique matérielle, bien que cette dernière en soit le côté extérieur et perceptible par les sens. Dans ses divers traités Wundt fait, d'une façon quelque peu différente, l'énumération de ces caractères particuliers. Cependant les traits les plus importants sont toujours les trois dont nous allons parler.
a) Tout contenu psychique est un processus, une opération, en incessante réciprocité d'action avec d'autres processus et déterminé par des processus antérieurs. L'âme n'est pas une « chose », une « substance », mais Tdligkeit, activité. Ace concept de l'âme Wundt donne le nom d'actuel par opposition au concept substantiel de l'âme auquel demeurent attachés, chacun à sa manière, le spiritualisme et le matérialisme'. L'essence de l'âme se révèle à nous par la synthèse continue de tous les faits psychiques. Cette synthèse enlève toute possibilité de concevoir l'âme par analogie avec un atome matériel, ce à quoi est toujours enclin le spiritualisme. Dans tous les points où nous pouvons observer la vie psychique, nous trouvons toujours la continuité, à mesure que nos observations devien* nent plus exactes. Nous avons donc le droit d'admettre que la
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continuité garde encore de la valeur au delà du domaine où l'observation psychologique est possible, tandis que l'inconscient ne nous sert que de concept auxiliaire.
p) Une autre particularité de la vie psychique est sa faculté de produire, par la synthèse d'éléments donnés, un contenu qualitativement nouveau. Cette particularité est désignée par l'idée de synthèse créatrice. Elle se manifeste dans toute perception sensible, mais avec plus de clarté dans la conception de l'espace, qui résulte de l'action combinée des sensations visuelles, tactiles et motrices, et dans le timbre des sons, qui est produit par l'action combinée des sons inférieurs et des sons supérieurs. On la découvrit tout d'abord dans les faits psychiques d'ordre élevé, dans la naissance des images, des concepts et des pensées. Mais c'est une particularité qui se manifeste aussi bien dans les faits psychiques les plus élémentaires que dans les plus élevés. De ce côté aussi se montre la continuité de la vie psychique.
Dans l'expression « synthèse créatrice » Wundt fait tout particulièrement ressortir le mot « créatrice ». Il n'appuie pas (comme nous l'avons déjà indiqué en passant) sur le problème ni sur la limite de l'intelligence qui y sont contenus. Ce qui survient de qualitativement nouveau — par exemple, lorsque la forme spatiale, conformément à la théorie génétique, est produite par la synthèse des sensations d'espèce différente, ou quand une idée générale se fait jour sur un fondement de
motifs qu'elle enchaîne d'une façon tout à fait neuve ce
qualitativement nouveau, dis-je, n'est aucunement expliqué par cela seul qu'on le dit l'œuvre d'une synthèse créatrice. Ce terme peut fort bien servir pour une description, et il se prête bien à marquer ce qu'a de nouveau le produit par rapport aux facteurs ; mais il laisse derrière lui un grand problème et par suite on ne doit pas le faire servir à trancher une fois pour toutes le débat.
y) a la particularité que nous venons de signaler se relie très étroitement un troisième caractère de la vie psychique. Nulle part, d'après Wundt, l'activité psychique ne se manifeste plus clairement que par la manière dont un phénomène est décomposé, divisé en ses éléments composants par un processus
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qu'on peut appeler une « analyse relative ». Cette décomposition n'a pas du tout lieu de telle manière que les parties se présentent ensuite comme des unités qui se suffisent en ellesmêmes, mais de telle manière que leur rapport au tout soit conservé et que ce soit môme en raison de leur place déterminée dans le tout qu'elles conservent leur valeur. Pour éclairer cela par un exemple, Wundt cite la manière dont nous sommes capables de faire ressortir dans tout le champ de notre vue (champ visuel) un point unique (le point regardé) en faisant tomber l'excitation correspondante à ce point sur la place de la rétine où la vision est la plus distincte. Wundt nomme aperception l'attention dissociative qui se manifeste dans l'analyse relative. C'est au moyen de cette aperception que les parties d'un grand tableau nous apparaissent peu à peu sans perdre leur rapport avec l'ensemble. De môme l'orateur voit sa pensée dans l'ensemble avant que soient énoncées les parties séparées et l'artiste aperçoit son œuvre comme un tout, avant que les parties différentes soient distinguées et exécutées. De la sorte on obtient une clarté et une netteté toujours plus grandes.'
c) Les éléments de la vie psychique.
C'est par l'étude de la perception sensible et de la représentation que Wundt porta son attention sur le côté actif de la vie consciente. Cette étude le conduisit au concept de l'aperception, que j'ai déjà mentionné en passant comme un des plus difficiles de la philosophie de Wundt.
L'aperception n'est pas seulement une activité qui se manifeste dans le domaine des représentations; elle se manifeste aussi dans tout sentiment, le plaisir et la douleur étant déterminés par le rapport du contenu de la représentation à l'acte psychique, et elle se manifeste dans ce qu'on nomme au sens strict le vouloir. Quand Wundt emploie comme exemple d'illustration la différence qui existe entre le champ de la vision (champ visuel) et le point que l'on fixe (point de vision), il faut cependant remarquer que, selon sa théorie, l'aperception n'a pas seulement pour fonction de distinguer, lorsque, par exemple, un point spécial est fixé dans tout un ensemble, mais aussi de