‹ Philosophes et comédiennes (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · A LA POSTÉRITÉ · texte numérisé non relu

A LA POSTÉRITÉ

<( Passant, jette les yeux sur cette écriture, et tu sauras combien mon voyage a esté advancé ; tu ne seras pas marri si que je retarde un peu pour le tien : je suis Jacques Callot, ce grand et excellent cacographe qui repose en ce lieu en attendant la résurrection des corps. Ma naissance fut médiocre, ma condition noble, ma vie courte et heureuse ; mais ma renommée a esté et sera sans pareille. Personne ne m'a esté égal en toutes sortes de perfections pour le dessin et la gravure sur l'airain. Toute la terre

a consenti aux louanges extraordinaires qui m'ont esté données, sans que pour cela je sois jamais sorti de ma modestie naturelle. Je naquis à Nancy, l'année 4594, et mourus aussi à Nancy, le 25 mars 1655, au regret incroyable de la Lorraine, ma patrie, et de tous les plus rares esprits de notre siècle, et principalement de Catherine Kuttinger, mon épouse, qui, pour un dernier témoignage d'amitié, m'a fait ériger ce tombeau.

< Prie Dieu pour celui qui te ne priera jamais de rien, et passe. »

Les cordeliers, ne trouvant pas cette épitaphe à leur gré, l'effacèrent pour inscrire une épitaphe latine en beau style lapidaire, terminée par ce distique • Stabit in xter num nomen et artis opus. Un ami de Callot, qui ne comprenait rien au grimoire des cordeliers, traça sous l'épitaphe latine ces lignes qui sont des vers, si j'en crois les rimes :

En vain tu ferais des volumes

Sur les louanges de Callot,

Pour moi, je ne dirai qu'un mot :

Son burin vaut mieux que vos plumes.

Cette dernière épitaphe fut conservée ; on l'inscrivit sur un petit marbre ajouté sous le médaillon; seulement on fit un erratum; au lieu de vos plumes, on mit nos plumes, pour ne pas contrarier ces bons cordeliers. 11 en coûte quelque chose pour être enterré en grand seigneur.

Callot repose, côte à côte avec les ducs de Lorraine, sous un tombeau en autel surmonté d'une pyramide.

Avait-elle lu cette pompeuse épitaphe, la petite-nièce de Callot, la mère de madame de Graffigny, qui de toutes les planches de Jacques Callot, les vraies armoiries de la

famille, se fit faire une belle batterie de cuisine? vanité des épitaphes !

La gravure à l'eau-forte est l'écriture de la pensée de l'artiste. Avec elle, toute liberté de touche et de fantaisie. Elle ne glace pas l'inspiration par sa marche patiente, elle a les fières allures de la cavale emportée. Callot, si varié, si original, si capricieux, si abondant, si improvisateur, est le grand maître de la gravure à l'eauforte.

L'œuvre de Callot se compose de près de seize cents planches, en y comprenant celles d'Israël. 11 faut passer à vol d'oiseau sur presque tous les petits sujets religieux : Callot sans fantaisie n'est plus lui-même. On voit qu'il s'ennuie à ce travail de petite patience. Où il s'épanouit dans tout son luxe, dans tout son éclat, dans toute son originalité, c'est dans la Tentation de saint Antoine, la Foire délia Madona Imprunetta, les Supplices, le Massacre des Innocents, les Malheurs et Misères de la Guerre, les gueux de toute forme et de toute espèce, depuis le spadassin effronté jusqu'au mendiant qui se drape dans ses guenilles.

11 gravait avec une agilité merveilleuse ; il a plus d'une fois terminé une planche en un jour, ce qui n'était souvent qu'un jeu pour sa main féerique, pour son imagination si riche et si vive. Il lui arrivait, comme dans son Livre des Caprices, dans ses fantaisies et ses grotesques, de laisser aller sa main à l'aventure ; il devisait avec ses

amis, jetait un mot plaisant en même temps qu'un trait bizarre, et s'étonnait lui-même d'avoir créé une figure. Et son burin était si fécond en ressources, que dans ses innombrables créations il ne se reproduisait jamais. C'était d'ailleurs un artiste sérieux, étudiant sans cesse, plein de son labeur, aimant l'odeur de la lampe. Il avait la passion de créer des gueux, des matamores, des scaramouches, comme d'autres ont celle de jouer ; quand il veillait, il disait à ses amis qu'il passait la nuit en famille.

Son génie a divers caractères dignes d'étude ; il est surtout hardi et fantasque. Quel que soit son déguisement, il étonne toujours. Sa manière est très-précise de dessin et très-finie sans labeur ; aussi il exprime sans nulle confusion les mille actions tourbillonnantes des foires, des sièges, des camps, des spectacles. Il lui fallait, pour bien faire, peu de place et beaucoup de personnages ; car en deux traits il créait une scène, un caractère, une physionomie. Selon le révérend père dom Calmet, « il est telle gravure de Callot où l'on peut, sous un écu de six francs, cacher cinq à six lieues de pays et une inconcevable multitude de figures toutes en action. » Jamais, en si peu d'espace, on n'a eu tant de feu, d'esprit, de finesse et de charme ; jamais on n'a été plus pittoresque. Salvator Rosa lui-même, dans ses eaux-fortes, ne surpasse pas le pittoresque du graveur lorrain. Toutefois, malgré sa merveilleuse adresse, Callot ne frappe pas toujours juste; il vous éblouit, mais ne vous convainc pas. Il a surtout l'art de saisir et de Surprendre ; une fois qu'il vous tient sous le charme d'une gravure, il ne vous lâche pas que vous n'ayez vu et revu la moitié de toutes ses niagiqnes créations ; je dis la moitié, car on ne peut jamais tout

voir. Ne voulant jamais rester en deçà du but, il l'a souvent dépassé dans les hasards de sa verve. Son expression est quelquefois outrée. Ayant peur de ne pas assez dire, il dit trop : comme ces prédicateurs emportés par l'ivresse de l'éloquence et non par le sillon lumineux de la pensée.

Venu après Albert Durer et avant Rembrandt, Callot, malgré tout son génie, s'efface un peu entre ces deux grands maîtres en l'art de graver. Albert Durer est une imagination toute allemande; il est naïf jusqu'au sublime, il dédaigne l'esprit et la manière. Il lui manque l'idéal du beau, mais il caresse avec amour l'idéal de l'expression. Le sentiment est son génie. 11 copie la nature qu'il a sous les yeux, comme fait Callot; mais Albert Durer, s'élevantà la plus haute mission de l'art, ennoblit ses créations par la pensée. Callot, plus amoureux de la forme, se contente de faire jouer à son monde sa comédie fantasque. Le premier nous touche et nous fait rêver ; le second, avec toute sa grâce enjouée, son esprit original, son joli contour, nous éblouit et nous amuse. Raphaël, voyant les gravures sur bois d'Albert Durer, lui demanda son portrait en lui euvoyant le sien. Van Dyck, voyant les merveilles de Callot, voulut peindre ce maître à son voyage en Flandre ; ils firent aussi un échange : pendant que Van Dyck peignait, Callot dessinait son peintre. Si je ne craignais de comparer, je dirais qu'entre Callot et Albert Durer il y a la distance du divin créateur de l'École d'Athènes au chevaleresque portraitiste flamand. Rembrandt, qui touche à la grande famille de Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Corrége, Titien et Rubens, a été aussi, comme l'artiste lorrain, un peintre des haillons ; mais s'il est la plus haute poésie en guenilles,

Callot n'est souvent que le caprice en guenilles. Rembrandt néglige le contour pour l'effet, Callot néglige l'effet pour le contour; l'un est la couleur en gravure, l'autre le trait.

Malgré la diversité de leur génie, Albert Durer, Rembrandt et Callot seront toujours confondus dans une égale admiration, quand on parlera de ceux qui ont créé par la gravure.

Nul n'a si abondamment que Callot moissonné avec une faucille d'or dans le pays verdoyant de la Fantaisie. Rien ne manquait à cet étrange poëte ; rien, hormis la raison. La Fantaisie est la dixième muse ; elle voyage dans le bleu et vit de l'air des montagnes, à moins qu'elle ne respire l'églantine des forêts ou la neige des aubépines. Elle aime mieux vivre en toute liberté des miettes de la table de la nature que de s'enfermer dans le palais du roi; si elle y entre, c'est pour entraîner la reine dans ses voyages vagabonds. On l'appelle aussi la folle du logis, parce qu'elle s'arrête çà et là sous le toit béni du rêveur, du poëte et de l'amoureux. On la rencontre sur les plus fiers sommets devisant entre Shakspeare et Goethe. Si elle traverse la vallée, elle prend d'une main le fruit doré qui courbe la branche et se déchire l'autre à la fleur sauvage. C'est l'écolière qui s'attarde aux framboisiers, qui se détourne pour marier le coquelicot au bluet, qui revient sur ses pas pour boire à la source vive. Arriveratelle? qu'importe! Qu'est-ce qui arrive? la mort! Mais l'abeille arrive aussi : après avoir picoré le sainfoin, elle arrive à la ruche : la Fantaisie butine la poésie tout le long du vert sentier ; mais à l'heure de rentrer à la ruche, elle déploie ses ailes pour le pays des étoiles.

La fantaisie de Jacques Callot, c'était la vive bohé-

mienne, qui fait beaucoup de bruit et qui a beaucoup d'éclat; le bruit du triangle, du tambour de basque et du rire des vingt ans, l'éclat des paillettes, l'air de jeunesse et de folie, les dents blanches et les yeux noirs, qui cachent les guenilles consacrées. D'où vient qu'elle nous charme toujours sans nous émouvoir jamais? C'est qu'elle n'a ni Dieu ni famille, c'est que la passion sérieuse n'est pas descendue dans son cœur, c'est qu'elle grimace la joie ou la douleur sans jamais y mettre son vrai rire ni ses vraies larmes. Callot n'a pas peint l'homme avec la joie et la douleur humaines, le cœur ne bat pas, la pensée ne transperce pas sous ce masque éternel. Sa comédie de quinze cents actes n'est donc ni franchement gaie, ni franchement triste. Ses plus beaux tours de force dans les scaramouches, ses plus jolies grimaces dans les gueux nous font sourire du bout des lèvres. Son œuvre n'est pas le tableau de la vie, c'en est le carnaval ; ses guenilles ne sont que des déguisements. Quoique Français, il n'a rien de la profondeur comique de Molière ni de la naïveté gauloise de La Fontaine. Mais ce carnaval de Callot est éblouissant; c'est toute l'histoire de la belle gaieté italienne qui a jeté son premier chant dans l'Àrioste, et dont le dernier éclat de rire retentit au dix-huitième siècle dans le théâtre vénitien.

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