COMMENT ON DEVIENT MARQUISE
La cloche du château sonna le déjeuner.
— Continuez, dit madame de Boufflers à Voltaire, je h 'ai pas faim, et vous aimez trop à conter pour avoir faim vous-même.
Et Voltaire continua :
— Oui, ce diable d'homme entra ainsi chez cette pauvre comédienne abandonnée. Elle finit par prendre son parti et par s'asseoir elle-même.
— Voulez-vous me lire les gazettes? poursuivit le marquis, ou plutôt voulez-vous travailler en tapisserie avec vos mains de fée ?
— Mademoiselle, dit tout bas à la comédienne 1 hôtelier d'un air respectueux, c'est un original, mais ne vous of 7 fensez pas, car c'est un excellent homme. 11 a donné cent guinées à ma fille le jour de son mariage.
Cependant le marquis de Gouvernet avait ouvert son journal et avait bu quelques gorgées de chocolat, sans plus de façon que s'il se fût trouvé chezlui. Mademoiselle de Livry se remit à sa tapisserie.
— Parlons rondement, dit le marquis, vous êtes pauvre.
— Puisque je n'ai besoin de rien, dit mademoiselle de Livry, c'est que je ne suis pas pauvre.
— Ce sont là des phrases, je sais bien qu'on ne mange pas l'argent, comme l'a prouvé le roi Midas ; mais, toutefois, sans argent on peut mourir de faim.
— Ce n'est jamais par là que je mourrai.
— Ne soyez pas si fière, mademoiselle ; je sais votre vertu, je vois votre beauté, j'ai le droit de vous parler franc. Eh bien! ce brave hôtelier a beau. faire, vous manquez de tout, et, par dignité, il vous arrive souvent de vous dérober un repas.
— C'est par ordre du m'édecin, dit mademoiselle de Livry en rougissant.
— Que le diable vous emporte ! dit le marquis de Gouvernet en essuyant deux larmes. Ne voyez-vous pas que je pleure comme un enfant? Écoutez, j'ai de quoi nourrir cinquante belles filles comme vous; voulez-vous que je vous donne ma clef? vous ferez la charité vousmême.
Mademoiselle de Livry repoussa hautement cette proposition. Toutefois elle ne voulait pas tenir le siège jusqu'à la famine. Elle signa un traité d'alliance.
— Je vous épouse, lui dit-il à la troisième entrevue.
— C'est une folie, dit-elle avec attendrissement.
— Tant mieux, reprit le marquis, c'est que je suis encore dans l'âge de faire des folies.
— Oui, mais je vous empêcherai bien de faire celle-là -, un homme de votre condition ne peut pas épouser une fille sans dot.
Il eut beau plaider sa cause, mademoiselle de Livry ne
voulut pas aller plus loin dans cette alliance. Après une course dans Londres, il dit :
— J'ai pris tout à l'heure deux billets de loterie sur l'État, vous allez en choisir un.
— Je veux bien, dit-elle, ne fût-ce que pour faire des papillotes.
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Madame de Boufflers interrompit Voltaire :
— Je comprends, lui dit-elle, le billet de loterie gagna dix ou vingt mille livres sterling. Voilà un beau sujet de comédie.
— C'est vrai, dit Voltaire, j'y ai songé *. Vous devinez donc, madame, ce qui se passa ensuite?
— Oui ; mademoiselle de Livry eut une dot, et, touchée de la délicatesse de son amant, elle devint marquise de Gouvernet.
M. de Voltaire poursuivit :
— Le bruit de cette aventure se répandit à Paris et à Versailles, dans les salons et dans les coulisses; les princesses de la cour et celles du théâtre ne tarissaient pas sur ce roman. Moi, j'écoutais en silence, toujours triste quand je songeais qu'en perdant mademoiselle de Livry j'avais perdu ma jeunesse elle-même.
Je nie consolais un peu dans l'espérance de la revoir.
* ]S Écossaise. — Lindam (mademoiselle de Livry), Freeport (le marquis de Gouvernet).
Elle n'a pu m'oublier, me disai&-je ; dès que ses beaux yeux s'arrêteront sur moi, elle me tendra la main, et je me jetterai dans ses bras. Elle s'installa avec beaucoup de tapage rue Saint-Dominique, où M. de Gouvernet avait un hôtel fastueux, mais surtout un jardin des Mille et une Nuits. Aussi la marquise fut-elle surnommée la sultane des Fleurs dès son retour à Paris.
La Henriade venait d'être imprimée ; je lui en envoyai un exemplaire sur papier de Hollande, avec un bout de billet où je lui rappelais que tous les vers amoureux répandus autour de Gabrielle, je les avais écrits sous son inspiration et sur ses genoux.
Pas un mot de réponse. La cruelle prenait au sérieux son titre d'épouse.
Je ne saurais vous peindre ma fureur. Je fus un peu désarmé en apprenant par madame la présidente de Dernières, qui allait chez elle, que la marquise de Gouvernet avait dégagé mon portrait, car elle l'avait mis en gage chez Gersaint, au pont Notre-Dame, à son départ pour Londres.
Je repris courage dans notre ancienne passion et j'allai bravement à son hôtel.
— Votre nom? me demanda un suisse arrogant, un grand diable de suisse taillé en Hercule et tout frappé en or.
— Monsieur de Voltaire.
— Eh bien ! que monsieur s'inscrive, et demain je lui donnerai une réponse, car le nom de monsieur Voltaire n'est pas sur la liste de madame la marquise.
Vous savez qu'en ce temps-là j'étais reçu à bras ouverts dans les meilleures maisons; j'étais le commensal des ducs et des princes; aussi l'arrogance du suisse de ma-
dame la marquise de Gouvernet ne m'humilia pas et me fit mourir de rire. Rentré chez moi, comme j'étais encore en belle humeur, je pris un chiffon de papier et j'écrivis au courant de la plume cette épître à la marquise :
Philis, qu'est devenu ce temps Où, dans un fiacre promenée, Sans laquais, sans ajustements, De tes grâces seules ornée, Contente d'un mauvais soupe, Que tu changeais en ambroisie.
Tu te livrais, dans ta folie, A l'amant heureux et trompé Qui t'avait consacré sa vie?
Voltaire avait à peine dit les premiers vers de cette adorable épître, que la marquise de Boufflers, qui la savait par cœur, comme tout le monde lettré la savait alors, l'interrompit pour la dire elle-même :
Non, madame, tous ces tapis Qu'a tissus la Savonnerie, Ceux que les Persans ont ourdis, Et toute votre orfèvrerie, Et ces plats si chers que Germain À gravés de sa main divine, Et ces cabinets où Martin A surpassé l'art de la Chine, Vos vases japonais et blancs, Toutes ces fragiles merveilles, Ces deux lustres de diamants Qui pendent à vos deux oreilles ; Ces riches carcans, ces colliers Et cette pompe enchanteresse Ne valent pas un des baisers Que tu donnais dans ta jeunesse.
Le ciel ne te donnait alors, Pour tout rang et pour tous trésors,
Que les agréments de ton âge,
Un cœur tendre, on esprit volage,
Un sein d'albâtre et de beaux yeux.
Avec lant d'attraits précieux,
Hélas ! qui n'eût été friponne?
Tu le fus, qu'Amour me pardonne,
Tu sais que je t'en aimais mieux.
Ah ! madame I que votre vie,
D'honneurs aujourd'hui si remplie,
Diffère de ces doux instants!
Ce large suisse à cheveux blancs,
Qui ment sans cesse â votre porte,.
Philis, est l'image du Temps :
On dirait qu'il chasse l'escorte
Des amours, des jeux et des ris ;
Sous vos magnifiques lambris,
Ces enfants tremblent de paraître. «
Hélas ! je les ai vus jadis
Entrer chez fbi par la fenêtre,
Et se jouer dans ton taudis.
— Voilà, monsieur de Voltaire, un chef-d'œuvre digne de l'antique ! Si vous m'aviez écrit cette épître et que j'eusse été la marquise de Gouverne^ j'aurais, sans tambour ni trompette, abandonné mon hôtel et mon suisse pour courir avec vous, fût-ce au bout du monde. Hais que vous répondit-elle?
— Elle me répondit par quatre vers que la sagesse des anciens aurait dû écrire en lettres d'or au fronton de ses temples- ou sur le piédestal de ses statues :
Laissons à la belle jeunesse Ses folâtres emportements ; Nous ne vivons que deux moments :
Qu'il en soit un pour la sagesse !
— C'est charmant! Et vous êtes devenus sages tous jesdeu*?
Et MADEMOISELLE DE LIVRY. il»
— Plus ou moins, marquise. Elle a écrit l'épitaphe de son cœur, et moi, j'ai consolé le mien en chantant :
Ferlur et abducla Lyrnesside tristis Àchilles, Haemonia curas atténuasse lyra.
J'ai fait comme Achille.