‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 101 sur 153 · i.-i. Rousseau · texte numérisé non relu

i.-i. Rousseau

A l'abbé le MONMER.

(Après la représentation du Philosophe sans le savoir* de Sedaine).

XoTembre 1765.

Je n'y veux rien faire à cette pièce, mon très cher abbé. Malheur à ceux qui n'en seront pas fous! Dans l'état où elle est, c'est un chef-d'œuvre de simplicité, de tiiiesse, de force. Le gôuie et le naturel y brillent de tout côté, (^'esl l'ouvrage d'un très habile et du plus honnête homme du monde. Je courus avant-hier toute la matinée après lui, pour lui accorder une petite portion de sa récompense, l'admiration et l'éloge d'un ami dont il connaît la sincérité, et dont il ne méprise pas le jugement. Je lui remis en même temps une lettre de Grimm qu'il peut regarder comme l'expression des sentiments de toute notre société de la rue Royale. Voyez cette lettre, elle contient quelques observations sensées auxquelles il est facile de satisfaire. Nos vues, bonnes peut être, le jetteraient dans un travail infini; et puis je craindrais que l'ensemble n'en prît un air tourmenté. Je ne veux point du tout le mot de philosophe, ni dans une bouche ni dans une autre. Il me plaît infiniment que le titre de la pièce ne s'y

trouve pas seulement une fois Si la scène de la comtesse

de province ne fait point d'effet, c'est qu'elle commence mal; je vous l'ai dit, c'est une scène assise. Qu'elle vienne cette comtesse exprès pour s'entretenir avec son frère de l'établissement de son neveu, alors elle donnera à ce Irère cent coups de poignard et qui seront tous sentis du spectateur. Pour la scène des violons, je crois que, placée et exécutée comme Grimm l'a pensé, elle fera bien. Ce n'est pas tout cela

1. C'est un père dont le fils se bat en duel à l'heure même où il marie sa fille, et qui tient la chose secrète pour tous, qui domine ses angoisses pour faire face aux préparatifs, aux réceptions, aux joies bruyantes d'un pareil jour, et répondre aux questions que l'absence prolongée >le ce fils lui attire, et qui, au dernier moment, entend le signal qui doit lui annoncer sa mort. — La pièce est restée au répertoire et obtient toujours un vif succcs quand elle est bien interprétée.

qu'il faut corriger, mou ami; mais bien premièrement ce Brizard qui joue sans âme, sans pathétique, sans force, et qui, au premier coup de marteau' qui a fait renverser plusieurs femmes sur le fond de leurs loges, ne sait pas se laisser tomber dans son fauteuil; c'est cet insipide Grandwal qui balbulie son rôle et qui le fait si bêtement, si bêtement, qu'à présent que je me le rappelle, je ne sais comment il n'a pas fait tomber la pièce (jetez-moi ce sot-là hors de la scène, il n'est plus bon à rien); ce sont les trois quarts de cette racaille au beau milieu de laquelle nous étions, et qui ne seront faits de mille ans d'ici pour bien sentir la vérité et la simplicité de ce drame; que diable voulez-vous que je réponde à un plat qui me demande si je trouve cela écrit? « Et non, lui réponds-je, cela n'est pas écrit, mais cela est parlé. » Si cet liomme était en état de sentir combien ma réponse est bonne, il ne se serait pas mis dans le cas de l'entendre. Mon cher ami, si Sedaine ne recueille pas de son talent, cette fois-ci, tout l'honneur qui lui est dû, je connais quinze à dix-huit honnêtes gens qui en seront plus afiligés que lui. Parmi ces honnêtes gens-là, il y a trois femmes très aimables, très jf)lies, qui veulent absolument l'embrasser; il n'a qu'à dire quand il lui plaira de prêter ses joues. Je ne sais si jamais vous avez entendu nommer un M. de Saint- Lambert; c'est un homme de mérite et qui veut vous connaître. Bonjour, mon ami. Si vous m'aimez bien comme je le désire et le crois, ne me dites plus que des choses que vous croyez et que je puisse croire. Je vous embrasse de tout mon cœur. Embrassez encore pour vous et pour moi l'ami Sedaine. C'est un fiirieux'homme. Je ne sais s'il a des ennemis; on a quelquefois comme cela plus qu'on ne mérite; mais il les écrasera tous comme des chenilles. Bonjour ^.

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