La famille VuUand
rence, et vous feriez bien et je ferais comme vous. Mais j'obéis. Voulez-vous passer la journée de demain, mais toute la jourtiée, h compter depuis sept heures du matin jusqu'à neuf du soir, avec la mère, une des filles et moi, si cela vous convieiil? (Il faudrait que vous fussiez bien maussade, si cela ne vous convenait pas. Qui est ce qui vous aime et vous estime plus que nous? Qui est-ce qui vous le dira mieux? Qui est-ce qui vous en donnera des marques plus vraies?; (Je ne savais pas quand cette parenthèse finirait ; c'est que, quand on vous cajole, il en coûte si peu qu'on ne finit pas.) En voilà une autre, et si je n'y prends garde, j'en ferai une
troisième Mais où en étais-je? Si cela vous convient;
du moins, vous serez tout vêtu, tout chaussé, tout aimable, tout gai, à sept heures du matin que j'irai vous prendre chez vous, pour disposer de vous comme il nous plaira. Si l'on vous met, à mal, eh bien, cher abbé, vous vous en consolerez. N'oubliez pas votre naïveté que jaime tant, ni vutre voix, afin que nous puissions être enchantés, soit que vous parhez, soit que vous chantiez. Un mot de réponse par écrit, sans dire un mot au domestique. C'est une partie qu'on trame en secret; ce qui me fait réellement craindre pour vous. Mais voyez, ou plutôt répondez bravement : tout est vu, et je courrai toutes les aventures qu'il plaira à ces dames de me faire courir.
Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur, et si vous en doutez, c'est par coquetterie, afin que je vous embrasse encore une fois. <
AU MÊME
Cela va sans dire, jeudi, vous, Sedaine, le gigot et moi. Vous voyez comme je suis honnête, je vous ai mis, vous et l'ami Sedaine, avant le gigot, et je me suis mis après ; c'est que j'aurai bon appétit, et que le gigot sera un personnage important. Vous vous êtes donné la peine d'envoyer ou de venir vous-même. Mais est-ce que je ne vous avais pas dit que, toute affaire cessante, j'étais vôtre à la première réquisition? Je n'oublie rien de ce que j'ai eu beaucoup de plaisir à pro-
mettre. A demain donc. Je vous salue et vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.
AU MÊME »
Monsieur et cher abbé, je ne suis pas mort, mais peu s'en faut. Je verse des Rois de lait sur ma poitrine infliimmable que je ne peux éteindre ; c'est un incendie qui se renouvelle à chaque quart d'heure de conversation ; et Dieu a voulu, pour ma santé et pour celles des honnêtes mécréants avec qui vous vivez et au.vquels je ne laisse pas de vous envier, malgré ce que j'aurais à y perdre et ce qu'ils ont à y gagner, que vous fussiez à une soixantaine de lieues d'ici. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je révère sincèrement les personnes avec lesquelles vous avez la bonté de vous entretenir de moi, mais jugez par le bien que vous leur en dites combien je dois craindre de les connaître. Rappelez-moi à M. le marquis d'Adhémard aussitôt que vous le verrez. J'ai cru longtemps qu'il avait de l'amitié pour moi. Celui qui médite n'est peut-ôtre pas un animal dépravé, mais je suis bien sûr qu'il ne tardera pas à être un animal malsain. Rousseau continue de méditer et de se porter mal. Votre serviteur continue de méditer et ne se porte pas trop bien; et malheur à vous si vous méditez, car vous ne tarderez pas à être malade. Malgré cela, je n'aimerais le gland, ni les tanières, ni le creux des chênes. Il me faudrait un carrosse, un appartement commode, du linge fin, et je m'accommoderais volontiers de tout le reste des malédictions de noire état civilisé. Je me sers fort bien de mes deux pieds de derrière, et, quoi que Rousseau en dise, j'aime encore mieux que cette main qui trace ces caractères soit une main qui vous écrive que je vous chéris de tout mon cœur et que j'accepte tous les services que vous m'offrez, que d'être une vilaine patte malpropre et crochue. Adieu, mon cher monsieur; revenez vite auprès de nous et quittez-moi la société dans laquelle vous
1. Inédite. Conirauniquée par M. A.. Sensier, à MM. Assézat et Tourueux, pour édition Garaier.
vivez et risquez de perdre le petit grain de foi que Dieu vous a donné. Je dis un petit grain, car si vous en aviez seulement gros comme un grain de navette, il est de soi que vous transporteriez des montagnes, et je ne crois pas, d'honneur, que vous en soyez encore là. Si, par hasard, je me trompais, laissez les montagnes où elles sont, m;us transportezvous vous-même ici, seulement pour une minute, que je vous voie, que je vous embrasse, que je vous charge de compliments et de respects pour les personnes qui vous possèdent, et puis vous irez les rejoindre par la môme voiture, qui doit être fort douce ainsi que je le présume, quoique je ne l'aie jamais éprouvé. Je suis, avec leslime la plus sincère et le dévouement le plus vrai. Monsieur et cher abbé...., etc.
AU MÊME'
Paris, 9 oct. 1779.
Voici, Monsieur et cher abbé, une belle occasion d'exercer votre bienfaisance. Si la distance des lieux était moins grande et ma santé moins mauvaise, je serais à présent à Canon, et je resterais aux genoux de M. Target jusqu'à ce que j'en eusse obtenu la faveur ou la justice que vous solliciterez à ma place avec autant de chaleur que j'y en mettrais, et avec un tout autre avantage, parce que Target est votre ami.
11 s'agit de M. Vallet de Fayolle, fils de notre amie commune M™" de Blacy, et neveu de M'i« Volland, que j'envoyai à Cayenne en 63, je crois, et qui y est malheureux depuis seize ans.
Vous direz à M. Target que Vallet de Fayolle, à l'âge de vingt-deux ans, vint me trouver et me tint le propos qui suit : « Mon cher tuteur, je vous supplie d'intercéder auprès de mes parents pour que l'on me chasse incessamment de Paris; je me sens entraîné à toutes sortes de vices, et je suis sur le point de me perdre. »
On lui proposa de passer à Cayenne avec la foule de ces
1. Inédite, ("".cmmuniquée par M. Desnoyers de l'Institut, à MM. Assézal et Tourueux. (Édition Garuier.)
malheureux qui y ont presque tous péri; il accepta sans balancer. On lui fit une pacotille, et il partit.
Vous direz à M. Taiget qu'au milieu de toutes les calamités auxquelles les nouveaux colons lurent exposés, on lui reconnut tant de moyens, *d'intelligence et de fermeté qu'on le choisit unanimement pour aller à Ceylan et à la Martinique solliciter du secours, et qu'il répondit parfaitement à la confiance de ses commettants.
Vous direz à M. Target que la niisère de la colonie s'accrois8ant de jour en jour par l'avidité des pourvoyeurs et la scélératesse de l'administrateur, il se réfugia dans les forêts avec un nègre et qu'ils y vécurent de singes et de perroquets pendant six mois, jusqu'à l'arrivée de M. de Fiedmond qui, sur les éloges et les regrets qui retentissaient à ses oreilles, fit chercher le jeune homme et se l'attacha en qualité de secrétaire.
Peu de temps après il se maria ; il avait acquis une pauvre habitation et il commençait à respirer de ses peines, lorsque des chasseurs ayant mis le feu dans les savanes, sa maison fut incendiée. Il se trouva lui, sa femme et sa belle-mère nus, au milieu de la campagne. Sa constance et sa probité ont successivement passé par les épreuves les plus dures.
Dites à M. Target que, pauvre, il a joui et qu'il jouit de la considération la plus illimitée dans une contrée où l'on ne vaut qu'à proportion de la richesse que l'on possède.
Dites à M. Target que son indigence est devenue respectable môme pour ses créanciers. J'en atteste M. Dubucq.
Vous direz à M. Target que les différents ;idministrateur3 qui se sont succédé à Cayenne, divisés d'opinions et de caractères, se sont tous réunis dans l'attestation de ses kunières et de ses vertus.
Vous direz à M. Target qu'il a été en correspondance suivie avec le ministre de la marine, et que ses mémoires sur l'amélioration de la colonie ne se sont plus trouvés, soit que M. de Borne y ait assez attaché de prix pour les emporter avec lui, soit qu'ils aient été supprimés par des commis intéressés à l'inexécution de ses projets.
Vous direz à M. Target qu'à l'arrivée de M. Malouet à CayeiMie, il fut député, d'une voix unanime, à l'assemblée des colons, et qu'il s'y distingua par sa conduite, par ses mémoires, par son intelligence et surtout p:.r' sa hardiesse, se montrant au dessus de toute* autre considération que celle du bien général. Cependant il n'ignorait pas toutes les haines auxquelles il s'exposait.
Dites à M. Target qu'il se conciUa la plus baute estime du gouverneur, même en le contredisant, parce qu'heureusement ce gouverneur était un excellent homme.
Dites et redites à M. Target que le gouverneur lui ayant offert d'acquitter ses dettes en le plaçant dans la classe des colons insolvables, il lui répondit avec noblesse que, quand il aurait vendu tout ce qu'il possédait et qu'il en aurait distiibué le montant à ses créanciers, il saurait s'il était insolvable ou non, qu'il ne lui convenait pas d'i.ccepter des secours plus nécessaires à d'autres qu'à lui, et qu'il ne lui restait que l'hoimeur et un peu de crédit, deux biens inestimables qu'il ne sacrifierait jamais. Discours que le colon le plus opulent n'aurait pas tenu.
Dites à M. Target que Vallet de FayoUe n'a jamais été ébranlé par le pernicieux exemple d'une multitude de coquins qui prospéraient autour de lui ; et que, pendant quinze ans de suite, il a mieux aimé supporter l'indigence que d'en sortir par les voies déshonnôtes et usitées.
Dites à M. Target qu'il continue de s'épuiser de travail dans le cabinet de M. de Fiedmond, qui l'a bercé jusqu'à présent d'éloges et leurré d'espérances qu'il ne r< alisera jamais, parce que M. de Fiedmond n'a garde de se priver d'un homme intelligent et vertueux en qui il a mis toute sa confiance et qui lui est essentiel.
Dites enfin à M. Target de ne pas croire un seul mot de tout ce que je viens d'avancer; mais de s'en rapporter à un juge difficile, qui se connaît en hommes et en vertus, M. Malouet.
Il est digne de M. Target de tendre la main,' sinon au seul, du moins au plus honnête homme qu'il y ail à Cayenne, en
lui accordant la direction des biens des Jésuites, poste qui est vacant, et sa nomination.
J'ai entendu dire, mfime aux ennemis de Vallet de FayoUe, qu'ils ne coiniaissaient aucunes fonctions, quelque importantes qu'elles fussent, qu'il ne méritât par ses vertus et ses lumières.
Monsieur et cher abbé, si vous réussissez, vous aurez ajoute à vos bonnes œuvres une action excellente; vous me l'apprendrez et vous remplirez mon âme de joie. Songez, mon ami, que c'est moi qui ai envoyé Vallet de Fa\olle à Caycnne et que je suis le principal auteur de sa longue infortune. Vallet de Fayolle a quarante ans, et il attend encore un instant de bonheur. Je vous salue, je vous embrasse, et vous souhaite toute l'éloquence de M. Target lorsque vous plaiderez ma cause devant lui.