MONTESQUIEU ET LORD CHESTERFIELD
5 septembre 1762.
Lo président de Montesquieu et milord Ghesterfield se
rencontrèrent, faisant l'un et l'autre le voyage d'Italie. Ces hommes étaient faits pour se lier promptement ; aussi la liaison entre eux ful-clle bientôt faite. Ils allaient toujours disputant sur les prérogatives des deux nations. Le lord accordait au prcsideiit que les Français avaient plus d'esprit que les Anglais, mais qu'en revanche ils n'avaient pas le sens commun. Le président convenait du fait, mais il n'y avait pas de comparaison à faire entre l'esprit et le bon sens. Il y avait déjà plusieurs jours que la dispute durait; ils étaient à Venise. Le président se répandait beaucoup, allait partout, voyait tout, interrogeait, causait, et le soir tenait registre des observations qu'il avait faites. Il y avait une heure ou deux qu'il était rentré et qu'il était à son occupation ordinaire, lorsqu'un inconnu se lit annoncer. C'était un Français assez mal vôtu, qui lui dit : « Monsieur, je suis votre compatriote. Il y a vingt ans (jue je vis ici, mais j'ai toujours gardé de l'amilié pour les Français; et je me suis cru quelquefois trop heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je l'ai aujourd'hui avec vous. On peut tout faire dans ce pays, excepter se mêler des affaires d'État. Un mot inconsidéré sur le gouvernement coûte la tête, et vous en avez déjà tenu plus de mille. Les Inquisiteurs d'État ont les yeux ouverts sur votre conduite, on vous épie, on suit tous vos pas, on tient note de tous vos projets; on ne doute point que vous n'écriviez. Je sais de science certaine qu'on doit peut-être aujourd'hui, peut-être demain, faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en effet vous avez écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal interprétée, vous coûterait la vie. Voila tout ce que j'ai à vous dire. J'ai l'honneur de vous saluer. Si vous me rencontrez dans les rues, je vous demande pour toute récompense d'un service que je crois de quelque importance de ne me pas reconnaître, et si par hasard il était trop tard pour vous sauver, et qu'on vous prît, de ne me pas dénoncer. » Cela dit, mon homme disparut et laissa le président de Montesquieu dans la plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son secrétaire, de prendre les papiers et de les jeter dans le feu. A peine cela fut-il fait que milord
Cheslerfield rentra. Il n'eut pas de peine à reconnaître le trouble terrible de son ami ; il s'informa de ce qui pouvait lui être arrivé. Le président lui rend compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brûlés et de l'ordre qu'il avait donné de tenir prèle sa chaise de poste pour trois heures du matin ; car son dessein était de s'éloigner sans délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pouvait lui être si funeste. Milord Chesterfield l'écouta tranquillement, et lui dit : » Voilà qui est bien, mon cher président; mais remettons-nous pour un instant, et examinons ensemble votre aventure à tôle reposée. — Vous vous moquez, lui dit le président. Il est impossible que ma tête se repose où elle ne tient qu'à un fil. — Mais qu'est-ce que cet homme qui vient si généreusement s'exposer au plus grand péril pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel. Français tant qu'il vous plaira, l'amour de la patrie ne fait point faire de ces démarches périlleuses, et surtout en faveur d'un inconnu. Cet homme n'est pas votre ami? — Non. — Il était mal vôtu? — Oui, fort mal. — Vous a-t-il demandé de l'argent, un petit écu pour prix de son avis? — Oh! pas uue obole. — Cela est encore plus extraordinaire. Mais d'où sait-il tout ce qu'il vous a dit? — Ma foi, je n'en sais rien... Des inquisiteurs, d'eux-mêmes. — Outre que ce Conseil est le plus secret qu'il y ait au monde, cet homme n'est pas fait pour en approcher. — Mais c'est peutêtre un des espions qu'ils emploient. — A d'autres! On prendra pour espion un étranger, et cet espion sera vêtu comme un gueux, en faisant une profession assez vile pour être bien payée; et cet espion trahira ses maîtres pour vous, au hasard d'être étranglé si l'on vous prend, et que vous le défériez; si vous vous sauvez, et que l'on soupçonne qu'il vous ait averti! Chanson que tout cela, mon ami. — Mais qu'est-ce donc que ce peut-être? — Je le cherche, mais inutilement. »
Après avoir l'un et l'autre épuisé toutes les conjectures possibles, et le président persistant à déloger au plus vite, et cela pour le plus sûr, milord Chesterfield, après s'être un peu promené, s'être frotté le front comme un homme à qui il
vient quelque pensée prol'onde, s'arrêta tout court, et dit : « Président, attendez; mon anii, il me vient une idée. Mais... si... par liasard... cet homme... — Eh bien! cet homme? — Si cet homme... oui, cela pourrait bien être, cela est ti)6me, je n'en doute plus. — Mais qu'est-ce que cet homme? Si vous le savez, dépôchez-vous vite de me l'ajiprendre. — Si je le sais? oh! oui, je crois le savoir à présent... Si cet homtne vous avait été envoyé par...? — Épargnez, s'il vous plaît !• — Par un homme qui est malin quelquefois, par un certain milord Chesterfield, qui aurait voulu vous prouver par expérience qu'une once de sens commun vaut mieux que cent livres d'esprit; car avec du sens commun... — Ah! scélérat, s'écria le président, quel tour vous m'avez joué! Et mon manuscrit! mon manuscrit que j'ai brîilé! «
Le président ne put jamais pardonner au lord cette plaisanterie. Il avait ordonné qu'on tînt sa chaise prête, il monta dedans et partit la nuit môme, sans dire adieu à son compagnon de voyage. Moi, je me serais jeté à son cou, je l'aurais embrassé cent fois, et je lui aurais dit : « Ah! mon ami, vous m'^avez prouvé qu'il y avait en Angleterre des gens d'esprit, et je trouverai peut-être l'occasion, une autre fois, de vous prouver qu'il y a en France des gens de bon sens. » Je vous conte cette histoire à la hâte; mettez à mou récit toutes les grâces qui y manquent, et puis, quand vous le referez à d'autres, il sera charmant.
A LA MÊME
DIDEaOT ET LE POLICIER.
A Paris, le 19 septembre 1762
II vient de m'arriver une chose qui me donnera une circonspection nuisible à une infinité de pauvres diables de toute espèce qui affluaient ici, que je recevais, et qui vont trouver ma porte fermée.
Parmi ceux que le hasard et la misère m'avaient adressés, il y en avait un appelé Glénat, qui savait des mathématiques,
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qui écrivait bien et qui manquait de pain. Je faisais le possible pour le tirer de presse. Je lui mandais des pratiques de tous côU'.s ; s'il venait à l'heure du repas, je le retenais ; s'il manquait de souliers, jo lui en donnais; je lui donnais aussi de temps en temps la pièce de vingt-quatre sous. Grimm, madame d'Épinay, Damilaville, le baron, tous mes amis s'intéressaient à lui. 11 avait l'air du plus honnête homme du monde, il supportait même son indigence avec une certaine gaîté qui me plaisait. J'aimais à causer avec lui, il paraissait faire assez peu de cas de la fortune, des honneurs et de la plupart des prestiges de la vie. Il y a sept ou huit jours que Damilaville m'écrivit de lui envoyer cet homme, pour un de mes amis qui avait un manuscrit à lui faire copier. Je renvoie; on lui confie le manuscrit : c'était un ouvrage sur la religion et sur le gouvernement. Je ne sais comment cela s'est fait, mais le manuscrit est maintenant entre les mains du lieutenant de police. Damilaville m'en donne avis; je vais chez mon Glénat le prévenir qu'il ne compte plus sur moi. « Et pourquoi, monsieur, ne plus compter sur vous? Je n'ai rien à me reprocher; mais après tout, si je suis privé de vos bontés, d'autres me rendent plus de justice. — C'est parce que vous êtes noté. — Que voulez-vous dire, monsieur? — Que la police a les yeux ouverts sur vous, et qu'il n'y a plus moyen de vous employer. Je ne vous ai jamais rien fait copier de répréhensible; il n'y avait pas d'apparence que cela pûi m'arriver; mais on saisira chez vous indistinctement un ouvrage innocent et un ouvrage dangereux, et il faudra après cela courir chez les exempts, un lieutenant de police, je ne sais où, pour les ravoir. On ne s'expose point à ces déplaisances-là. — Oh! monsieur, on n'y est point exposé quand on ne me confie rien de répréhensible. La police n'entre chea moi que quand il y a des choses qui sont de son gibier. Je ne sais comment elle fait, mais elle ne s'y trompe jamais. — Moi, je le sais, et vous m'en apprenez là bien plus que je n'aurais espéré d'en savoir de vous. >> Là dessus je tourne le dos à mon vilain.
J'avais une occasion d'aller voir le lieutenant de police, el
j y vais ; il me reçoit à merveille. Nous parlons de différentes choses. Je lui parle de celle-ci. « Eli! oui, me dit-il, je sais, le manuscrit est là, c'est un livre fort dangereux. — Cela se peut, monsieur, mais celui qui vous l'a remis est un coquin. — Non, c'est un bon garçon qui n'a pu faire autrement. — Encore une fois, monsieur, je ne sais ce que c'est que l'ouvrage ; je ne connais point celui qui l'a confié à Glénat. C'est une pratique que je lui faisais avoir de ricochet; mais si l'ouvrage ne lui convenait pas, il fallait le refuser, et ne pas s'abaisser au métier vil et méprisable de délateur. Vous avez besoin de ces gens-là. Vous les employez, vous récompensez leur service, mais il est impossible qu'ils ne soient pas comme de la boue à vos yeux. »
M. de Sartine se mit à rire ; nous rompîmes là-dessus, et je m'en revins pensant en moi-même que c'était une chose bien odieuse que d'abuser de la bienfaisance d'un homme pour introduire un espion dans ses foyers. Imaginez qu'il y a quatre ans que ce Glénat fait ce rôle chez moi; heureusement, je n'ai pas mémoire de lui avoir donné aucune prise ; mais combien n'était-il pas facile qu'il m'échappât un mot indiscret sur les choses et sur les personnes qui exigent d'autant plus de respect qu'elles en méritent moins! que ce mot fût envenimé, qu'il fût redit, et qu'il me fît une affaire sérieuse I N'estce pas le plus heureux hasard que je n'aie rien écrit de hardi depuis un temps infini ! Il est certain que, si j'avais eu besoin de copiste, je n'en aurais pas été chercher un autre que celui que je procurais à mes amis. Quand je pense qu'il a été sur le point d'entrer cliez Grimm en qualité de secrétaire pour toutes ses correspondances étrangères, cela me fait frémir d'effroi. Malgré que j'en aie, tous ceux qui me viendront à l'avenir avec des manchettes sales et déchirées, des bas troués, des souliers percés, des cheveux plats et ébourift'és, une redingote de peluche déchirée, ou quelques mauvais habits noirs dont les coutures commencent à manquer, avec le visage et le ton de la misère et de l'honnêteté, me paraîtront des émissaires du lieutenant de police, des coquins qu'on m'envoie pour m'observer.
 LÀ MÊME
MAHLT.
23 septembre 176t.
Nous partîmes lundi matin pour Marly, par la pluie, et nous fûmes récompensés de notre courage par la plus belle journée. Quel séjour, mon amie! Je crois vous en avoir déjà parlé une fois*. D'abord celui qui a planté ce jardin a conçu qu'il avait exécuté une grande et belle décoralion qu'il fallait cacher jusqu'au moment où on la verrait tout entière. Ce sont des ifs sans nombre et taillés en cent mille façons diverses qui bordent un parterre de la plus grande simplicité, et qui conduisent, en s'élevant, à des berceaux de verdure dont la légèreié et l'élégance ne se décrivent point. Ces berct-aux, en s'élevant encore, arrêtent l'œil sur un fond de forêt dont on n'a taillé que la partie des arbres qui paraît immédiatement au-dessus des berceaux, le reste de la tige est agreste, touffu et sauvage; il faut voir l'eflet que cela produit. Si l'on en eût taillé les branches supérieures des arbres comme les inférieures, tout le jardin devenait uniforme, petit et de mauvais goût. Mais ce passage successif de la Nature à l'art, et de l'art à la Nature, produit un véritable enchantement. Sortez de ce parterre où la main de l'homme et son intelligence se déploient d'une manière si exquise, et répandezvous dans les hauteurs; c'est la solitude, le silence, le désert, l'horreur de la Thébaïde. Que cela est sublime! quelle tête que celle qui a conçu ces jardins! Sur deux grands espaces placés à droite et à gauche, aux deux endroils les plus élevés, on trouve deux réservoirs octogones; ils ont cent cinquante pas pour la longueur d'un côté, et par conséquent douze cents pas de tour. On y arrive par des allées sombres et perdues ; on ne les voit, ces pièces immenses, que quand on est sur leurs bords. Ces allées sombres et perdues sont décorées de bronzes tristes et sérieux; l'un représente Laocoon et ses