LES ANGLAIS
ÎO septembre 17ô5.
Le Baron est de retour d'Angleterre : il est parti pour ce pays, prévenu ; il y a reçu l'accueil le plus agréable, il y a joui de la plus belle santé, cependant il en est revenu mécontent; mécontent de la contrée qu'il ne trouve ni aussi peuplée, ni aussi bien cultivée qu'on le disait ; mécontent des bâtiments qui sont presque tous bizarres et gothiques ; mécontent des jardins où l'aftectation d'imiter la Nature est pire que la monotone symétrie de l'art; mécontent du goût qui entasse dans les palais l'excellent, le bon, le mauvais, le détestable, pêle-mêle; mécontent des hommes sur le visage
desquels on ne voit jamais la confiance, l'amitié, la gaîté, la sociabilité, mais qui portent tous cette inscription : Qu'est-ce qu'il y a de commun entre vous et moi? mécontent des grands qui sont tristes, froids, hauts, dédaigneux et vains, et des petits qui sont durs, insolents et barbares ; mécontent des repas d'amis oîi chacun se place selon son rang, et où la formalité et la cérémonie sont à côté de chaque convive; mécontent des repas d'auberge oîi l'on est bien et promptement servi, mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai entendu louer que la facilité de voyager ; il dit qu'il n'y a aucun village, môme sur une route de traverse, où l'on ne trouve quatre ou cinq chaises de poste et vingt chevaux prêts à partir. Il a traversé toute la province de Kent, une des plus fertiles de l'Angleterre; il prétend qu'elle n'est pas à comparer à notre Flandre. Il a bien repris du goût pour le séjour de la France dans son voyage d'Angleterre. Il nous a avoué qu'à tout moment il se surprenait disant au fond de son cœur : Oh! Paris, quand te reverrai-je? Ah! mes chers amis, où ôtes-vous? Oh ! Français, vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci. Il prétend qu'on ne boit du vin de Champagne qu'en France; qu'on n'est gai, qu'on ne rit, qu'on ne s'amuse qu'ici...