SUR GRIMM
18 octobie 1769,
Je donnai à Grimm rendez-vous chez moi ; il vint de bonne heure, et nous nous séparâmes fort avant dans la nuit. Je ne vous parle pas du plaisir que nous eûmes à nous revoir, après une absence de cinq mois. Je l'aime, et j'en suis tendrement aimé. C'est tout dire. Je ne finirais pas si je m'embarquais dans l'histoire des agréments de son voyage ; le roi de Prusse l'a arrêté trois jours de suite à Potsdam, et il a eu l'honneur de causer avec lui deux heures et demie chaque jour. Il en est enchanté ; mais le moyen de ne pas l'être d'un grand prince, quand il s'avise d'être affable ? Au sortir du dernier entretien, on lui présenta de la part du roi une belle boîte d'or. Cela est fort bien ; le prince de Saxe-Gotha a fuit encore mieux : il lui a donné un litre, je ne sais lequel, et il a attaché à ce titre une pension de douze cents livres. Ajoutez à cela un ventre très rondelet et une face lunaire qu'il a rapportés de son voyage, et vous trouverez qu'il n'a pas tout à fait perdu son temps sur les grands chemins. Mais je crains bien que le plus précieux de ces avantages, la santé, ne soit pas de longue durée. Tout
à l'heure, vous saurez pourquoi je le présume. Rendez-vous pris chez moi encore pour le lendemain, c'est ce jour-là que je lui ai remis le tablier de la boutique*, avec un volume de papiers effrayant. Nous en lûmes ensemble quelquesuns ; j'avais choisi les plus amusants ; malgré cela, le peu d'attention qu'ils exigeaient lui avait coloré les pommettes des joues d'un incarnat de fâcheux augure ; la chaise de paille le tuera, s'il ne prend garde. Je lui demandai en grâce de ménager la pacotille que je lui remettais, de manière à vivre quelque temps la dessus. C'était en effet la meilleure récompense que je pusse obtenir de ce pénible travail ; il me la promise ; me tiendra-t-il parole ? j'en doute. Il a vu sa mère qui a quatre-vingt-cinq ou six ans passés, et qui jouit de la plus belle santé et de toute sa raison. 11 a vu des frères, des neveux, des nièces dont il est enchanté. Au milieu de toutes ces agréables distractions-là, il a eu la bonté de se ressouvenir de M'^" Diderot, et de»-lui apporter un fardeau de musique imprimée des auteurs les plus renommés, et aussi belle que de la musique gravée.
A MADEMOISELLE JODIN