‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 134 sur 153 · I.E COMÉDIEN · texte numérisé non relu

I.E COMÉDIEN

Eh bien, madame, eh bien ! ils seront satisfaits. Je romps avecque vous, et j'y romps p'iur jamais. Piiisi|uc vous le voulez, que je perde la vie. Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie.

LA COMÉDIENNE

Tauit mieux, c'est m'obliger.

LE COMÉDIEN

Non, non, n'ayez pas peur.

La comédienne . Je ne vous crains pas.

Que je fausse parole; eussé-je un faible cœur, Jusques à n'en pouvoir effacer votre image. Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage.

— C'est le malheur que vous voulez dire.

De me voir revenir.

LA COUÉDIENNB.

Ce serait bien en vain.

Le comédien. Ma mie, vous êtes une fieffée gueuse, à qui j'apprendrai à parler.

LE COMÉDIEN

Moi-même de cent coups je percerais mon sein. 1. Mime jeu que tout à l'heure la comédienne.

La comédienne. Plûl à Dieu !

Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne,

— Pourquoi pas celle-là, après tant d'autres?

De vous revoir après ce traitement indigne.

LA COMÉDIENNE

Soit ; n'en parlons donc plus.

Et ainsi du reste. Après cette double scène, l'une d'amants, l'autre d'époux, lorsque Éraste reconduisait sa maîtresse Lucile dans la coulisse, il lui serrait le bras d'une violence à arracher la chair à sa chère femme, et répondait à ses cris par les propos les plus insultants et les plus amers. . . .

Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami ou voire maîtresse que vous composerez un poème sur sa mort? Non. Malheur à celui qui jouit alors de son talent! C'est lorsque la grande douleur est passée, quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'ame est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, l'une pour retracer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé ; qu'on se possède et qu'on parle bien. On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on poursuit une épithèle énergique qui se refuse ; on dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux : ou si les larmes coulent, la plume tombe des mains, on se livre à son sentiment et l'on cesse de composer.

Mais il en est des plaisirs violents ainsi que des peines profondes; ils sont muets. Un ami tendre et sensible revoit un ami qu'il avait perdu par une longue absence ; celui-ci reparaît dans un moment inattendu, et aussitôt le cœur du premier se trouble : il court, il embrasse, il veut parler; il ne saurait : il bégaie des mots entrecoupés, il ne sait ce qu'il dit, il n'entend rien de ce qu'on lui répond; s'il pouvait s'apercevoir que son délire n'est pas partagé, combien il souffrirait! Jugez, par la vérité de cette peinture, de la fausseté de ces en-

VARIÉTÉS. 3o3

trevues théâtrales où deux amis ont tant d'esprit et se possèdent si bien. Que ne vous dirais-je pas de ces insipides et éloquentes disputes à qui mourra ou plutôt à qui ne mourra pas, si ce texte, sur lequel je ne finirais point, ne nous éloignait de notre sujet? C'en est assez pour les gens d'un goût grand et vrai ; ce que j'ajouterais n'apprendrait rien aux autres. Mais qui est-ce qui sauvera ces absurdités si communes au théâtre? Le comédien, et quel comédien?

Il est mille circonstances pour une où la sensibilité est aussi nuisible dans la société que sur la scène.

L'homme sensible obéit aux impulsions de la nature et ne rend précisément que le cri de son cœur; au moment où il tempère ou force ce cri, ce n'est plus lui, c'est un comédien qui joue.

Le grand comédien observe les phénomènes; l'homme sensible lui sert de modèle, il le médite, et trouve, de réflexion, ce qu'il faut ajouter ou retrancher pour le mieux. Et puis, des faits encore après des raisons.

A la première représentation d'Inès de Castro, à l'endroit où les enfants paraissent, le parterre se mit à rire; la Duclos, qui faisait Inès, indignée, dit au parterre : « Ris donc, sot parterre, au plus bel endroit de la pièce. » Le parterre l'entendit, se contint; l'actrice reprit son rôle, et ses larmes et celles du spectateur coulèrent. Quoi donc! est-ce qu'on passe et repasse ainsi d'un sentiment profond à un sentiment profond, de la douleur à l'indignation, de l'indignation à la douleur? Je ne le conçois pas; mais ce que je conçois très bien, c'est que l'indignation de la Duclos était réelle et sa douleur simulée.

Quinault-Dufresne joue le rôle de Sévère dans Polyeucte. Il était envoyé par l'empereur Décius pour persécuter les chrétiens. Il confie ses sentiments secrets à son ami sur cette secte calomniée. Le sens commun exigeait que cette confidence, qui pouvait lui coûter la faveur du prince, sa dignité, sa fortune, la liberté, et peut-être la vie, se Ht à voix basse. Le parterre lui crie : « Plus haut. » Il réplique au parterre : « Et tous, Messieurs, plus bas. » Est-ce qua

Jo4 DIDEROT.

s'il eût été vraiment Sévère, il fût redevenu si prestement Quinault? Non, vous dis-je, non. Il n'y a que l'homme qui se possède comme sans doute il se possédait, l'acteur rare, Ile comédien par excellence, qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.

Le Kain-Ninias descend dans le tombeau de son père, il y égorge sa mère ; il en sort les mains sanglantes. Il est rempli d'horreur, ses membres tressaillent, ses yeux sont égarés, ses cheveux semblent se hérisser sur sa tête. Vous sentez frissonner les vôtres, la terreur vous saisit, vous êtes aussi éperdu que lui. Cependant I,e Kain-Ninias pousse du pied vers la coulisse une pendeloque de diamants qui s'était détachée de l'oreille d'une actrice. Et cet acteurlà sent? Cela ne se peut. Mirez-vous qu'il est mauvais acteur? Je n'en crois rien. Qu'est-ce donc que Le Kain-Ninias? C'est un homme froid qui ne sent rien, mais qui figure supérieurement la sensibilité. Il a beau s'écrier : « Où suis-je? » Je lui réponds : « Où tu es? Tu le sais bien : tu es sur des planches, et tu pousses du pied une pendeloque vers la coulisse. )i

L'homme sensible est trop abandonné à la merci de son diaphragme pour être un grand roi, un grand politique, un grand magistrat, un homme juste, un profond observateur, et conséquemment un sublime imitateur de la nature, à moins qu'il ne puisse s'oublier et se distraire de lui-même, et qu'à l'aide d'une imagination forte il ne sache se créer, et d'une mémoire tenace tenir son attention fixée sur des fantômes qui lui servent de modèles ; mais alors ce n'est plus lui qui agit, c'est l'esprit d'un autre qui le domine.

Le second. — Vous savez qu'anciennement des acteurs faisaient des rôles de femmes^

Le premier. — Je le sais.

Le second. — Aulu-Gelle raconte, dans ses Nuits attiques qu'un certain Paulus, couvert des habits lugubres d'Electre

au lieu de se présenter sur la scène avec l'urne d'Oresle, parut en embrassant l'urne qui renfermait les cendres de son propre fils qu'il venait de perdre, et qu'alors ce ne fut point une vaine représentation, une petite douleur de spt'ctacle, mais que la salle retentit de cris et de vrais gémissements.

Le premier. — Et vous croyez que Paulus dans ce moment parla sur la scène comme il aurait parlé dans ses foyers? Non, non. Ce prodigieux effet, dont je ne doute pas, ne tint ni aux vers d'Euripide, ni à la déclamalion de l'acteur, mais bien à la vue d'un père désolé qui baignait de ses pleurs l'urne de son propre fils. Ce Paulus n'était peut-être qu'un médiocre comédien; non plus que cet ^Esopus dont Plutarque rapporte que <■<■ jouant un jour en plein théâtre le rôle d'Atréus délibérant en lui-même comment il se pourra venger de son frère Thyestès, il y eut d'aventure quelqu'un des serviteurs qui voulut soudain passer en courant devant lui, et que lui, ^sopus, étant hors de lui-même pour l'affection véhémente et pour l'ardeur qu'il avait de représenter au vif la passion du roi Atréus, lui donna sur la tête un coup du sceptre qu'il tenait en sa main, qu'il le tua sur la place... o. C'était un fou que le tribun devait envoyer sur-le-champ au mont Tarpéien.

Le second. — Comme il fit apparemment.

Le PRi uier. — J'en doute. Les Romains faisaient tant de cas de la vie d'un grand comédien, et si peu de la vie d'un esclave!

Mais, dit-on, un orateur en vaut mieux quand il s'échaufle, quand il est en colère. Je le nie. C'est quand il imite la colère. Les comédiens font impression sur le public, non lorsqu'ils sont furieux, mais lorsqu'ils jouent bien la fureur. Dans les tribunaux, dans les assemblées, dans tous les lieux où l'on veut se rendre maîlre des esprits, on teint tantôt la colère, tantôt la crainte, tantôt la pitié, pour amener les autres à ces sentiments divers. Ce que la passion elle-même n'a pu faire, la passion bien imitée l'exécute.

Ne dit-on pas dans le moade qu'un homme est un grand

comédien? On n'entend pas par là qu'il sent, mais au contraire qu'il excelle à simuler, bien qu'il ne sente rien : rôle bien plus difficile qne celui de l'acteur, car cet homme a de plus à trouver le discours, et deux fonctions à faire, celle du poète et du comédien. Le poète sur la scène peut être plus hitbile que le comédien dans le monde; mais croit-on que sur la scène l'acteur soit plus profond, soit plus habile à feindre la joie, la tristesse, la sensibilité, l'admiration, la haine, la tendresse qu'un vieux courtisan?

{Paradoxe sur le Comédien.)

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