DÉSŒUVREMENT DES GENS DU MONDE. — LE VRAI BONHEUR
Moi. Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c'est leur profonde oisiveté.
Lui. Ne croyez pas cela; ils s'agitent beaucoup.
Moi. Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.
Lui. Ne croyez pas cela, ils sont sans cesse excédés.
Moi. Le plaisir est toujours une affaire pour eux et jamais un besoin.
Lui. Tant mieux; le besoin est toujours une peine.
Moi. Us usent tout. Leur âme s'hébote, l'ennui s'en empare. Celui qui leur ôterait la vie au milieu de leur abondance accablante, les servirait; c'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie quis'émoussele plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens, j'ai un palais aussi, et il est flatté d'un mets délicat ou d'un vin délicieux; j'ai un cœur et des yeux ; mais, je ne vous dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j'aime quelques choses tendres et
1. « U sait mentir et mêler le faui au vrai de façon que le début ue jure pas vec le milieu, et le milieu avec la tiu. >
douces qui amènent ses bras autour de mon cou. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède; c'est un sublime ouvrage que Mahomet^, j'aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas. Une personne de ma connaissance s'était réfugiée à Carlhagène; c'était un cadet de famille dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère trop faciles de tout ce qu'ils possédaient, les avait expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient indigents dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet, qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin? Il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger ses affaires, il revient opulent, il ramène son père et sa mère dans leur domicile, il marie ses sœurs. Ah ! mon cher Rameau, cet homme regardait cet intervalle comme le plus heureux de sa vie, c'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait, et moi je sens en vous faisant ce récit mon cœur se troubler de joie et le plaisir me couper la parole. (Le neveu de Rameau.)