‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 28 sur 153 · DE LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

DE LA PROVIDENCE

QDE LA CIînXlTUDF. DE LA PROVIDENCE PROUVE l'eXISTENCE DE DIEO.

Tous les peuples policés reconnaissaient une Providence; cela est sûr des Grecs. On pourrait en rapporter une infinité de preuves; je me contenterai de celle que me fournit Plutarque dans la Vie de Timoléon, de la traduction d'Amyot : « Mais, arrivé que fut Dionysius en la ville de Corinthe, il n'y eust homme en toute la Grèce qui n'eust envie d'y aller pour le voir et parler à luy, et y alloyent les uns bien aises de son malheur, comme s'ilz eussent foulé aux piedz celuy que la fortune avoit abattu, tant ilz le haïssoient asprement. Les autres, amollis en leurs cueurs de voir une si grande mutation, le regardoyent avec un je ne sçay quoy de compassion, considérans la puissance grande qu'ont les causes

occultes et divines sur rimbécillité des hommes, et sur les choses qui passent tous les jours devant noz yeulx . » Il est vrai, pour le dire en passant, que l'orthodoxie de Plutarque| nesl pas soutenue, et qu'il parle quelquefois le langage des Épicuriens. Tite-Live s'exprime ainsi sur le mallieur arrivé' à Appius Claudius : Et dum pro se quis(jue deos tandeni esse, et non negligere humana fremunt, et superbix cru-^ delitatique pœnas et si seras, non levés tamen venire pœnas. Les Indiens, les Celtes, les Égyptiens, les Éthiopiens, les Chaldéens, en un mot, presque tous les peuples qui croyaient qu'il y avait un Dieu, croyaient en même temps qu'il avait soin des choses humaines : tant est forte et naturelle la conviction d'une Providence, dès là qu'on admet un Être suprême L'évidence de ce dogme ne saurait être obscurcie par les difficultés qu'on y oppose en foule; les seules lumières de la raison suffisent pour nous faire comprendre que le créateur de ce chef-d'œuvre, qu'on ne peut assez admirer, n'a pu l'abandonner au hasard. Comment s'imaginer que le meilleur des pères néglige le soin de ses enfants? Pourquoi les auraitil formés, s'ils lui étaient indifférents? Quel est l'ouvrier qui abandonne le soin de son ouvrage? Dieu peut-il avoir créé des sujets en état de connaître leur Créateur et de suivre des lois, sans leur en avoir donné? Les lois ne supposent-elles pas la puniiion des coupables? Comment punir sans connaître ce qui se passe? Tout ce qui est dans Dieu, tout ce qui est dans l'homme, tout ce qui est dans le monde, nous conduit à une Providence. Dès qu'on supprime cette vérité, la religion s'anéantit, l'idée de Dieu s'efface, et on est tenté de croire que, n'y ayant plus qu'un pas à faire pour tomber dans l'athéisme, ceux qui nient la Providence peuvent être placés au rang des athées. Mais, pour rendre ceci plus frappant et plus sensible, faisons un parallèle entre le Dieu de la religion et le dieu de l'irréligion; entre le Dieu de Providence et le dieu d'Épicure; entre le Dieu des chrétiens et le dieu de certains déistes. Dans le système de l'irréligion, je vois un dieu dédaigneux et superbe, qui néglige, qui oublie l'homme après l'avoir fait; qui le dégage de toute dépendance, de peur de s'abaisser jusqu'à

veiller sur lui; qui l'abandonne par mépris à tous les égarements de son orgueil et à tous les excès de la passion, sans y prendre le moindre intérêt; un dieu qui voit d'un œil égal et le vice triomphani et la vertu violée ; qui ne demande d'être aimé, ni môme d être connu de sa créature, quoiqu'il ait mis en elle une intelligence capable de le connaître et un cœur capable de l'aimer. Dans le système de la Providence, je vois, au contraire, un Dieu sage, dont l'immuable volonté est un immuable attachement à l'ordre ; un Dieu bon, dont l'amour paternel se plaîl à cultiver dans le cœur de sa créature les semences de venu qu'il y a mises; un Dieu juste qui récompense sans mesure, qui corrige sans hauteur, qui punit avec règle, et proportionne les châtiments aux fautes; un Dieu qui veut être connu, qui couronne en nous ses propres dons, l'hommage qu'il nous fait rendre à ses perfections infinies, et l'amour qu'il nous inspire pour elles. C'est au déiste, situé entre ces deux tableaux, à se déterminer pour celui qui lui paraît plus conlorme à sa raison.

Si nous pouvions méconnaître la Providence dans le spectacle de ce vaste univers, nous la retrouverions en nous. Sans chercher des raisons qui nous fuient, ouvrons l'oreille à la voix intérieure qui cherche à nous instruire. Nous sommes l'abrégé de l'univers, et en môme temps nous sommes l'image du Créateur. Si nous ne pouvons contempler ce grand original, contentons-nous de le contempler dans son image. Nous ne pouvons jamais mieux le trouver que dans les portraits où il a voulu se peindre lui-même

En formant cet univers, Dieu avait créé des objets de sa puissance et de sa sagesse. Il voulut en créer qui fussent l'objet de sa bonté, et qui fussent en même temps les témoins de sa puissance et de sa sagesse. Cette pente générale el universelle des hommes à la félicité paraît une preuve incontestable que Dieu les a faits pour être heureux. L'Écriture fortifie ce sentiment au lieu de le détruire, en nous disant que Dieu est charité ; qu'est-ce à dire? C'est que la bonté de Dieu est l'attribut à qui les hommes doivent leur existence, et,

qui par conséquent est le premier à qui ils doivent rendre homnnage.

L'amour d'un sexe pour l'autre, l'amour des pères pour leurs enfants, celle pilié dont nous sommes naturellement susceptibles, sont trois moyens puissants par lesquels la sagesse infinie sait tout conduire à ses fins

Qu'est-ce qui nous engage à avoir plus d'amour pour nos enfnnls que p'ur ceux de nos voisins, quand môme les nôtres auraient moins de beauté et de mérite? La raison n'exiget-elle pas de nous que nous proportionnions notre amour au mérite? Mais il ne s'agit pas ici d'agir par raison. Le père partage avec sa tendre épouse les inquiétudes que leur cause leur amour pour leurs enfants. Tout leur temps est em[)loyé soit à leur éducation, soit à travailler pour leur laisser du bien après leur mort. Il leur en faudrait peu pour eux seuls, mais ils ne trouvent jamais qu'ils en laissent assez à leurs enfants. Ils se privent souvent des plaisirs qu'il faudrait acheter aux dépens du bonheur de leur famille. En bonne foi, les hommes s'aimanl comme ils s'aiment, prendraient-ils tous ces soins pour leurs enfants, s'ils n'y étaient engagés par une forte tendresse? Et auraient-ils cette tendresse si elle ne leur était imprimée par une cause supérieure? Examinons-les sous un autre point de vue. Ils ont une haine mortelle pour tout ce qui s'oppose à leur bonheur. L'homme est né paresseux, il fuit la peine, et surtout une peine qu'il ne choisit pas lui-même. Voilà pourtant des enfants qui lui en imposent de telles, qu'il les regarderait comme un joug insupportable si c'étaient d'autres que ses enfants. L'homme aime sa liberté, et hait quiconque la lui ravit. Cependant ses enfants lui donnent une occupation onéreuse, et gênent entièrement sa liberté, et il ne les aime pas moins pour cela; bien plus, si quelque enfant est plus accablé de maladies que les autres, il sera toujours le plus aimé, quoiqu'il donne le plus de peine : toute la tendresse semble se ramasser en lui seul. Admirons en cela la sagesse infinie de la Providence, qui, ayant donné aux hommes un penchant invincible pour le bonheur, a

pourtant su, malgré ce penchant, les conduire à ses fins. La Providence, toujours attentive à nos besoins, a imprimé dans l'homme le sentiment de la pitié, qui nous fait sentir une vive douleur à la vue du malheur d'autrui, et qui nous engage à le soulager pour nous soulager nous-mêmes. Il y a, je le sais, de l'amour-propre dans le secours que nous donnons aux misérables et aux affligés; mais Dieu enchaîne cet amour-propre par cette vive sensibilité dont nous ne sommes pas les maîtres; elle est involontaire, et, ne pouvant nous en défaire, nous trouvons plus expédient d'en faire cesser la cause en soulageant les misérables. Il faut avouer que les stoïciens étaient de pauvres philosophes, de prétendre que la pitié était une passion blâmable, elle qui fait l'honneur de l'humanité. Je ne puis comprendre qu'on ait été si longtemps entêté de la morale de ces gens-là; mais ils sont anciens : ainsi, fussent-ils mille fois plus ridicules, ik feront toujours l'admiration des pédants. La pitié est une passion bien respectable, elle est l'apanage des cœurs bien faits, elle est une des plus fortes preuves que le monde est produit par une sagesse infinie, qui sait conduire tout à ses fins, même parmi les êtres libres, sans gêner leur liberté. Plus je fais réflexion sur ces lois de la Providence générale, plus je suis surpris de voir tant d'alhées dans le siècle oii nous sommes. Si nous n'avions d'autres preuves de la Divinité que celles qui sont métaphysiques, je ne serais pas surpris que ceux qui n'ont pas le génie tourné de ce côté-là n'y fussent pas sensiijles; mais ce que je viens de dire est proportionné à toutes sortes de génies, et en môme temps si satisfaisant, que je doute que tout homme qui voudra y faire attention ne reconnaisse une Providence. Qui reconnaît une Providence reconnaît un Dieu; on a fait souvent ce raisonnement : il y a un Dieu, donc il y a une Providence. Par là on était obligé de prouver l'existence d'une divinité par d'autres voies que par la Providence : c'est ce qui engageait les philosophes à aller chercher des raisons métaphysiques, peu sensibles et souvent fausses ; au lieu que cet argument-ci est certain : Il y a une Providence, donc il y a un Dieu. {Encyclopédie.)

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