‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 43 sur 153 · LECTDRES PROPRES A CHAQUE AGE · texte numérisé non relu

LECTDRES PROPRES A CHAQUE AGE

Chaque âge écrit et lit à sa manière : la jeunesse aime les événements ; la vieillesse, les réflexions. Une expérience que je proposerais volontiers à l'homme de soixante-cinq ou six ans, qui jugerait les miennes ou trop longues, ou trop fréquentes, ou trop étrangères au sujet, ce serait d'emporter avec lui, dans la retraite. Tacite, Suétone et Sénèque; de jeter négligemment sur le papier les choses qui l'intéresseraient, les

I. Quand il l'a appris par le thème et la tersion... (Voir pages 75 et 77.)

idées qu'elles réveilleraient dans son esprit, les pensées de ces auteurs qu'il voudrait retenir, les sentiments qu'il éprouverait, n'ayant d'autre dessein que celui de s'instruire sans se fatiguer : et je suis presque sûr que, s'arrôlant aux endroits où je me suis arrêté, comparant son siècle aux siècles passés, et tirant des circonstances et des caractères les mêmes conjectures sur ce que le présent nous annonce, sur ce qu'on peut espérer ou craindre de l'avenir, il rel'erait cet ouvrage à peu près tel qu'il est. Je ne compose point, je ne suis point auteur ; je lis ou je converse, j'interroge ou je réponds. Si l'on n'entend que moi, on me reprochera d'être décousu, peut-être môme obscur, surtout aux endroits où j'examine les ouvrages de Sénèque; et l'on me lira, je ne dis pas avec autant de plaisir, comme on lit \es Maximes de La Rochefoucauld, et un chapitre de La Bruyère; mais si l'on jette alternativement les yeux sur la page de Sénèque et sur la mienne, on remarquera dans celle-ci plus d'ordre, plus de clarté, selon qu'on se mettra plus fidèlement à ma place, qu'on aura plus ou moins d'analogie avec le philosophe et avec moi ; et l'on ne tardera pas à s'apercevoir que c'est autant mon ame que je peins, que celle des différents personnages qui s'offrent à mon récit. Aucune preuve n'a la même force, aucune idée la môme évidence, aucune image le même charme pour tous lé's esprits ; mais je serais, je l'avoue, beaucoup moins flatté que l'homme de génie se retrouvât dans quelques-unes de mes pensées, que s'il arrivait à l'homme de bien de se reconnaître dans mes sentiments.

(A M. ^-àigeoïï, Dédicace de l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron.)

Page 1