‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 45 sur 153 · DE LA VERSION ET DU THÈME · texte numérisé non relu

DE LA VERSION ET DU THÈME

Quel est le travail de l'esprit en traduisant? C'est de chercher dans la langue qu'on possède les expressions correspondantes à ci'lles de la langue étrangère dont on traduit et qu'on étudie.

Et quel est le travail de Tespril en composant? C'est de chercher, dans la langue étrangère qu'on apprend, des

expressions correspondantes à celles de la langue qu'on parle et qu'on sail.

Or il est évident que, dans cette dernière opération, ce n'est pas la langue qu'on sait, que l'on apprend; c'est donc celle qu'on ignore.

11 ne l'est donc pas moins que dans la première qui est exactement sou inverse, on fait vraiment le contraire *.

Mais si ces deux sortes de versions concourent aux progrès de l'étudiant; si la seconde y coopère plus fortement et plus évidemment que la première, pourquoi les séparer?

Quand on compose, on feuillette à la vérité le dictionnaire de sa propre langue, mais c'est pour y chercher l'expression correspondante dans la langue étrangère ; c'est celte expression qu'on lit, c'est cette expression qu'on écrit, c'est à la syntaxe de cette langue étrangère qu'on l'assujettit, ce sont ses règles qu'on observe, c'est à ses tours qu'on tâche de se conformer, opérations qui toutes tendent à fixer dans la mémoire et la grammaire et le dictionnaire.

Que nous apprend l'expérience journalière là dessus? Elle nous apprend que le latin que les élèves ont étudié dans les écoles par le thème et la version, leur est très familier, et que le grec qu'ils n'ont étudié que par la version, leur est toujours dil'Gcile.

— Mais c'est que le grec est plus étendu.

— J'en conviens.

— C'est qu'on s'en occupe moins.

— J'en conviens encore.

— Et voilà les raisons pour lesquelles nos littérateurs écrivent et parlent couramment le latin, que peu écrivent le grec et qu'aucun ne le parle.

— Mais ces raisons ne sont pas toutes les raisons de ce phénomène. Connaissez-vous M. Le Beau 3?

1. « Il me semble qu'on pourrait retouraer ainsi la proposition de Diderot : Faire un thème, c'est chercher dans la langue qu'on ignore les moyens de rendre les paroles de la langue qu'on sait ; faire une version, c'est employer la langue qu'on sait « expliquer celle qu'on ignure. » Gdizot.

2. Célèbre humaniste du xviu° siècle, ancieo professeur de l'Université, et secrétaire de l'Académie des Inscriptions,

— Qui est-ce qui ne le connaît pas?

— A-t-il beaucoup étudié le latin?

— Comme nous.

— Et le grec ?

— Il y a soixante ans qu'il s'en occupe.

— Si vous lui présentez un auteur, un manuscrit latin...

— Il l'ouvrira et l'interprétera sur-le-champ.

— Et l'auteur et le manuscrit grec?

— 11 hésitera, il vous remettra au lendemain.

— Et d'où vient cette différence entre deux langues qui l'ont occupé l'une si peu et l'autre si longtemps?

— Je ne sais.

— Vous ne savez? C'est qu'il a fait conjointement le thème et la version dans l'une, et qu'il n'a jamais fait que la version dans l'autre.

— Vous croyez?

— Je crois, et je parie qu'en moins de trois ans je possède mieux le grec que Le Beau qui l'a étudié toute sa vie.

— Et comment cela?

— Par la méthode qui suit:

1° Traduire les bons auteurs, ou faire la version;

2" Composer ou faire le thème d'après les bons auteurs. Je m'explique: prendre une page traduite d'un bon auteur, ou dans sa langue, ou aans quelque autre langue qu'on sache.

Rendre cette page traduite dans la langue de l'auteur, et comparer sa traduction avec le texte original.

C'est ainsi qu'on apprend les mots, la syntaxe, et qu'on saisit l'esprit d'une langue, qui s'établit dans la mémoire par la lecture et par l'écriture.

3° Composer et traduire sur toutes sortes de matières et d'après tous les auteurs, sans quoi la connaissance de lu langue restera toujours imparfaite. Rien de plus commun que d'entendre, sans hésiter, Homère et Virgile, et que d'être arrêté à chaque phrase dans Thucydide ou Tacite. Rien de plus commun que de posséder tous les mots propres à la guerre, à rhisioire et à la morale, et d'ignorer le nom

d'une fleur, d'une plante potagère et d'un ustensile domestique; on .sait le mot lutin d'un bouclier, on ne sait pas le mol latin d'un éteignoir, mot qui n'existe peut-être pas ou qui ne nous est pas parvenu, la perte des auteurs ayant consommé avec le progrès de nos connaissances l'appauvrissement des langues anciennes.

Qu'on m'amène un littérateur, et sur-le-champ je devinerai s'il a appris le latin par la version seule ou parle thème et la version. {Plan d'une université.)

SAVANT [de l'État de], — académies.

Si une nation n'est pas instruite, peut-être sera-t-elle nombreuse et puissante, mais elle sera barliare, et l'on ne me persuadera jamais que la barbarie soit l'éiat le plus heureux d'une nation, ni qu'un peuple s'achemine vers le malheur à mesure qu'il s'éclaire ou que les droits de la propriété lui sont plus sacrés '.

La propriété des biens et celle de la personne, ou la liberté civile, supposent de bonnes lois et avec le temps amènent la culture des terres, la population, les industries de toute espèce, des arts, des sciences, le beau siècle d'une nation.

Entre les sciences, les unes sont filles de la nécessité ou du besoin, telles ?ont la médecine, la jurisprudence, les premiers éléments de la physique et des mathématiques; les autres naissent de l'aisance et peut-être de la paresse : telles sont la poésie, l'éloquence, et toutes les branches de la philosophie spéculative.

Un père s'est enrichi par le commerce, il a un grand nombre d'enfants; parmi ces enfants, il en est un qui ne veut rien faire, ses bras faibles et délicats lui ont donné de l'aversion pour la navette, la scie ou le marteau ; il se lève tard, il reste

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