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ENVOI A MON AMI HONSIEDB 6R1MM

Sec furaum ei fulgore, sed ex fumo dare lucem Cogitât.....

HoRÀT. De arte poet., 143.

Si j'ai quelques notions réfléchies de la peinture et de la sculpture, c'est à vous, mon ami, que je les dois; j'aurais suivi au Salon la foule des oisifs; j'aurais accordé, comme eux, un coup d'oeil superficiel et distrait aux productions de nos artistes; d'un mot, j'aurais jeté dans le feu un morceau précieux, ou porté jusqu'aux nues un ouvrage médiocre, approuvant, dédaignant, sans rechercher les motifs de mon engouement ou de mon dédain. C'est la tâche que vous m'avez proposée, qui a fixé mes yeux sur la toile et qui m'a fait tourner autour du marbre. J'ai donné le temps à l'impression d'arriver et d'entrer. J'ai ouvert mon âme aux effets. Je m'en suis laissé pénétrer. J'ai recueilli la sentence du vieillard et la pensée de l'enfant, le jugement de l'homme de lettres, le mot de l'honime du monde et les propos du peuple; et s'il m'arrive de blesser l'artiste, c'est souvent avec l'arme qu'il

a lui-môme aiguisée. Je l'ai interrogé, et j'ai compris ce que c'était que finesse de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la magie de la lumière et des ombres. J'ai connu la couleur; j'ai acquis le sentiment de la chair; seul, j'ai médité ce que j'ai vu et entendu , et ces termes de l'art : unité, variété, contraste, symétrie, ordonnance, composition, caractère, expression, si familiers dans ma bouche, si vagues dans mon esprit, se sont circonscrits et fixés.

0 mon ami ! que ces arts qui ont pour objet d'imiter la iNature, soit avec le discours, comme l'éloquence et la poésier; soit avec les sons, comme la musique ; soit avec les couleurs et le pinceau, comme la peinture ; soit avec le crayon, comme le dessin ; soit avec l'ébauchoir et la terre molle, comme la sculpture; le burin, la pierre elles métaux, comme la gravure; le tourel, comme la gravure en pierres fines ; les poinçons, le mattoir et l'échoppe, comme la ciselure, sont des arts longs, pénibles et difficiles !

Rappelez-vous ce que Chardin nous disait au Salon : « Messieurs, Messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais; et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal. Parrocel, que vous appelez un barbouilleur, et qui l'est en effet, si vous le comparez à Vernet, Parrocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disait qu'il fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse^; et Lemoine n'était pas un sot. Si vous voulez m'écouter, vous apprendrez peut-être à être indulgents. »

Chardin semblait douter qu'il y eût une éducation plus longue et plus pénible que celle de la peinture, sans en excepter celle du médecin, du jurisconsulte ou du docteur de Sorbonne. « On nous met, disait-il, à l'âge de sept à huit ans, le

1. Conserver son esquisse veut dire transformer sa première ébauche en un tableau achevé. On peut savoir faire une belle esquisse, sans être en état de faire le tableau. Ceci soit dit sans interrompre H. Chardin et son rapporteur. {Xote d« Grimm.)

porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d'après l'exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds, des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant l'Hercule ou le Torse; et vous n'avez pas été témoins des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Médicis, cet Antinous ont fait couler. Soyons sûrs que ces chefs-d'œuvre des artistes grecs n'exciteraient plus la jalousie des maîtres, s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe, devant la nature immobile et inanimée, on nous présente la nature vivante; et tout à coup le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien : on ne fut pas plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon. Il faut apprendre à l'œil à regarder la nature; et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais ! C'est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle, lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment. Ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives tantôt heureuses, tantôt malheureuses! Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d'ennui soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf à vingt ans, lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressources et sans mœurs ; car d'avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que faire alors? que devenir? 11 faut ou mourir de faim ou se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes, dont la porte est ouverte à la misère. On prend ce dernier parti; et à l'exception d'une vingtaine qui viennent ici tous les deux ans s'exposer aux bêtes, les autres, moins malheureux peut-être, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis là, c'est l'histoire de Bellecour, de Le Kain et de Brizard, mauvais peintres que le désespoir a rendus comédiens. »

Chardin nous raconta, s'il vous en souvient, qu'un de ses confrères, dont le fils était tambour dans un régiment, répondait à ceux qui lui en demandaient des nouvelles, qu'il avait quitté la peinture pour la musique; puis reprenant le ton sérieux, il ajouta : « Tous les pères de ces enl'ants incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaîmenl. Ce que vous voyez est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lulté avec plus ou moins de succès. Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art ne fait rien qui vaille ; celui qui, comme mon fils, l'a sentie assez tôt, ne fait rien du tout. Et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides, si l'on n'y était admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons. «

— Mais lui dis-je, monsieur Chardin, il ne faut pas s'en prendre à nous, si

Mediocribus esse poetis Non homiDes, non di, non concessere columnae.

HoR. De artepoet., 300.

« Et cet homme qui irrite les dieux, les hommes et les colonnes contre les médiocres imitateurs de la nature, « n'ignorait pas les difficultés du métier.

— Eh bien ! me répondit-il, il vaut mieux croire qull avertit le jeune élève du péril qu'il court, que de le rendre apologiste « des dieux, des hommes et des colonnes ». C'est comme s'il lui disait : « Mon ami, prends garde, tu ne connais pas ton juge, il ne sait rien, et n'en est pas moins cruel. » — Adieu, Messieurs. De la douceur, de la douceur. »

Je crains bien que l'ami Chardin n'ait demandé l'aumône à des statues. Le goût est sourd à la prière. Ce ()iie Malherbe a dit de la mort, je le dirais presque de la critique. Tout est soumis à sa loi ;

Et la garde qui veille aux barrières du Lonvre N'en défend pas nos rois.

Je vous décrirai les tableaux, et ma description sera telle, qu'avec un peu d'imagination et de goût on les réalisera dans l'espace, et qu'on y posera les objets à peu près comme

nous les avons vus sur la toile; et atin qu'on juge du fond qu'on peut faire sur ma censure ou sur mon éloge, je finirai le Salon par quelques réflexions sur la peinture, la sculpture, la gravure et l'architecture. Vous me lirez comme un auteur ancien à qui l'on passe une page commune en faveur d'une bonne ligne {Salon de 1763.)

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