‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 62 sur 153 · AVENIR DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

AVENIR DES BEAUX-ARTS

Si l'on me demande ce que deviendront la philosophie, les lettres et les beaux-arts sous le calme et la durée de ces sociétés mercantiles où la découverte d'une île, l'importation d'une nouvelle denrée, l'invention dune machine, l'établissement d'un comptoir, l'invasion d'une branche de commerce, la construction d'un port, deviendront les transactions les plus importantes, je répondrai par une autre question, et je demanderai : Qu'est-ce qu'il y a dans ces objets qui puisse échauffer les âmes, les élever, y produire l'enthousiasme ? Un grand négociant est-il un personnage bien propre à devenir le héros d'un poème épique? Heureusement toute cette espèce de luxe n'est pas fort essentielle au bonheur des nations. Peut-être ne trouverait-on pas une belle statue dans toute la Suisse, et je ne pense pas que les treize cantons en soient plus malheureux. Quelle est la cause des progrès et de l'éclat des Lettres et des beaux-arts chez les peuples tant anciens que modernes? La multitude d'actions héroïques et de grands hommes à célébrer. Tarissez la source des périls, et vous tarissez en même temps celle des vertus, des forfaits, des historiens, des orateurs et des poètes. Ce fut au milieu des orages continus de la Grèce que cette contrée se peupla de peintres, de sculpteurs et de poètes. Ce fut dans les temps où cette bête féroce qu'on appelait le peuple romain, ou se dévorait elle-même, ou s'occupait à dévorer les nations, que les historiens écrivirent et que les poètes chantèrent. Ce fut au milieu des troubles civils ea Angleterre,

en France après les nnassacres de la Ligue et de la Fronde, que des auteurs immortels parurent. A mesure que les secousses violentes d'une nalion s'apaisent et s'éloignent, les âmes se calment, les images des dangers s'effacent, et les Lettres se laisent. Les grands génies se couvent d'ans les temps difficiles ; ils éclosent dans les temps voisins des temps difficiles ; ils suivent le déclin des nations, ils s'éteignent avec elles; mais comme il est rare qu'une nation disparaisse sans un long enchaînement de désastres, alors l'enlhousiasme renaît dans quelques âmes privilégiées, et les productions sont un mélange bizarre du bon et du mauvais goût ; on y remarque la richesse du moment passé et la misère du moment présent. Ces génies sont comme les dernières pulsations du pouls d'un moribond : Français, tâtez-vous le P°"^^ *• {Miscellanea philosophiques.)

DU COSTOME FRANÇAIS.

Quoi de plus mesquin, de plus barbare, de plus mauvais goût que notre accoutrement français, et les robes de nos femmes? Dites-moi : que peut-on faire de beau, en introduisant dans une composition des poupées fagotées comme cela? Cela serait d'un bel effet, surtout dans une composition tragique. Comment leur donner la moindre noblesse, la moindre grandeur? Au contraire, l'habillement des Orientaux et des Asiatiques, des Grecs et des Romains, développe le talent du peintre habile, et augmente celui du peintre médiocre.

Oh! que nous sommes petits et mesquins! Quelle différence de ce bonnet triangulaire, noir, dont nous sommes affublés, au turban des Turcs, au bonnet des Chinois !

Itfettez à César, Alexandre, Caton, notre chapeau et notre perruque, et vous vous tiendrez les côtés de rire; si vous

1. Ce fragment, prophétie de plus en plus alarmante, a paru pour la première fois dans l'édition Bélia.

donnez, au contraire, l'habit grec ou romain à Louis XV, vous ne rirez pas. Le ridicule ne vient donc pas du vice de costume : il est le môme de part et d'autre.

Il n'y a point de tableau de grand maître qu'on ne dégradât en habillant les personnages, en les coidant à la française quelque bien peint, quelque bien composé qu'il fût d'ailleurs. On dirait que de grands événements, de grandes actions ne soient pas faits pour un peuple aussi bizarrement vêtu; et que les hommes dont l'habit est si ginguet ne puissent avoir de grands intérêts à démêler : il ne fait bien qu'aux marionnettes. Une diète de ces marionnettes-là ferait à merveille la parade d'une assemblée consulaire. On n'imaginerait jamais un grain de cervelle dans toutes ces têtes-là. Pour moi, plus je les regarderais, plus je leur verrais de petites ficelles attachées au haut de leurs têtes.

Faites y attenlimi, et vous prononcerez qu'un caractère de tête fier, noble, pathétique et terrible ne va point sous votre perruque ou votre chapeau. Vous ne pouvez être que de petits furibonds ; vous ne pouvez que jouer la gravité, la majesté.

Si nos ppintres et nos sculpteurs étaient forcés désormais de puisiM- leurs sujets dans l'histoire de France moderne, je dis moderne, car les premiers Francs avaient conservé dans leur manière de se vêtir quelque chose de la simplicité du vêlement antique, la peinture et la sculpture s'en iraient bientôt en décadence.

Imaginez, en un tas à vos pieds, toute la dépouille d'un Européen, ces bas, ces souHers, cette culotte, cette veste, cet habit, ce chapeau, ce col, ces jarretières, cette chemise : c'est une friperie. La dépouille d'une femme serait une boutique entière. L'habit de nature, c'est la peau; plus on s'éloigne de ce vêtement, plus on pèche contre le goût. Les Grecs, si uniment vêtus, ne pouvaient môme souffrir leurs vêtements dans les arts. Ce n'était pourtant qu'une ou deux piè. es d'étoffes négligemment jetées sur le corps.

Je vous le répète, il ne faudrait qu'assujettir la peinture et la sculpture à notre costume pour perdre ces deux arts si

agréables, si intéressants, si utiles même à plusieurs égards, surtout si on ne les emploie pas à tenir constamment sous les yeux des peuples ou des actions déshonnêles ou des atrocités de fanatisme, qui ne peuvent servir qu'à corrompre les mœurs ou embéguiner les hommes, à les empoisonner des plus dangereux préjugés.

Je voudrais bien savoir ce que les artistes à venir, dans quelques milliers d'années, pourront faire de nous, surtout si des érudits sans esprit et sans goût les réduisent à l'observation rigoureuse de notre costume. [Salon de 17b7.)

Même sujet.

Ajoutez à la platitude de nos révérences celle de nos vêtements, nos manches retroussées, nos culottes en fourreau, nos basques carrées et plissées, nos jarretières sous le genou, nos boucles en lacs d'amour, nos souliers pointus. Je défie le génie même de la peinture et de la scul;'ture de tirer parti de ce système de mesquinerie. La belle chose, en marbre ou en bronze, qu'un Français avec son justaucorps à boulons, son épée et son chapeau ! Essai sur la peinture.)

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