‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 70 sur 153 · LE JDGEMENT POPULAIRE DANS LES BEADX-»I\TS · texte numérisé non relu

LE JDGEMENT POPULAIRE DANS LES BEADX-»I\TS

Le mérite d'une esquisse, d'une élude, d'une ébauche ne peut être senti que par ceux qui ont un tact très délicat, très fin, très délié, soit naturel, soit développé et perfectionné par la vue habituelle de dilTérentes images du beau en ce genre, ou par les gens mêmes de l'art. Avant que d'aller plus loin, vous me demanderez ce que c'est que le tact. Je vous l'ai déjà dit : c'est une habitude de juger sûrement, préparée par des qualités naturelles, et fondée sur des phénomènes et des expériences dont la mémoire ne nous est pas présente. Si les phénomènes nous étaient présents, nous pourrions sur-le-champ rendre compte de notre jugement; et nous aurions la science. La mémoire des expériences et des phénomènes ne nous étant pas présente, nous n'en jugeons pas moins sûrement, nous en jugeons même plus promptement; nous ignorons ce qui nous détermine, et nous avons ce qu'on appelle tact, instinct, esprit de la chose, goût naturel. S'il arrive qu on demande à un homme de goût la raison de son jugement, que fait-il? Il rêve ; il se promène ; il se rappelle ou les modèles qu'il a vus, ou les phénomènes de la nature, ou les passions du cœur humain, en un mot les expériences qu'il a faites ; c'esl-à-dire qu'il devient savant. Un même homme a le tact sur certains objets, et la science sur d'autres. Ce tact est préparé par des qualités que la nature seule donne. Parcourez toutes les fonctions de la vie, toutes les sciences, tous les arts, la danse, la musique, la lutte, la course ; et vous reconnaîtrez dans les organes une aptitude propre à ces fonctions, et de même qu'il y a une organisation de bras, de cuisses, de corps propre à l'état de

porte-faix, soyez sûr qu'il y a une organisation de tête propre à l'état de peintre, de poète et d'orateur, organisation quï nous est inconnue, mais qui n'en est pas moins réelle, et sans laquelle on ne s'élève jamais au premier rang; c'est ur boiteux qui veut être coureur. Rappelez-vous toutes les études, toutes les connaissances nécessaires à un bon peintre, à un peintre né, et vous sentirez combien il est difficile d'être un bon juge, un juge-né en peinture. Tout le monde se croit compétent sur ce point ; presque tout le monde se trompe ; il ne faut que se promener une fuis au Salon, et y écouter les jugements divers qu'on y porte, pour se convaincre qu'en ce genre, comme en littérature, le succès, le grand succès est assuré à la médiocrité, l'heureuse médiocrité qui met le spectateur et l'artiste commun de niveau. Il faut partager une nation en trois classes ; le gros de la nation qui forme les mœurs et le goût national; ceux qui s'élèvent au-dessus sont appelés des fous, des hommes bizarres, des originaux; ceux qui descendent au dessous sont des plats, des espèces. Les progrès de l'esprit humain, chez un peuple, rendent ce plan mobile. Tel homme vit quelquefois trop longtemps pour sa réputation. Je vous laisse le soin d'appliquer ce principe à tous les genres, je m'en tiens à la peinture. Je n'ai jamais entendu faire autant d'éloges daucun tableau de Van Loo, de Vernet, de Chardin, que de ce maudit tableau de famille de Lépicié, ou d'un autre tableau de famille, plus maudit encore, de Voiriot. Ces indignes croûtes ont entraîné le suffrage public ; et j'avais les oreilles rompues des exclamations qu'elles excitaient. Je m'écriais : « 0 Vernet! ô Chardin ! ô Casanove! ô Loulherbourg! ô Robert! travaillez à présent; suez sang et eau, étudiez la nature, épuisez-vous de fatigue, faites des poèmes sublimes avec vos pinceaux ; et pour qui? Pour une petite poignée d'hommes de goût qui vous admireront en silence, tandis que le stupide, l'ignorant vulgaire, jetant à peine un coup d'œil sur vos chefs-d'œuvre, ira se pâmer, s'extasier devant une enseigne à bière, un tableau de guinguette. » Je m'indignais et j'avais tort. Est-ce qu'il en pouvait être autrement? 11 faut que le chancelier Bacon reste

ignoré pendant cinqante ans; lui-môme l'avait prédit dans son propre ouvrace. Il faut que le Traité du vrai inéiite, par Le Mnîire de Claville, ait en deux ou trois ans cinquante éditions. Celui qui devance son siècle, celui qui s'élè\e au dessus du plan général des mœurs communes, doit s'attendre à peu de sutlrages ; il doit se féliciter de l'oubli (jui le iloiobe à la persécution. Ceux qui touchent au plan général et commun sont à la portée de la main , ils sont persécutés. Ceux qui s'en élèvent à une grande distance ne sont pas aperçus ; ils meurent oubliés et tranquilles; « ou comme tout le momie, ou très loin de tout le monde : » c'est ma devise.

{Salon de 1767.)

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