‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 89 sur 153 · POÉSIK, PEINTURE ET MUSIQUE · texte numérisé non relu

POÉSIK, PEINTURE ET MUSIQUE

Balancer les beautés d'un poète avec celles d'un autre poète, c'est ce qu'on a fait mille fois. Mais rassembler les beautés communes de la poésie, de la peinture et de la musique; en montrer les analogies; expliquer comment le poète, le peintre et le musicien rendent la même image; saisir les emt)lèmes fugitifs de leur expression; e\aminer s'il n'y aurait pas quelque similitude entre ces emblèmes, etc. ; c'est ce qui reste à faire, et ce que je vous conseille d'ajouter à vos Beaux-Arts réduits à un même principe. Ne manquez pas non plus de mettre à la tête de cet ouvrage un chapitre sur ce que c'est que la belle nature, car je trouve des gens qui me soutiennent que, faute de l'une de ces choses, voire traité reste sans fondement; et que, faute de l'autre, il manque d'application. Apprenez- leur, Monsieur, une bonne fois, comment chaque art imite la Nature dans un môme objet ; et démontrez-leur qu'il est faux, ainsi qu'ils le prétendent, que toute nature soit belle, et qu'il n'y ait de laide nature que celle qui n'est pas à sa place. Pourquoi, me disent-ils, un vieux chêne gercé, tortu, ébranché, et que je ferais couper s'il était à ma porte, est-il précisément celui (jue le peintre y planterait, s'il avait à peindre ma chaumière? Ce chêne est-il beau? est-il laid? qui a raison, du propriétaire ou du peintre? Il n'est pas un seul objet d'imitation sur lequel ils ne fassent la même difficulté, et beaucoup d'autres. Ils veulent que je leur dise pourquoi une peinture admirable dans un poème deviendrait ridicule sur la toile? Par quelle singularité le peintre qui se proposerait de rendre avec son pinceau ces beaux vers de Virgile :

Toterea magno misc.^ri imirmiire ponlum, Emissamque hicmeni sonsit Ne|ituniis, et imis Stagna refusa \adis ; graviter cummotus, et alto Trospiciens, summa placidum caput extulit unda',

ViBGiLB, /Enéide, lib. 1, vers 1245qq.

1. r Cependant aux mugissements des flots bouleversés, Neptune s'aperçut qu«

par quelle singularité, disent-ils, ce peintre ne pourrail-ii prendre le moment frappant, celui où Neptune élève sa lête hors des eaux? Pourquoi le dieu, ne paraissant alors qu'un homme décollé, sa tôte, si majestueuse dans le poème, leraitelle un mauvais effet sur les ondes? Comment arrive-t-il que ce qui ravit notre imagination déplaise à nos yeux? La belle nature n'en est donc pas une pour le peintre et pour le poète, continuent-ils? Et Dieu sait les conséquences qu'ils tirent de cet aveu ! En attendant que vous me délivriez de ces raisonneurs importuns, je vais m'amuser sur un seul exemple de l'imitation de la nature dans un même objet, d'après la peinture et la musique.

Cet objet d'imitation des trois arts est une femme mourante.

Le poète dira :

Illa, graves oculos conata adtollere, rursus Defii-it. Infixum stridit siib peolore vulnus. Ter sese adtollens cubiloquc adnixa levaTÎt ; Ter revoluta toro est oculisque enantibus alto Quœsivit cœlo lucem, ingemuitque reperla >.

Vme., ^n., lib. IV, vers 688 sqq.

Ou

Vita quoque omnis mnibus e nervis atque ossibus exsolvatur».

T. LccRBT., de lierum nat., lib. I, vers 8I0-8U.

Le musicien commencera par pratiquer un intervalle de semi-ton en descendant : Illa, graves oculos conata adtollere, rursus déficit; puis il montera par un intervalle de fausse quinte; et après un repos, par l'intervalle encore plus pénible de triton : Ter sese adtollens, suivra un petit intervalle de semi-ton en montant : Oculisque errantibus alto qusesivit cœlo

la ternpèle était déchaînée, et la mer remuée jusque dans ses profondeurs ; il s'eo émeut, lève son front calme à la surface des eaux, et promène au loin ses regards sur l'abîuie. »

1. « Elle essaie de lever ses yeux appesantis mais elle retombe inanimée Le sang bouillonne dans sa blessure entr'.mverte. Trois fois elle se soulève e: veut s'appuytr sur le coude, trois fois elle retombe sur son lit; ses yeux égarés cherchent au ciel la clarté du jour, elle la retrouve et elle gémit. •

2. « Et la vie tout entière, de tous nos nerfs et de tous nos os la rie se détache insensiblement. »

Iwem. Ce petit intervalle en montant sera le rayon de lumière. C'était le dernier effort de la moribonde ; clic ira ensuite toujours en déclinant par degrés conjoints : Revoluta toro est. Elle expirera enfin, et s'éteindra par un intervalle de den)i-ton :

Vitnquoque omnis omnibus e nervis atque ossibus exsolvatur.

Lucrèce peint la résolution des forces par la lenteur de deux spondées : Exf^olvatur ; et le musicien la rendra par deux blanches en degrés conjoints; la cadence sur la seconde de ces blanches sera une imitation très frappante du mouvement vacillant d'une lumière qui s'éteint.

Parcourez maintenant des yeux l'expression du peintre, vous y reconnaîtrez partout Vexsolvatiir de Lucrèce, dans les jambes, dans la main gauche, dans le bras droit. Le peintre, n'ayant qu'un moment, n'a pu rassembler autant de symptômes mortels que le poète; mais en revanche ils sont bien plus frappants; c'est la chose même que le peintre montre; les expressions du musicien et du poète n'en sont que des hiéroglyphes. Quand le musicien saura son art, les parties d'accompagnement concourront, ou à fortifier l'expression de la partie chantante, ou à ajouter de nouvelles idées que le sujet demandait, et que la partie chantante n'aura pu rendre. Aussi les premières mesures de la basse seront-elles ici d'une harmonie très lugubre, qui résultera d'un accord de septième superflue mise comme hors des règles ordinaires, et suivie d'un autre accord dissonant de la fausse quinte. Le reste sera un enchaînement de sixtes et de tierces molles qui caractériseront l'épuisement des forces, et qui conduiront à leur extinction. C'est l'équivalent des spondées de Virgile : Alto qiiœsivit cœlo Incem.

Au reste, j'ébauche ici ce qu'une main plus habile peut achever. Je ne doute point que l'on ne trouvât dans nos peintres, nos poètes et nos musiciens, des exemples, et plus analogues encore les uns aux autres, et plus frappants, du sujet même que j'ai choisi.

{Lettre sur les sourds et muets.)

DU BHYTHME ET DE i/hAIIMONIE.

Ut piclura, poesis erit.

HORICB.

n en est de la poésie ainsi que de la peinture. Combien on l'a dit de fois! Mais ni celui qui l'a dit le premier, ni la multitude de ceux qui l'ont répété après lui, n'ont compris toute l'étendue de cette maxime. Le poète a sa palette, comme le peintre ses nuances, ses passages, ses tons. Il a son pinceau et son faire ; il est sec, il est dur, il est cru, il est tourmenté, il est fort, il est vigoureux, il est doux, il est harmonieux et facile.

Sa langue lui offre toutes les teintes imaginables; c'est à lui à les bien choisir. Il a son clair-obscur, dont la source et les règles sont au fond de son ame. Vous faites des vers? Vous le croyez, parce que vous avez appris de Richelet à arranger des mots et des syllabes dans un certain ordre et selon certaines conditions données; parce que vous avez acquis la facilité de terminer ces mots et ces syllabes ordonnées par des consonnances. Vous ne peignez pas; à peine savez-vous calquer. Vous n'avez pas, peut-être même ôtesvous incapable de prendre la première notion du rhythme ; le poète a dit :

Monte decurrens velut amnis inibres Quem super notas aluerc ripas, Fervet, iminensusque ruit pioluiido Pindarus ore.

HoRAT. lib. IV, od. II, V. 5 et sq.

« Qui est-ce qui ose imiter Pindare? C'est un torrent qui roule ses eaux à grand bruit de la cime d'un rocher escarpé. Il se gonfle, il bouillonne, il renverse, il franchit sa barrière, il s'étend : c'est une mer qui tombe dans un gouffre profond. »

214 DIDEKOT.

Vous avez senti la beauté de l'image, qui n'est rien : c'est le rhythme qui est tout ici; c'est la magie prosodique de ce coin du tableau, que vous ne sentirez peut-être jamais. Qu'estce donc que le rhytlime? me demandez-vous. C'est un choix particulier d'expressions; c'est une certaine distribution de syllabes longues ou brèves, dures ou douces, sourdes ou aigres, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées analogues aux idées qu'on a, et dont on est fortement occupé; aux sensations qu'on ressent et qu'on veut exciter; aux phénomènes dont on cherche à rendre les accidents; aux passions qu'on éprouve, et au cri animal qu'elles arracheraient; à la nature, au caractère, au mouvement des actions qu'on se propose de rendre; et cet art-là n'est pas plus de convention que les effets de l'arc-en-ciel; il ne se prend point; il ne se communique point; il peut seulement se perfectionner. Il est inspiré par un goût naturel, par la mobilité de l'ame, par la sensibilité. C'est l'image même de l'âme rendue par les inflexions de la voix, les nuances successives, les passages, les tons d'un discours accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en cent manières diverses. Écoutez le défi énergique et bref de cet enfant qui provoque son camarade. Écoulez le malade qui raine ses accents douloureux et longs. Ils ont rencontré l'un et l'autre le vrai rhjthrae, sans y penser. Boileau le cherche et le trouve souvent. Il semble venir au devant de Racine. Sans ce mérite, un poète ne vaut presque pas la peine d'être lu; il est sans couleur. Le rhythme, pratiqué de réflexion, a quelque chose d'apprêté et de fastidieux. C'est une des principales différences d'Homère et de Virgile, de Virgile et de Lucain, de r.-^rioste et du Tasse. Le sentiment se plie de luimôme à l'infinie variété du rhythme; la réflexion ne saurait. L'étude, le goût acquis, la réflexion saisiront fort bien la place d'un vers spondaïque ; l'habitude dictera le choix d'une expression, elle séchera des pleurs, elle laissera couler les larmes; mais frapper mes yeux et mon oreille, porter à mon imagination, par le seul prestige des sons, le fracas d'un torrent qui se précipite, ses eaux gonflées, la plaine submergée,

«on mouvement majestueux, et sa chute dans un gouffre profond, cela ne se peut, lîntrelacer d'éludé des syllabes sourdes ou molles entre des syllabes fortes, éclatantes ou dures, suspendre, accélérer, heurter, briser, renverser; cela ne se peut. C'est Nature, et Nature seule qui dicte la véritable harmonie d'une période entière, d'un certain nombre de vers. C'est elle qui fait dire à Quinault :

Au temps heureux où l'on sait plaire,

Qu'il est doux d'aimer tendremenl I Pourquoi dans les périls, avec empressement, Chercher d'un vuiu honneur l'éclat imaginaire?

Pour une Irompeuso cliimère,

Faut-il quitter un hien charmant?

Au temps heuroux où l'on sait plaire.

Qu'il est doux d'aimer tendrement.

ArTnide, acte II, se. iv.

C'est elle qui fait dire à Voltaire :

Le moissonneur ardent, qui court avant l'aurore Couper les blonds épis que l'été fait éclore. S'arrête, s'inquiète et pousse des soupirs : Son cœur est étonné de ses nouveaux désirs. Il dem ure enchanté dans ces belles retraites, Et laisse, en soupirant, ses moissons imparfaites.

Henriade, chant IX, v. 221-226.

Que reste-t-il de ces deux morceaux divins, si vous en ôtez l'harmonie? Rien. C'est elle encore qui fait dire à Chaulieu ;

Tel qu'un rocher, dont la êta

Égale le mont Athos,

Voit à ses pieds la tempête

Troubler le calme des Ilots :

La raiT autour bruit et gronde;

Malgré ses émotions, Sur Son front élevé règne une paix profond

Que tant d'agitations,

Et qw les fureurs de l'onde Respectent à l'égal des nids des alcyons.

Épitre au chevalier de Bouillon.

11 faut voir le tourment, l'inquiétude, le chagrin, le travail

du poète, lorsque celle harmonie se refuse. Ici, c'est une syll.ibe de trop ; là, c'est une syllabe de moins. L'accent tombe, quand il doit être soutenu; il se soutient, quand il doit tomber. La voix éclate où la chose la veut sourde; elle est sourde où la chose la veut éclatante. Les sons glissent où le sens doit les faire onduler, bouillonner. J'en appelle au petit nombre de ceux qui ont éprouvé ce supplice. Toutefois, sans la facilité de trouver ce chant, cette espèce de musique, on n'écrit ni en vers ni en prose : je doute même qu'on parle bien. Sans l'habitude de la sentir ou de la rendre, on ne sait pas lire; et qui est-ce qui sait lire? Partout où cette musique se fait entendre, elle est d'un charme si puissant, qu'elle entraîne, et le musicien qui compose, au sacrifice du terme propre, et l'homme sensible qui écoute, à l'oubli de ce sacrifice. C'est elle qui prête aux écrits une grâce toujours nouvelle. On retient une pensée. On ne retient point l'enchaînement des inflexions fugitives et délicates de l'harmonie. Ce n'est pas à l'oreille seulement, c'est à l'âme d'où elle est émanée, que la véritable harmonie s'adresse. iN'e dites pas d'un poète sec, dur et barbare, qu'il n'a point d'oreille; dites qu'il n'a pas assez d'âme. C'est de ce côlé que les langues anciennes avaient un avantage infini sur les langues modernes. C'était un instrument à mille cordes, sous les doigts du génie; et ces Anciens savaient bien ce qu'ils disaient, lorsqu'au grand scandale de nos froids penseurs du jour, ils assuraient que l'homme vraiment éloquent s'occupait moins de la propriété rigoureuse que du lieu de l'expression. Ah! mon ami, quels soins il faudrait donner encore à ces quatre pages, si elles devaient être imprimées, et que je voulusse y mettre l'harmonie dont elles sont susceptibles. Ce ne sont pas les idées qui me coûtent : c'est le ton qui leur convient. En littérature comme en peinture, ce n'est pas une petite affaire que de savoir conserver son esquisse *. {Salon de 1767

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