‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 92 sur 153 · Arisluphane, les Nuées, se. i · texte numérisé non relu

Arisluphane, les Nuées, se. i

môme du goût ; car la verve se laisse rarement maîtriser par le goût, mais ne l'exclut pas. La verve a une marclie qui lui est propre : elle dédaigne les sentiers connus. Le goût timide et circonspect tourne sans cesse les yeux autour de lui ; il ne hasarde rien ; il veut plaire à tous; il est le fruii des siècles et des travaux successifs. On pourrait dire du goût ce que Cicéron disait de l'action héroïque d'un vieux Romain : Laus est temporum, non homiiiis. Mais rien n'est plus rure qu'un homme doué d'un tact si exquis, d'une imagination si réglée, d'une organisation si sensible et si délicate, d'un jugement si fin et si juste, appréciateur si sévère des caractères, des pensées et des expressions ; qu'il ait reçu la leçon du goût et des siècles dans toute sa pureté, et qu'il ne s'en écarte jamais: tel me semble Térence. Je le compare à quelquesunes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinous. Elles ont peu de passion, peu de caractère, presque point de mouvement; mais on y remarque tant de pureté, tant d'élégance et de vérité, qu'on n'est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu'on ne les saisit toutes qu'avec le temps: c'est moins la chose que l'impression elle sentiment, qu'on en remporte; il faut y revenir sans cesse. L'œuvre de la verve, au contraire, se connaît tout entier, tout d'un coup, ou point du tout. Heureux le mortel qui sait réunir dans ses productions ces deux grandes qualités : la verve et le goût! où est-il? Qu'il vienne déposer son ouvrage au pied du Gladiateur et du Laocoon, artis imitatonx opéra stupenda Jeunes poètes, feuilletez alternativement Molière et Térence Apprenez de l'un à dessiner, et de l'autre à peindre. Gardezvous surtout de mêler les masques hideux d'un bal avec les physionomies vraies de la société. Rien ne blesse autant un amateur des convenances et de la vérité, que ces personnages outrés, faux et burlesques; ces originaux sans modèles et sans copies, amenés on ne sait comment parmi des personnages simples, naturels et vrais. Quand on les rencontre sur le théâtre des honnêtes gens, on croit être transporté par force sur les tréteaux du faubourg Saint-Laurent. Surtout, si

vous avftz des amants à peindre, descendez en vous-mêmes, ou lisez l'Esclave africain. Écoulez Phédria dans VEnnuque, et vous serez à jamais dégoûtés de toutes ces galanteries misérables et froides qui dfifigurent la plupart de nos pièces .. « Elle est donc bien belle!... — Ah! si elle est belle I Quand on l'a vue, on ne saurait plus regarder les autres... — Elle m'a chassé ; elle me rappelle ; retournerai-je?... Non, vînt-elle m'en supplier à genoux*. » C'est ainsi que sent et parle un amant. On dit que Térence avait composé cent trente comédies que nous avons perdues; c est un l'ail qui ne peut être cru que par celui qui n'en a pas lu une seule de celles qui nous restent.

C'est une tâche bien hardie que la traduction de Térence : tout ce que la langue latine a de délicatesse est dans ce poète. C'est Cicéron, c'est Quintilien qui le disent. Dans les jugements divers qu'on entend porter tous les jours, rien de si commun que la distinction du style et des choses. Cette distinction est trop généralement acceptée, pour n'être pas juste. Je conviens qu'où il n'y a point de chose, il ne peut y avoir de style; mais je ne conçois pas comment on peut ôter au style sans ôter à la chose. Si un pédant s'empare d'un raisonnement de Cicéron ou de Démostbène, et qu'il le réduise en un syllogisme qui ait sa majeure, sa mineure et sa conclusion, sera-t-il en droit de prétendre qu'il n'a fait que supprimer des mots, sans avoir altéré le fond? L'homme de goût lui répondra : «Eh! qu'est devenue celte harmonie qui me séduisait? où sont ces figures hardies par lesquelles l'orateur s'adressait à moi, m'interpellait, me pressait, me mettait à la gône? Comment se sont évanouies ce-^ images qui m'assaillaient en foule, et qui me troublaient? El ces expressions, tantôt délicates, tantôt énergiques, qui réveillaient dans mon esprit je ne sais combien d'idées accessoires, qui me montraient des spectres de toutes couleurs, qui tenaient mon âme agitée d'une suite presque ininterrompue de sensations diverses, et qui formaient cet impétueux ouragan

Page 1