L'ANARCHIE DANS LA FAMILLE L'UNION ET L'AMOUR LIBRES
« Malheureux 1 vous prêchez le mépris de la famille », disent à tout propos aux révolutionnaires les moralistes bourgeois.
— Et la famille n'existe pas.
Qu'est-ce que cette famille où l'homme, la femme et l'enfant, travaillant comme des mercenaires dans une fabrique pour ne pas mourir de faim, se font mutuellement concurrence ? où tous trois, séparés pendant dix ou douze heures de la journée par leur tâche de forçat, se retrouvent la nuit, fourbus, écœurés, n'ayant à la bouche, au lieu
de paroles d'amour, que des imprécations qui retombent sur le compagnon de chaîne?
Qu'est-ce que cette famille où la mère ne peut surveiller sa fille qu'un fils de bourgeois raccrochera dans la rue pour l'abandonner après l'avoir engrossée ? Cette famille où l'enfant, né d'un hasard, ne connaîtra jamais son père ? où la mère, tremblante d'être surprise par ses parents ou ses patrons, ne songera qu'A se débarrasser furtivement de sa progéniture ?
Qu'est-ce que cette famille où tous, vieux et jeunes, mâles et femelles, atrophiés, dépravés, blasés, par lamisère, couchant dans la même pièce, sur le même grabat, se disputent avec une avidité jalouse une horrible pâtée ?
Qu'est-ce que cette famille de riches bourgeois, guindés, cérémonieux entre eux et courant : Monsieur les impures, madame Jes fêtes ; le fils rêvant actrices, la fille rêvant gorameux ou officiers, — dépravant de leurs ardeurs étouffées les camarades de lycée ou les compagnes de couvent ?
Qu'est-ce que cette famille, ribambelle de cousins, cousines, neveux, nièces, oncles, tantes, qui vous importunent, vous espionnent et attendent avec impatience le moment où vous trépasserez pour se partager vos dépouilles * ?
La famille est morte et, quand on reproche aux anarchistes de vouloir la supprimer, on fait preuve d'une singulière ignorance. Il ne s'agit pas de diviser des individus déjà moralement séparés mais, au contraire, d'étendre à tous le lien de solidarité d'amour.
Ce cercle familial qui n'existe plus, que la société actuelle, fondée sur l'intérêt rf'wn contre lous, a brisé, reformez-le en l'élargissant, brisez la chaîne, vous aurez l'union, voilà ce que prêchent les anarchistes.
C'est ce qu'a exprimé l'un d'eux ^ dans ce
i. Les bourgeois ont donné au mot espérance une acception épouvantable. Quand ils disent d'une jeune fllle à marier qu'elle a des espérances, cela signifie que la mort de ses parents viendra bientôt Tenrichir !
2. Le chansonnier Paul Paillette, dans les Enfants de la nature.
couplet qui est à la fois un Credo et un chant d'amour :
Autrement qu'aux civilisés,
Il faut à nos sens apaisés
Les caresses et les baisers
Des vieux, des bébés et des mères.
Tous les vieillards sont nos parents.
Tous les petits sont nos enfants
Et, qu'ils soient jaunes, noirs ou blancs.
Partout les hommes sont nos frères.
Jamais la fraternité, sur laquelle ont tant rabâché les tartufes dé la philanthropie, n'a été glorifiée à la fois plus simplement et avec plus d'élan. Ces vers resteront comme l'hvmne de la famille humaine.
. Est-ce à dire que l'affection puisse devenir uniforme, égale pour tous? Nous ne le croyons pas.
Dans toute société, si harmonique soitelle, il y a toujours des individus qui inspirent, à leurs compagnons plus de sympathie que d'autres. Il est évident que les différences de caractères, de goûts, d'aptitudes créeront des liens non plus fictifs et
conventionnels mais moraux, autrement puissants que la parenté.
D'autre part, il semble certain que si l'homme peut .arriver à aimer comme siens les enfants qu'il n'a pas créés, la femme aura toujours une préférence pour ceux formés de sa chair et de son sang. Réciproquement, ceux-ci témoigneront à leur mère plus d'affection qu'aux autres femmes.
L'amour de la progéniture, — les phrénologistes l'ont constaté, — est plus développé chez les femelles de tous les animaux l'animal humain compris ; c'est une conséquence de leur structure interne et externe.
La présence d'organco absents chez l'homme^ adaptés à des fonctions spéciales : la matrice qui abrite le germe, les seins qui nourrissent, détermine évidemment sur la matière cérébrale des impressions et, partant, des sentiments et des idées distinctes. En général, l'amour du père est plus intellectuel, celui de la mère plus sensitif.
Le nouvel ordre social, en supprimant les causes de conflits, développera les sen-
timents affectifs comprimés dans notre société égoïste; loin de diminuer l'amour maternel, il lui donnera plus de douceur et de charme.
Débarrassés des préjugés et des liens conventionnels, les êtres évolueront selon l'impulsion de leur organisme. On ne sera plus obligé à chaque instant de se bronzer, de se cuirasser le cœur.
L'union entre les sexes ne sera plus l'ignoble marchandage actuel : jeunes filles livrées à des vieillards impuissants, jeunes hommes convolant avec vieilles coquettes enrichies, un titre épousant un coffre-fort.
Des tyrans au coaur glacé, aux ^ens éteints n'auront plus le droit ni le pouvoir d'immoler leurs enfants à leurs préjugés stupides ou à leur avarice.
Que si les défenseurs du matrimoniat actuel allèguent les erreurs de la jeunesse et le besoin qu'elle a d'être guidée par l'ex; périence des parents, il est facile de leur répondre que l'union anarchiste n'étant pas indissoluble, dès que la vie commune de-
viendra insupportable aux époux, ils reprendront leur liberté : ce sera l'amour libre autant que l'union libre K II serait curieux que les mêmes bourgeois qui ont institué le divorce comme correctif du mariage, — à l'usage surtout des riches, car les formalités qu'il nécessite sont trop coûteuses pour les pauvres, — fussent pris d'une pudeur hypocrite à l'idée de cette facilité de rupture. En réalité, c'est justement cette grande liberté qui fera que les unions pourront se
i, U ne serait même pas utile de faire cette remarque qui tombe sous le sens commun de certains timorés, cherchant une transition entre la morale bourgeoise et J a morale nouvelle, n*acceptaient l'union libre qu'à la condition implicite de la rendre quoi qu'il arrive aussi indissoluble que l'union légale. Cet excès de rigorisme, qui démontre tout simplement un fonds bourgeois chez nombre de révolutionnaires, a, pendant quelque temps, produit un excès en sens inverse et on a vu d'aimables fantaisistes, doués sans doute d'un heureux tempérament, proscrire au nom d'amour libre, toute union d'un caractère continu. Cette effervescence s'est calmée depuis : en réalité, nuls autres que les deux intéressés n'ont quoi que ce soit à décider en matière de cœur et de sens (1897).
rompre moins souvent ou avec moins de scandale que de nos jours; ne voyons-nous pas, en effet, que dans les ménages appelés illégitimes, — sans doute parce que l'amour et le libre choix y ont seuls présidé ! — la crainte d'être quitté est le plus souvent un stimulant à la tendresse et aux prévenances.
« Mais la légalisation du mariage, l'église ou, tout au moins, la mairie qu'en ferezvous? » clament les pudibonds moralistes, trop portés à oublier sur le retour leurs entrechats de Bullier et leur mépris d'antan pour cette chose qu'ils traitaient eux-mêmes de bourgeoise, le mariage.
Eh bien, est-ce cela, le surplis du curé ou l'écharpe du maire qui constitue l'union de deux êtres? Qu'un homme et une femme soient jetés sur une île déserte, attendrontils, qu'elle qu'ait pu être l'austérité de leur éducation, qu'un maire problématique tombe du ciel pour leur permettre de s'unir?
La comparution devant un étranger qui prononce votre enchaînement n'est qu'une formalité accessoire, variant selon les peu-
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pies, selon les temps et les lieux, instituée pour garantir un contrat d'intérêts. Dans une société communiste, où il n'y aura pas de privilégiés, il sera tout naturel de renoncer à l'indécente intrusion d'un tiers dans un acte que l'homme et la femme seraient portés par eux-mêmes à entourer d'un doux mystère. A une époque où le sentiment se confondait avec la foi, on pouvait admettre l'intervention du prêtre appelant sur les deux époux la bénédiction du ciel; aujourd'hui que l'Etat, — cette église laïque, — a chassé l'église chrétienne, c'est l'article 212 du code civil qui préside aux palpitations du cœur, au trouble du marié, aux rougeurs de la jeune vierge. Au fond, rien n'est plus contraire à la pudeur que cette déclaration . d'un acte physiologique à accomplir faite a un indifférent qui vous immatricule sur un gros livre.
L'union libre implique l'égalité de l'homme et de la femme; l'union légale, au contraire, ne délivre la jeune fille, même majeure, delà tutelle de sa famille que pour
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la soumettre au despotisme de son mari.
Malheur à celle dont la bonne foi aura été surprise, qui aura épousé un brutal ou un débauché; la loi est formelle : « La femme doit suivre son mari partout où il résidera. )» Ruinée, maltraitée, elle ne pourra quitter le domicile conjugal tSLUtqxie la Justice (I), après beaucoup de lenteurs et beaucoup de frais, ne. lui aura pas octroyé le divorce ou la séparation.
Comme conséquence, la femme, annihilée par la loi, livrée par un code d'un autre âge au bon plaisir du mari, cherche à lutter contre la force par la ruse; elle devient astucieuse, revéche, souvent perfide. Dans cet état d'antagonisme ouvert ou latent, elle se dépouille de tout ce qui fait le charme de son sexe.
La raison et la dignité sont pour l'union libre; bien mieux que le mariage légal, elle entretient raffection et réveille Famour. De tous temps, le sentiment humain, plus fort que les préjugés, n*a-t-il pas chéri ces types d*amoureux illégitimes transmis par Phis-
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toire ou créés par la légende : Léandre et Héro, Abélard et Héloïse, Paul et Françoise de Rimini? Quel honnête ménage de bourgeois excita jamais Tattendrissement qu'inspira le roman de Tabbé Prévost : Des Grieux et sa Manon Lescaut, tous deux si vicieux, si névrosés, mais ayant au cœur la flamme vivante de l'amour? Et Faust et Marguerite?
L'union libre répond, d'ailleurs, à la marche du progrès social. La statistique établit que, dans les grandes villes et surtout à Paris, le nombre des faux ménages et des naissances naturelles augmente de jour en jour et dans des proportions relativement bien supérieures à l'accroissement de population .
Les partisans du mariage légal accusent leurs adversaires de rechercher la satisfaction des sens au point de vouloir faire de la société un immense lupanar. Ce reproche, dicté par un reste de cet esprit chrétien de renoncement et de mortification qui faisait croire que, pour gagner le ciel, il f^tUait faire de ce monde un enfer, ce repro-
che est absolument faux : rien ne différerait plus qu'une société où régnerait l'amour libre, sincère, désintéressé, de ces repaires tolérés par l'Etat où des exploiteurs s'enrichissent en forçant des malheureuses à subir des caresses tarifées.
Il fut un temps où l'on enseignait que, pour plaire à Dieu, il fallait se priver de manger quand on avait faim et de boire quand on avait soif, qu'il fallait aller pieds nus, se vêtir de haillons et coucher sur la dure. Pour achever de- dégrader la pauvre bête humaine, on lui prêchait la chasteté à outrance, le renoncement à la femme. Cela nous a donné le moyen-âge, l'abrutissement de l'Europe pendant onze siècles. Aujourd'hui, la lutte est entre ceux qui cherchent à continuer le passé et ceux qui veulent l'émancipation intégrale de l'individu.
Emanciper l'individu, c'est augmenter sa valeur en donnant à ses aptitudes, à ses facultés, toute leur somme de développement.
C'est, au contraire, en comprimant ou en
contraignant les sens qu'on arrive à les
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pervertir, à créer ces affections anorma] onanisme, sodomie, sophisme. Combien victimes faites par le couvent et le doit La fougue des 'passions est moins dan reuse que l'isolement qui finit par har de rêves étranges le cerveau des jeu:
gens, qui les livre aux pratiques honteu et eu fait des impuissants ou des névros
Le libre choix , déterminant seul unions, régénérera moralement et ph; quement l'espèce humaine abêtie par gnorance, atrophiée par la misère e1 vice, étiolée par un industrialisme effn Les Taïtiens, jadis le peuple le plus li ment amoureux, constituaient une race perbe ; l'arrivée de missionnaires catl ques et protestants qui bouleversèrent manière de vivre et voulurent régulai leurs unions, fut une des principales cai de la décadence physique et de la dépc latiou.
On peut hardiment affirmer que la !
pression de tous les liens conventionr qui permettra de faire ouvertement et i
crainte ce que la plupart font hypocritement, ne ramènera pas les orgies du Directoire, les débauches de la bourgeoisie émancipée. Certes, dans les premières années qui suivent une révolution, il règne forcément un certain désordre dans les idées et dans les mœurs, — le temps pour la génération (T essuyer les plâtres, •— mais le bouillonnement se calme, les excès deviennent de plus en plus rares, Téquilibre se rétablit sur une autre base et avec d'autant plus de stabilité.