Tournier, Némésis ou la Jalousie des dieux
LA RAGE
régulier de choses qui subsistent et se transforment par elles-mêmes. Plus tard, les stoïciens le compareront à une grande cité gouvernée par les meilleures lois. Il n’y a point de place ici pour les dieux incommensurables et vagues, ni pour les dieux despotes et dévorateurs. Le vertige religieux n’entre point dans les esprits sains et équilibrés qui ont conçu un pareil monde. Leurs dieux deviennent vite des hommes ; ils ont des parents, des enfants, une généalogie, une histoire, des vêtements, des palais, un corps semblable au nôtre; ils peuvent souffrir, être blessés; les plus grands, Zeus lui-même, ont vu leur avènement, et verront peut-être un jour la fin de leur règne1. Sur le bouclier d’Achille, qui représente une armée, « les hommes « marchaient conduits par Arès et Athéné, tous deux en « or, vêtus d’or, beaux et grands comme il convient à « des dieux; car les hommes étaient plus petits. » En effet, il n’y a guère entre eux et nous d’autre différence. Plusieurs fois dans V Odyssée, quand Ulysse ou Télémaque rencontrent à l’improviste un personnage grand et beau, ils lui demandent s’il est un dieu. — Des dieux si humains ne jettent pas le trouble dans l’esprit qui les conçoit; Homère les manie à son aise; il fait intervenir Athéné à chaque instant pour de petites besognes, pour indiquer à Ulysse la maison d’Alcinoüs,pour marquer l’endroit où est tombé son disque. Le poète théologien circule dans son monde divin avec une liberté