‹ Philosophie de l'art (volume 5)Chapitre 8 sur 41 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Tâchons d'abord de nous représenter exactement cette race, et, pour cela, observons le pays. Un peuple reçoit toujours l'empreinte de la con trée qu'il habite ; mais cette empreinte est d'autant plus forte qu'au moment où il s'établit, il est plus inculte et plus enfant. — Quand les Français allèrent coloniser Tile Bourbon ou la Martinique, quand les Anglais Tinrent peupler l'Amérique du Nord et l'Australie, ils apportaient avec eux des armes, des instruments, des arts, des industries, des institutions, des idées, bref une civilisation ancienne et complète, par laquelle ils pouvaient maintenir leur type acquis et résister à l'ascendant de leur nouveau milieu. Mais, quand l'homme neuf et désarmé se trouve livré à la nature, elle l'enveloppe, elle le façonne, elle )«». moule^ et l'ar-

gUe morale, tonte molle et flexible encore, se plie et se pétrit sous la pression physique contre laquelle son passé ne lui fournit pas d'appui. Les philologues nous montrent une époque primitive où les Indiens, les Persans, les Germains, les Celtes, les Latins, les Grecs avaient la même langue et le même degré de culture ; une époque moins ancienne où les Latins et les Grecs, déjà séparés de leurs autres frères, étaient encore unis entre eux (1), connaissaient le vin, vivaient de pâturage et de labourage, possédaient des barques à rames, avaient ajouté à leurs vieilles divinités védiques une divinité nouveUe, Hestia, Yesta, le foyer. Ce sont à peine les rudiments de la première culture; s'ils ne sont plus des sauvages, ils sont encore des barbares. A partir de ce moment, les deux rameaux issus de la même souche coounencent à divei^er; quand nous les retrouvons plus tard, leur structure et leurs fruits, an lieu d*ètre les mêmes, sont différents; mais Tun pousse en Italie, Tautre en Grèce, et nous sommes conduits à regarder les alentours de la plante grecque, pour chercher si fair et le sol qui Pont nourrie n^expliquent pomt les particularités de sa forme et la direction de son dévdoppement.

(1) Momoisen, Rœmiscke GttMckUf t, 1^. p. 2f .

Jetons les yeux sur une carte. La Grèce est une péninsule en forme de triangle, qui, appuyée par sa base sur la Turquie d'Europe, s'en détache, s'allonge vers le midi, s'enfonce dans la mer, s'effile dans l'isthme de Corinthe pour former au delà une seconde presqu'île plus méridionale encore, le Péloponèse, sorte de feuille de mûrier qu'un mince pédoncule relie au continent. Joignezy une centaine d'îles, avec la côte asiatique qui fait face : une frange de petits pays cousue aux gros continents barbares, et un semis d'îles éparses sur une mer bleue que la frange enserre, voilà la contrée qui a nourri et formé ce peuple si précoce et si intelligent. — Elle était singulièrement propre à cette œuvre. Au nord (1) do

(i) C\iT\i\iafGi^echische Qeschichte, t. !«', p. 4.

la mer Egée» le climat est encore dur, semblable à celui de rAlIemagne du centre ; la Roumélie ne connaît pas les fruits du sud ; point de myrtes sur sa côte. Le contraste est frappant, lorsque^ des* cendant vers le midi, on entre en Grèce.

Au 40' degré, en Thessalie, commencent les forêls d'arbres toujours verts ; au 39'' degré, en Phtiotide, Tair tiède de la mer et des côtes fait pousser le riz, le cotonnier, l'olivier. Dans l'Eubée et l'Attique on trouve déjà les palmiers. Ils abondent dans les Cyclades ; sur la côte orientale de l'Argolide sont des bois épais de citronniers et d'orangers; le dattier africain vit dans un coin de la Crète. A Athènes, qui est le centre de la civilisation grecque, les plus nobles fruits du Midi croissent sans culture. Il n'y. gèle guère que tous les vingt ans ; la grande chaleur de l'été y est modérée par la brise de la mer ; sauf quelques coups du vent de Thrace et des bouflées de sirocco, la température y est exquise ; aujourd'hui encore (1), « le peuple a Thabitude de coucher « dans les rues, depuis le milieu de mai jusqu'à a la fin de septembre; les femmes dorment sur les « terrasses». En pareil pays, on vit en plein air. Les anciens eux-mêmes jugeaient que leur climat était un don des dieux : « Douce et clémente,

(1) About, La Grèce contemporaine, p. 345.

f04 LA SCULPTURE EN GRÈCE.

disait Euripide, est notre atmosphère; le froid i< de rhiver est pour nous sans rigueur, et les « traits de Phœbus ne nous blessent pas. » Et ailleurs il ajoute : a tous ! descendants (( d'Érechthée, heureux dès Tantiquité, enfants « chéris des dieux bienheureux, tous cueillei « dans votre patrie sacrée et jamais conquise «c la sagesse glorieuse comme un firuit de Yotrc ec sol, et vous marchez constamment avec une « douce satisfaction dans Téther rayonnant de « votre ciel, où les neuf Muses sacrées de Pièrie ce nourrissent Harmonie aux boucles d'or, votre « enfant commun. On dit aussi que Cypris, la « déesse, a puisé des vagues dans Tllissus aux <( belles ondes et qu'elle les a répandues dans le a pays sous forme de zéphirs doux et frais, et « que toujours la séduisante déesse, se couron- « nant de roses parfumées, envoie les Amours « pour se joindre à la Sagesse vénérable et pour <c soutenir les ouvrages de toute vertu (1). » Ce sont là de beaux mots de poète, mais, à travers rode, on aperçoit la vérité. Un peuple formé par un semblable climat se développe plus vite et plus harmonieusement qu'un autre; Thomme n'est pas accablé ou amolli par la chaleur excessive, ni

(I) Voyez aussi le célèbre chœur de Sophocle dans GRdipe à CoUme : Euhippmiy Xène, tes chôrds.

LA RAGB. 10S

raidi et figé par la rigueur du froid. Il n'est pas condamné à linertie rêveuse ni à Texercice continu ; il ne s'attarde pas dans les contemplations mystiques m dans la barbarie brutale. Comparez un Napolitain ou un Provençal à un Breton, un Hollandais, à un Indou:vous sentirez comment fa douceur et la modération de la nature physique mettent dans Tâme la vivacité avec l'équilibre , pour conduire Tesprit dispos et agile vers la pensée et vers Faction.

Deux caractères du sol opèrent dans le même sens. — D'abord la Grèce est un réseau de montagnes. Le Pinde, son arête centrale, prolongé vers le midi par TOtrys, TiEta, le Parnasse, THélicon, le Cithéron et leurs contreforts, fait une chatne dont les anneaux multipliés vont au delà de risthme se relever et s'enchevêtrer dans le Péloponèse ; au delà, les lies sont encore des échines et des têtes de montagnes émergentes. Ce terrain^ ainsi bosselé, n'a presque pas de plaines ; partout le roc affleure, comme dans notre Provence ; les trois cinquièmes du sol sont impropres à la culture. Regardez les Vues et Paysages de M. de Stackelberg ; partout la pierre nue ; de petites rivières, des torrents lâissent,entre leur lit demidesséché et le roc stérile, une bande étroite de sol productif. Hérodote opposait déjà la Sicile et ritalie du Sud, ces grasses nourrices, à la mai-

gre Grèce « qui^ en naissant, eut la pauvreté pour « sœur de lait ». En Attique notamment, le sol est plus maigre et plus léger qu'ailleurs ; des oliviers, de la vigne, de Torge, un peu de blé, voilà tout ce qu'il fournit à Thomme. Dans ces belles Iles de marbre qui constellent Tazur de la met Egée, on trouvait çà et là un bois sacré, des cyprès, des lauriers, des palmiers, un bouquet de verdures élégantes, des vignes éparses sur les coteaux rocailleux, de beaux fruits dans les jardins, quelques petites moissons dans un creux ou sur une pente ; mais il y avait plus pour les yeux et la délicatesse des sens que pour l'estomac et les besoins positifs du corps. Un tel pays fait des montagnards sveltes, actifs, sobres, nourris d'air pur. Encore aujourd'hui (1) « la nourriture d'un a laboureur anglais suffirait en Grèce à une face mille de six personnes ; les riches se contentent « fort bien d'un plat de légumes pour leur repas ; « les pauvres, d'une poignée d'olives ou d'un « morceau de poisson salé ; le peuple tout entier « mange de la viande à Pâques pour toute l'an- « née. » A. cet égard il est curieux de les voir à Athènes en été. « Les gourmets se partagent ente tre sept ou huit une tète de mouton de six sous. « Les hommes sobres achètent une tranche de

(1) About, La Qrêee contemporaine, p. 41.

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(c pastèque ou un gros concombre qu'ils mordent « à belles dents comme une pomme. » Point d'ivrognes : ils sont grands buveurs, mais d'eau pure, (c S'ils entrent dans un cabaret, c'est pour « jaser » ; au café, « ils demandent une tasse de « café d'un sou, un verre d'eau, du feu pour allu- Cl mer leurs cigarettes, un journal et un jeu de « dominos : voilà de quoi les occuper toute la « journée » . Un tel régime n'est pas fait pour alourdir l'esprit ; en diminuant les exigences du ventre, il augmente celles de l'intelligence. Les anciens avaient déjà remarqué les contrastes correspondants de la Béotie et de l'Attique, du Béotien et de l'Athénien : l'un, nourri dans des plaines grasses et au milieu d'un air épais, habitué à la grosse nourriture et aux anguilles du lac Copaîs, était mangeur, buveur, épais d'intelligence ; l'autre, né sur le plus mauvais sol de la Grèce, content d'une tête de poisson, d'un oignon, de quelques olives, élevé dans un air léger, transparent, lumineux, montrait dès sa naissance une finesse et une vivacité d'esprit singuhères, inventait, goûtait, sentait, entreprenait sans relâche, ne se souciait point d'autre chose « et semblait n'avoir en tt propre que sa pensée » (1). D'autre part, si la Grèce est un pays de mon-

I) Thucydide^ liv. I«"; ch. lxx.

tagnes, elle est aussi un pays de côtes. Quoique moindre que le Portugal, elle en a plus que toute TEspagne. La mer y entre par une infinité de golfes, d'anfractuosités, de creux, de deatelurcs; si vous regardez les vues que rapportent les voyageurs, une fois sur deux, même dans rintérieur des terres, vous apercevrez sa bande bleue, son triangle ou son demi- cercle lumineux à l'horizon. Le plus souvent, elle est encadrée de rocs qui avancent, ou d'iles qui se rapprochent et font un port naturel. — Une pareille situation pousse à la vie maritime, surtout quand le sol pauvre et les côtes rocheuses ne suffisent pas à nourrir les habitants. Aux époques primitives, il n'y a qu'une sorte de navigation, le cabotage, et aucune mer n'est mieux faite pour y inviter ses riverains. Chaque matin,le vent du nord se lève pour conduire les barques d'Athènes aux Cyclades ; chaque soir, le vent contraire les ramène au port. De la Grèce à l'Asie Mineure, les iles sont posées comme des pierres sur un gué ; par un temps clair, un navire qui fait ce trajet a toujours la côte en vue. De Corcyre, on voit ritalie; du cap Malée, les cimes de la Crète; de la Crète, les montagnes de Rhodes ; de Rhodes, l'Asie Mineure ; deux jours de navigation conduisent de la Crète à Cyrène ; il n'en faut que trois pour passer de la Crète en Egypte. Au*

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lA RACE. 109

jourd'hui encore (1), « il y a dans chaque « Grec rétoflfe d'un marin » (2). Dans ce pays, qui n'a que neuf cent mille âmes, on comp«

(t) Âbout, La Grèce eontemporainej p. i46.

(2) Ibid. — c Deux insulaires se rencontrent sur le port « de Syra: — « Bonjour, frère, comment vas-tu? — Bien, « merci; que dit-on de nouveau? — Le Dimitri, le fils de « Nicolas, est revenu de Marseille. — A-t-il gagné beaucoup « d'argent? — 23600 drachmes, à ce qu'on assure; c'est « beaucoup d'argent. — Il y a longtemps que je me dis : «. il faut que j'aille à Marseille. Mais je n'ai pas de ba- « teau. — Si tu voulais, nous en ferions un à nous deux ; « n'as-tu pas du bois ? — J'en ai bien peu. — On en a « toujours assez pour faire un bateau. J'ai de la toile à tt voile et mon cousin Jean a des cordages : nous nous « mettrons ensemble. — Qui est-ce qui commandera?— M C'est Jean, il a déjà navigué. — Il nous faudra un petit « garçon pour nous aider. — J'ai mon filleul Basile. — « Un enfant de huit ans I II est bien petit. — On est « toujours assez grand pour naviguer. — Mais quel char- « gement prendrons-nous ? — Notre voisin Petros a des « vallonées ; le papas a quelques tonnes de vin ; je « connais un homme de Tinos qui a du coton ; nous « passerons à Smyrne, si tu veux, pour charger de la « soie. » — Le bateau se construit tant bien que mal; «c l'équipage se recrute dans une ou deux familles ; on « prend chez les voisins et les amis toutes les marchan- « dises qu'ils veulent vendre : on va à Marseille en pasce sant par Smyrne ou même par Alexandrie ; on vend la « cargaison, on en prend une autre, et, lorsqu'on revient « à Syra, le navire est payé par le fret, et les associés se c partagent encore auclciues drachmes de bénéfice. »

tait en 1840 trente mille marins et quatre mille navires ; ils font presque tout le cabotage de la Méditerranée. — Déjà, au temps d'Homère, nous leur trouvons les mêmes mœurs ; à chaque instant on lance un navire à la mer ; Ulysse en construit un, de ses mains ; on va commercer, piller sur les côtes environnantes. Négociants, voyageurs, pirates, courtiers, aventuriers, ils l'ont été à l'origine et dans toute leur histoire ; d^une main adroite ou violente, ils allaient traire les grosses monarchies orientales ou les peuples barbares de rOccident, rapportaient l'or, l'argent, l'ivoire, les esclaves, les bois de construction, toutes les marchandises précieuses achetées à vil prix^et, par-dessus le marché, les inventions et les idées d*autrui, celles de TËgypte, de la Phénicie, de la Chaldée, de la Perse (1), de l'Étrurie. Un tel régime affine et excite singulièrement l'intelligence. La preuve en est que les peuples les plus précoces, les plus civilisés, les plus ingénieux de l'ancienne Grèce étaient tous marins : Ioniens de l'Asie Mineure, colons de la Grande-Grèce, Corinthiens, Éginètes, Sicyoniens, Athéniens. Au contraire, les Arcadiens, enfermés dans leurs

(i) Alcée loue son frère d'être allé combattre en Babyloiiie et d'en avoir rapporté un gUuvc à poignée d'ivoire. — Uécits de Ménélas dans VOdubSée.

montagnes, u<3meurent rustiques et simples ; pareillement les Acatnaniens, les Épirotes, les Locriens Ozoles, qui débouchent sur une autre mer moins favorable et ne sont point voyageurs, restent jusqu^au bout demi-barbares ; au temps de la conquête romaine, leurs voisins, les Étoliens, n'avaient encore que des bourgs sans murailles et n'étaient que des pillards brutaux. L'aiguillon qui avait pressé les autres ne les avait pas touchés. — Voilàles circonstances physiques qui, dès l'origine, ont été propices à l'éveil de l'esprit. On peut comparer ce peuple à une ruche d'abeilles qui, née sous un ciel clément, mais sur un sol maigre, profite des routes de l'air qui lui sont ouvertes, récolte, butine, essaime, se défend par sa dextérité et son aiguillon, construit des édifices délicats, compose un miel exquis, toujours en quête, agitée, bourdonnante, au milieu des massives créatures qui l'environnent et ne savent que paitre sous un mattre ou s'entre-choquer au hasard.

Do nos jours encore, si déchus qu'ils soient (1), « ils ont de l'esprit autant que peuple au monde, « et il n'est pour ainsi dire aucun travail intellec- « tuel dont ils ne soient capables. Ils compren- « nent vite et bien ; ils apprennent avec une facilité

(1) Âbout, La Grèce contemporaine

« merveilleuse tout ce qu'il leur platt d'apprendre . « Les jeunes commerçants se mettent rapidement X en état de parler cinq ou six langues. » Les ouvriers, en quelques mois, deviennent capables d'exercer un métier même difficile. Un village tout entier, parèdre en tête, interroge et écoute curieusement des voyageurs, a Ce qui est le plus « remarquable, c'est l'application infatigable des « écoliers », petits ou grands; des domestiques trouvent le loisir, tout en faisant leur service^ de passer leurs examens d'avocats ou de médecins. « On rencontre à Athènes toutes les espèces « d'étudiants, excepté Tétudiant qui n'étudie (T pas. 9 A cet égard, nulle race n*a été si bien dotée par la nature, et il semble que toutes les circonstances se soient assemblées pour délier leur intelligence et aiguiser leurs facultés.

Suivons ce trait dans leur histoire. Que l'on considère la pratique ou la spéculation, c'est toujours resprit fin, adroit, ingénieux qui se manifeste. Chose étrange, à Taube de la civilisation, quand ailleurs Thomme est bouillant, naïf et brutal, un de leurs deux héros est le subtil Ulysse, Thomme avisé, prévoyant, rusé, fertile en expédients, inépuisable en mensonges, Thabile navigateur qui toujours songe à ses intérêts. Revenu sous un déguisement, il conseille à sa femme de se faire donner des colliers et des bracelets par les prétendants, et il ne les tue qu après qu'ils ont enrichi sa maison. Quand Circé se donne à lui ou que Calypso lui propose de partir, il leur fait prêter

f 14 LA SCTTLPTUBK EN GRÈCE.

par préeantioa on serment préalable. Si on hii demande son nom, il a toajours qaelqae nouvelle histoire on généalogie toute prête et bien arrangée. Pallas elle-même, à qui, sans la connaiire, il fait des contes, Tadmire et le loue : « (( fourbe, menteur, subtil et insatiable en roses, (c qui te surpasserait en adresse, si ce n'est pent- <c être un dieu ! » — Et les fils sont dignes du père : à la fin comme an commencement de la civilisation, ce qui domine en eux, c'est Tesprit ; il a toujours chez eux primé le caractère ; maintenant il lui survit. Une fois la Grèce soumise, on voit paraître le Grec dilettante, sophiste, rhéteur, scribe, critique, philosophe à gages ; puis le Graeculus de la domination romaine, parasite, bouffon, entremetteur, touionrs dispos, alerte, commode, prêtée complaisant qui fait tous les métiers, s'accommode à tous les caractères, se tire de tous les mauvais pas, d'une dextérité infinie, premier ancêtre des Scapins, des Mascarilles et de tous les ingénieux drôles qui, n'ayant eu que leur esprit pour héritage, s'en servent pour vivre aux dépens d'autrui. — Revenons vers leur belle époque et considérons leur grande œuvre, celle qui les recommande le plus aux sympathies et à Tadmiration du genre humain ; c'est la science, et, s'ils l'ont faite, c'est en vertu du même instinct et des mêmes besoins. Le Phénicien, qui est marchand, a des recettes d'arithmé-

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tique pour faire ses comptes. L'Égyptien, arpenteur et tailleur de pierres, a des procédés géométriques pour empiler ses moellons et pour retrouver la mesure de son champ, couvert chaque année par rinondation du Nil. Le Grec reçoit d'eux cette technique et cette routine; mais elles ne lui suffisent pas ; il ne se contente point de l'application industrielle et commerciale ; il est curieux, spéculatif ; il veut savoir le pourquoi, la raison des choses (1); il cherche la preuve abstraite, il suit la délicate filière des idées qui conduisent d'un théorème à un théorème. Plus de six cents ans avant Jésus-Christ, Thaïes s'occupait à démontrei l'égalité des angles du triangle isoscèle. Les anciens content que Pythagore fut si transporté de joie, lorsqu'il trouva la proposition du carré de l'hypoténuse, qu'il promit aux dieux une héca-

(1) Théètéte de Platon. Voyez tout le rôle de Théèlôte et les rapprochements qu'il fait entre les figures et les nombres. — Voyez aussile début des Bivaux. — A cet égard, Hérodote (liv. II, 29) est très instructif. Personne, parmi les Égyptiens, n'a pu lui répondre quand il leur a demandé la cause des crues périodiques du Nil. Ni les prêtres ni les laïques n'avaient fait d'enquête ou d'hypothèse sur ce point qui les touchait de si près. — Au contraire, les Grecs avaient déjà imaginé trois explications du phénomène. Hérodote les discute et en propose udo quatrième.

f1« LA SC^LFTUVE EN GftËCB.

tombe. Cest la yérité pure qui les intéressait; Platon, voyant que les mathématiciens de Sicile appliquaient leurs découvertes aux machines, leur reprocha de dégrader la science; selon lui, elle devait s'enfermer dans la contemplation des lignes idéales. En effet, ils la poussèrent toujours en avant, sans s'inquiéter de l'utile. Par exemple, leurs recherches sur les propriétés des sections coniques n'ont trouvé d'emploi que dix-sept siècles plus tard, quand Kepler chercha les lois qui règlent le mouvement des planètes. Dans cette œuvre qui est la base de toutes nos sciences exactes, leur analyse est si rigoureuse qu'aujourd'hui encore, en Angleterre, la géométrie d'Ëuciide sert de manuel aux écoliers. Décomposer les idées, noter leurs dépendances, former leur chaîne de telle façon qu*aucun anneau ne manque et que la chaîne entière soit accrochée à quelque axiome incontestable ou à un groupe d'expériences familières, prendre plaisir à forger, atlacher, multiplier, éprouver tous ces chaînons, sans autre motif que le désir de les sentir toujours plus nombreux et plus sûrs, voilà le don particulier de Tesprit grec. Ils pensent pour penser, et c'est pour cela qu'ils ont failles sciences. Nous n'en construisons pas une auiourd'hui qui ne s'appuie sur les fondements qu'ils ont posés ; souvent nous leur devons un premier et ige, parfois

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une aile tout entière (1) ; une série d'inventeurs se déroule pour les mathématiques, de Pythagore à Archimède; pour l'astronomie, depuis Thaïes et Pythagore jusqu'à Hipparque et Ptolémée; pour les sciences naturelles, depuis Hippocrate jusqu'à Aristote et aux anatomistes d'Alexandrie ; pour l'histoire, depuis Hérodote jusqu'à Thucydide et Polybe; pour la logique, la politique, la morale, Testhélique, depuis Platon, Xénophon, Aristote jusqu'aux stoïciens et aux néoplatoniciens. — Des hommes si fort épris des idées ne pouvaient manquer d'aimer les plus belles de toutes, les idées d'ensemble. Pendant onze siècles, de Thaïes à Justinien, leur philosophie n'a jamais discontinué sa pousse; toujours un système nouveau vient fleurir au-dessus ou à côté des systèmes anciens; même lorsque la spéculation est emprisonnée dans Torthodoxie chrétienne, elle se fraye une voie et végète à travers les fissures : « La langue grecque, disait un Père de l'Église, est la mère des « hérésies. » Dans cet énorme dépôt, nous trouvons encore aujourd'hui nos hypothèses les plus fécondes (2) ; ils ont tant pensé, ils avaient l'esprit

(1) La Géométrie d'Euclide, la Théorie du syllogisme d'Aristote, la Morale des stoïciens.

(2) Les Idées types de Platon, les Causes finales d'Aristote, les Atomes d'Épicure, les Dilatations et les Gon< densalions des stoïciens.

1 t 8 LA SGULFrUBE EN GRECS.

si bien fait, que leurs conjectures se sont reacoa^ trées maintes fois avec la vérité»

A cet égard, leur œuvre n'a été surpassée que par leurzèle. — Deux occupations à leurs yeux distinguaient rhomme de la brute, et le Grec du Barbare : le soin des afifaires publiques et Tétude de la philosophie. On n'a qu à lire leThéagès et le Protagoras de Platon pour voir renthou«asme soutenu avec lequel les plus jeunes gens, à travers les ronces et les épines de la dialectique, couraient aux idées. Ce qui est plus frappant, c'est leur goût pour la dialectique elleHnéme; ils ne s'ennuient point de ses longs détours ; ils aiment la chasse autant que la prise, et le voyage autant que Tarrivée. Le Grec est raisonneur encore plus que métaphysicien ou savant; il se plait aux distinctions délicates^ aux analyses subtiles; il raffine, il tisse volontiers des toiles d'araignée (1). En cela, sa dextérité est sans égale ; que ce réseau trop compliqué et trop ténu reste sans emploi dans la théorie et dans la pratique, peu lui importe ; il est content de voir ses

(1) Voyez, dans Aristote, la théorie des syllogismes modaux, et dans Platon, le Parménide et le Sophiste» — Rien de plos ingéaieux et de plus fragile que toute la physique et la physiologie d' Aristote ; voyez ses Pi*oblêmes. Ce que ces écoles out dépiiusé de sagacité et d*e^ht en pure perte est énorme .

LA ÀAG&. 119

fils déliés s'entre-croiser en mailles imperceptibles et symétriques. — Ici le vice national achève de manifester le talent national. La Grèce est la mère des ergoteurs, des rhéteurs et des sophistes. Nulle part ailleurs on n'a vu un groupe d'hommes éminents et populaires enseigner avec succès et avec gloire, comme faisaient lesGorgîas, lesProtagoras eties Polus, Tart de faire paraître bonne une mauvaise cause et de soutenir avec vraisemblance une proposition absurde, si choquante qu'elle fût{l). Ce sont des rhéteurs grecs qui ont fait l'éloge de la peste, de la fièvre, de la punaise, de Polyphème et de Thersite ; c'est un philosophe grec qui a prétendu que le sage se trouverait heureux dans le taureau de Phalaris. Il s est trouvé des écoles, comme celle de Carnéade,pour plaider le pour et le contre; d^autres, comme celle d'Énésidème, pour établir que nulle proposition n'est plus vraie que la proposition contraire. Dans le legs que nous avons reçu de rantiquité,se trouve une collection, la plus riche que nous ayons, d'arguments captieux et de paradoxes; leur subtilité eût trouvé la carrière étroite si elle n'avait poussé ses courses aussi bien du côté de l'erreur que du côté de la vérité. Telle est la finesse d'esprit qui, transportée du

{{) Platoo^ Euthîidème.

12« LA SCCLFTCBE EN G&ÈCB.

raisonnement dans la littérature, a tait le goût ce at tique », c'est-à-dire le sentiment des nuances, la grâce légère, Tironie imperceptible, la simplicité du style, Taisance do discours, Télégance de la preuve. On conte qu'Apelles, étant Tenu voir Protogènes, ne voulut pas dire son nom, prit un pinceau et traça sur un panneau préparé une mince ligne sinueuse. Protogènes, de retour, ayant vu ce trait, s'écria qu'il était certainement d'Apelles; puis, reprenant l'esquisse, il conduisit à Fentour une ligne plus déliée et plus ténue, et ordonna de la montrer à l'étranger. Apelles revint, et , honteux qu'un autre eût mieux fait, il coupa les deux premiers contours par une troisième ligne dont la finesse surpassait tout. Quand Protogènes la vit : « Je suis vaincu, dit-il, et je vais embrasser mon a maître. » — Cette légende nous donne l'idée la moins imparfaite de l'esprit grec. Yoilà le trait délié dans lequel il enserre les contours des choses; voilà la dextérité, la précision, l'agilité natives avec lesquelles il circule à travers les idées^pour les distinguer et les relier.

-^r^mÊmamma^maf

Ce n'est là pourtant qu'un premier trait, il y en a un autre. Retournons dans le pays et nous verrous le second s'ajouter au premier. — Cette fois encore, c'est la structure physique de la contrée qui a laissé sur l'intelligence de la race l'empreinte que nous retrouvons dans son œuvre et dans son histoire. Rien n'est énorme, gigantesque, dans ce pays ; les choses extérieures n'ont point de dimensions disproportionnées, accablantes. On n'y voit rien de semblable à ce monstrueux Himalaya, à ces enchevêtrements infinis de végétation pullulante^ à ces énormes fleuves que décrivent leâ poèmes indiens; rien de semblable aux forêts interminables, aux plaines illimitées, à l'océan sans bornes et sauvage de l'Europe du Nord. L'œil

121 LA SCCUTCmE EB GAÂCB.

j saisit saDs peine les fcMines des objets et en rapporte uoe image précise. Toat y est moyen, mesuré, aisément et nettement perceptible aux sens. Les montagnes de Corinthe, de TAttique, de la Béotie, da Péloponèse, ont trois ou quatre mille pieds de haut; quelques-unes seulement Yont jusqu'à six mille ; il faut aller à Textrémité de la Grèce, tout au nord, pour trouver un sommet semblable à ceux des Pyrénées et des Alpes ; c'est rOiympe, et ils en avaient fait le séjour des dieux. Les plus grands fleuves, le Pénée et TAchéloûs, ont tout au plus trente ou quarante lieues de cours ; les autres ne sont,i'ordiDaire,que des ruisseaux et des torrents. La mer elle-même, si ter* rible et si menaçante au nord, est ici une sorte de lac. On n'en sent point l'immensité solitaire; toujours on voit la côte ou quelque Ile; elle ne laisse pas d'impression sinistre, elle n'apparaît pas comme un être féroce et destructeur ; elle n'a pas de teinte blafarde, cadavéreuse ou plombée ; elle ne ravage pas ses bords et n'a point de marées qui la bordent de cailloux roulés et de boue. Elle est lustrée, et, suivant le mot d'Homère, « écla- (c tante, couleur de vin, ou couleur de violettes » ; les roches roussies de la côte enserrent sa nappe luisante dans une bordure ouvragée, qui semble le cadre d'un tableau. — Concevez des âmes neuves et primitives qui, pour toule éducation et pour édu-

cation incessante, ont de pareils spectacles. Elles y prendront l'habitude des images déterminées et nettes, et n'auront point le trouble vague, la rêverie débordante, la divination anxieuse de Vau delà. Ainsi se construit un moule d'esprit d'où toutes les idées sortiront plus tard avec relief. — Vingt circonstances du sol et du climat se réunissent pour l'achever. En ce pays, la figure minérale du sol est visible, et plus fortement encore que dans notre Provence; elle n'est pas émoussée, effacée, comme dans nos contrées humides du nord, par la couche universellement répandue de terre arable et de verdure végétale. Le squelette de la terre, l'ossature géologique, le marbre gris violacé affleure en rocs saillants, s'allonge en escarpements nus, découpe sur le ciel ses profils tranchés, enferme les vallées de ses pitons et de ses crêtes, en sorte que le paysage, labouré de vives cassures, tout tailladé de brèches et d'angles inattendus, semble le dessin d'une main vigoureuse^ à qui ses caprices et sa fantaisie n'ôtent rien de sa sûreté et de sa précision. La qualité de Tair accroît encore la saillie des choses. Celui de TAttique notamment est d'une transparence extraordinaire. En tournant le cap Sunium, on apercevait à plusieurs lieues de distance l'aigrette de Pallas sur l'Acropole. L'Hymette est à deux lieues d'Athènes, et un Européen qui débarque croit

pouvoir y aller à pied avant son déjeuner. La vapeur vague,qui flotte toujours dans notre atmosphère,ne vient point amollir les contours lointains ; ils ne sont pas incertains, demi-brouillés, estompés; ils se détachent sur leurs fonds, comme les figures des vases antiques. Comptez enfin l'admirable éclat du soleil^ qui pousse à l'extrême le contraste des parties claires et des ombres, et qui ajoute l'opposition des masses à la décision des lignes. C'est ainsi que la nature, par les formes dont elle peuple l'esprit, incline directement Je Grec vers les conceptions arrêtées et nettes. Elle l'y incline encore, indirectement, par le genre d'association politique auquel elle le conduit et le restreint.

En effet, comparé à sa gloire, c'est un pays bien petit que la Grèce, et elle vous semblera plus petite encore, si vous remarquez combien elle est divisée. D'un côté, les chaînes principales et les chaînons latéraux des montagnes, de l'autre côté, la mer, y découpent quantité de provinces distinctes qui sont des enceintes fermées : la Thessalie, la Béotie, l'Argolide, laMessénie, la Laconie, toutes les tles. Dans les âges barbares, la mer est difficile à franchir, et toujours les défilés des montagnes sont commodes pour la défense. Les peuplades de la Grèce ont donp pu aisément se préserver de la conquête et subsister l'une à côté de

lA RACE. 125

Taulre en petits Ëtats iDdépendants. Homère en nomme une trentaine (1), et il y en eut plusieurs centaines,quand les colonies se furent établies et multipliées. Pour des yeux modernes, un État grec semble une miniature. L'ArgoIide a huit à dix milles de long et quatre à cinq de large; la Laeonie^à peu près autant ; TAcbale est une bande étroite de terre sur le flanc d'une chaîne qui descend dans la mer. L'Attique entière n'égale pas la moitié d'un de nos moindres départements; le territoire de Corinthe, de Sicyone, de Mégare, se réduit à une banlieue : d'ordinaire, et notamaient dans les lies et les colonies, FÉtat n'est qu*une ville avec une plage ou un pourtour de fermes. D'une acropole, on voit avec les yeux l'acropole ou les montagnes du voisin. Dans une enceinte si resserrée, tout est net pour l'esprit ; la patrie morale n'a rien de gigantesque, d'abstrait et de vague comme chez nous; les sens peuveni l'embrasser; elle se confond avec la patrie physique ; toutes deux sont fixées dans l'esprit du citoyen par des contours précis. Pour se représenter Athènes, Corinthe, Argos ou Sparte, il imagine les découpures de sa vallée ou la silhouette de sa ville. Il en connaît tous les citoyens,

(i) Chant II. Dénombrement des guerriers et des navires.

comme il s'en figure tous les contours, et i'étroitesse de son enclos politique, comme la forme de son enclos naturel, lui fournit d'avance le type moyen et délimité dans lequel s'enfermeront toutes ses conceptions.

A cet égard, considérez leur religion ; ils n'ont point le sentiment de cet univers infini dans lequel une génération, un peuple, tout être borné, si grand qu'il soit, n'est qu'un moment et un point. L'éternité ne dresse point devant eux sa pyramide de milliards de siècles, comme une monstrueuse montagne auprès de laquelle notre petite vie est une taupinée, un pli de sable ; ils ne se préoccupent pas, comme d'autres, Indiens, Égyptiens, Sémites, Germains, du cercle sans cesse renaissant des métempsycoses, ni du sommeil étemel et silencieux du tombeau, ni de l'abtme sans forme et sans fond d'où les créatures sortent comme des vapeurs éphémères, ni du Dieu unique, absorbant et terrible,en qui se concentrent toutes les forces de la nature et pour qui le ciel et la terre ne sont qu'une tente et un marchepied, ni de cette puissance auguste, mystérieuse, invisible que la vénération du cœur découvre à travers et au delà des choses (1). Leurs idées sont trop nettes et

(i) Tacite, De moribus Germanorum, — Deorum nùminibus appellant secretum illudj quod sola reverentia videnU

construites sur un module trop petit. L'universel leur échappe ou du moins ne les touche qu'à demi ; ils n'en font pas un Dieu, encore bien moins une personne ; il reste à l'an ière-plan dans leur religion, c'est la Moira, VAisa, XEimarméné , en d'autres termes, la part faite à chacun. Elle est fixe; nul être, homme ou Dieu, ne peut se soustraire aux événements compris dans son lot. Au fond, c'est là une vérité abstraite ; si les Moires d'Homère sont déesses, ce n'est guère que par fiction; sous le mot poétique, comme sous une eau transparente, on voit apparaître l'enchaînement indissoluble des faits et les démarcations indestructibles des choses. Nos sciences les admettent aujourd'hui, et l'idée grecque de la destinée n'est rien de plus que notre idée moderne des lois. Tout est déterminé, voilà ce que prononcent nos formules et ce qu'ont pressenti leurs divinations.

Quand ils développent cette idée, c'est pour fortifier encore les limites qu'elle impose aux êtres. De la puissance sourde qui dérouie et distribue les destinées, ils font leur Némésis (1) qui abat les superbes et réprime tous les excès.

« Rien de trop », disait une des grandes sentences de l'oracle. Etre en garde contre les trop grands

(1) Tournier, Némésis ou la Jalousie des dieuss.

désirs, redouter laprospérité complète, se défendre de toute ivresse, conserver toujours la mesure, voilà le conseil que donnent tous les poètes et tous les penseurs de la grande époque. Nulle part l'instinct n*a été si lucide et la raison si spontanée. Quand, au premier éveil de la réflexion, ils essayent de concevoir le monde, ils le font à Timage de leur esprit. C'est un ordre, Kosmos, une harmonie, un bel arrangement régulier de choses qui subsistent et se transforment par elles-mêmes. Plus tard, les stoïciens le compareront à une grande cité gouvernée par les meilleures lois. Il n'y a point de place ici pour les dieux incommensurables et vagues, ni pour les dieux despotes et dévorateurs. Le vertige religieux n'entre point dans les esprits sains et équilibrés qui ont conçu un pareil monde. Leurs dieux deviennent vite des hommes; ils ont des parents, des enfants, une généalogie^ une histoire, des vêtements, des palais, un corps semblable au nôtre; ils peuvent souffrir, être blessés; les plus grands, Zeus luimême, ont vu leur avènement, et verront peut-être un jour la fin de leur règne (1). Sur le bouclier d Achille, qui représente une armée, « les hom- « mes marchaient conduits par Ares et Athéné, « tous deux en or, vêtus d'or, beaux et grands

i) Eschyle, Prométhée.

lA RAGE. 129

« comme il convient^ des dieux; car les hommes « étaient plus petits, lo En effet, il n'y a guère entre eux et nous d'autre différence. Plusieurs fois dans VOdyssée, quand Ulysse ou Télémaque rencontrent à Timproviste un personnage grand et beau, ils lui demandent s'il est un dieu. — Des dieux si humains ne jettent pas le trouble dans fesprit qui les conçoit; Homère les manie à son aise ; il fait intervenir Athéné à chaque instant pour de petites besognes, pour indiquer à Ulysse la maison d'Alcinoûs, pour marquer l'endroit où est tombé son disque. Le poète théologien circule dans son monde divin avec une liberté et une sérénité d'enfant qui joue. On l'y voit s'égayer et rire; quand il montre Ares surpris auprès d'Aphrodite, Apollon plaisante et demande à Hermès s'il voudrait être à la place d'Ares : « Plût aux dieux, « ô royal archer Apollon, que cela arrivât, et que «je fusse enveloppé de liens trois fois plus inextrice cables et que tous les dieux et les déesses le « vissent, pourvu que je fusse auprès de la blonde a Aphrodite. » Lisez Thymne où Aphrodite vient s'offrir à Anchise, et surtout l'hymne à Hermès qui, le jour de sa naissance, se trouve inventeur, voleur, menteur comme un Grec, mais avec tant de grâce, que le récit du poète semble un badinage de sculpteur. Entre les mains d'Aristophane, dans les Grenouilles et les Nuées, Hercule et Bacchud

i$9 lA SCULPTURE EN GBÈCE.

seront traités bienplus lestement encore. Tout cela conduit aux dieux décoratifs dePompéi, aux jolies et moqueuses gaietés de Lucien, à un Olympe d'agrément, d'appartement et de théâtre. Des dieux si rapprochés de Thomme deviennent bientôt ses camarades et deviendront plus tard son jouet. L'esprit si net,qui,pour les mettre à sa portée, leur a ôté l'infinité et le mystère, reconnaît en eux ses créatures et s'amuse des mythes qu'il a faits.

Tournons maintenant nos yeux vers la vie pratique. Là encore la vénération leur manque. Le Grec ne sait pas^ comme le Romain, se subordonner 4 quelque grande unité, à une vaste patrie qu'on conçoit et qu'on ne voit pas. Il n'a pas dépassé cette forme d'association dans laquelle rËtat est la ville. Ses colonies sont maîtresses d'elles-mêmes; elles reçoivent de la métropole un pontife, et la regardent avec un sentiment d*affection filiale ; mais à cela se réduit leur dépendance. Elles sont des filles émancipées,semblables au jeune Athénien qui, devenu homme, ne relève de personne et entre en pleine posses* sion de lui-même, tandis que les colonies romaines ne sont que des postes militaires, pareilles au jeune Romain qui, marié, magistrat, consul même, sent toujours sur son épaule la dure main du père etTautorité despotique dont rien, sauf une triple vente, ne peut raffranchir. Abdiquer sa

lA RACE. 431

volonté, se soumettre à des magistrats lointains qu'on n'a point vus, se considérer comme une partie dans un vaste ensemble, s'oublier pour un grand intérêt national, voilà ce que les Grecs n'ont jamais pu faire avec suite. Ils se cantonnent, ils se jalousent; même lorsque Darius et Xerxès viennent envahir leur pays, ils onl de la peine à s'unir; Syracuse refuse tout secours, parce qu'on ne lui accorde pas le commandement; Thèbes se range du parli desMèdes. Quand Alexandre les réunit de force pour conquérir TAsie, les Lacédémoniens manquent à l'appel.

Aucune ville ne parvient à former les autres en confédération sous sa conduite ; tour à tour Sparte, Athènes, Thèbes, y échouent; plutôt que d'obéir à des compatriotes, les vaincus vont chercher de l'argent chez les Perses et faire au grand roi des soumissions. Dans chaque ville les factions s'exilent tour à tour, et les bannis, comme dans les républiques itahennes, tâchent de rentrer par violence avec le secours de l'étranger. Ainsi divisée, la Grèce est conquise par des peuples demi-barbares^ mais disciplinés, et l'indépendance de chaque cité aboutit à la servitude de la nation. — Cette chute n'est point accidentelle, mais fatale. Tel que les Grecs le conçoivent, TËtat est trop petit, insuffisant pour résister au choc des grosses masses extérieures ; c'est une œuvre

i3f LA SCULPTURE EN GBÈCE.

d'art, ingénieuse, accomplie, mais fragile. Leurs plus grands penseurs, Platon, Aristote, réduisent la cité à une société de cinq ou dix mille hommes libres. Athènes en avait vingt mille; au delà, selon eux, ce n*est plus qu'une tourbe. Ils n'imaginent pas qu'une association plus large puisse être bien ordonnée. Une acropole couverte de temples, consacrée par les os des héros fondateurs et par les images des dieux nationaux, une agora, un théâtre, un gymnase, quelques milliers d'hommes sobres, beaux, braves et libres, occupés « de « philosophie ou d'afiaires publiques », servis par des esclaves qui cultivent la terre et exercent les métiers, voilà la cité qu'ils imaginent, admirable œuvre d'art qui, tous les jours, se fonde et s'achève sous leurs yeux, en Thrace, sur les côtes de TEuxin, de Tltalie, de la Sicile, hors de laquelle toute forme de société leur semble confusion et barbarie, mais dont 1^ perfection tient à la petitesse, et qui, parmi les secousses brutales du conflit humain, ne tiendra qu'un temps.

A ces inconvénients correspondent des avantages égaux. Siie sérieux et la grandeur manquent à leurs conceptions religieuses, si Tassiette et la durée manquent à leurs établissements politiques, ils sont exempts des déformations morales que la grandeur de la religion ou de l'Etat impose à la nature humaine. — Partout ailleurs la civilisati on a

rompu Téquilibre naturel des facultés; elle a opprimé les unes, pour exagérer les autres ; elle a sacrifié la vie présente à la vie future, l'homme à la divinité, Findividu à l'État; elle a fait le fakir indien, le fonctionnaire égyptien ou chinois, le légiste et le garnisaire romains, le moine du moyen âge, le sujet, Tadministré, le bourgeois des temps modernes. Sous cette pression, Thomme s'est tour à tour ou à la fois étriqué et exalté. Il est devenu un rouage dans une vaste machine, ou il s'est considéré comme un néant devanll'in fini. — En Grèce, il s'est subordonné ses institutions, au lieu de se subordonner à elles. Il a fait d'elles un moyen, et non un but. Il s'est servi d'elles pour se développer harmonieusement, tout entier; il a pu être à la fois poète, philosophe, critique, magistrat, pontife, juge, citoyen, athlète, exercer ses membres, son esprit et son goût, réunir en lui-même vingt sortes de talents sans qu'aucun d'eux fît tort à l'autre, être soldat sans être automate, danseur et chanteur sans devenir figurant de théâtre, penseur et lettré sans se trouver homme de bibliothèque et de cabinet, décider des affaires publiques sans remettre son autorité à des représentants, fêter ses dieux sans s'enfermer dans les formules d'un dogme, sans se courber sous la tyrannie d'une toute-puissance surhumaine, sans s'absorber dans la contemplation d'un être vague cl

Dnirersel. Il semble qu'ayant arrêté le contour perceptible ei précis de rhomme et de la Yie, ils aient omis le reste, et se soient dit : « Yoici rhomme réel, un corps actif et sensible arec une pensée et une rolonté ; et voici la vie réelle, soixante ou soixante-dix années, entre les vagissements de Tenfance et le silence du tombeau. Songeons à rendre ce corps le plus alerte, le plus fort, le plus sain, le plus beau qu'il se pourra, à déployer cette pensée et celte volonté dans tout le cercle des actions viriles, à orner cette vie de toutes les beautés que des sens délicats, un esprit prompt, une âme vive et flère peuvent créer et goûter. » Au delà ils ne voient rien, et, s'il y a un au delà, il est pour eux comme ce pays des Cimmériens dont parle Homère, pâle contrée des morts, enveloppée de brouillards mornes, où, pareils à des chauves-souris, les fantômes débiles viennent par troupeaux, avec des cris aigus, remplir et réchauffer leurs veines en buvant dans la fosse le sang rouge des victimes. La structure de leur esprit a enfermé leurs désirs clleurseffortsdans une enceinte bornée, celle que le plein soleil éclaire, et c'est dans cette arène, aussi illuminée et aussi circonscrite que leur Klade, qu'il faut les voir agir.

Pour cela, dnous faut revoir une dernière fois le pays et recueillir notre impression d'ensemble. ^ C'est un beau pays qui tourne T&me vers la joie et pousse Thomme à considérer la vie comme une fête. II n'en reste guère aujourd'hui que le squelette ; comme notre Provence, et encore plus que notre Provence, il a été dépouillé, gratté et, pour ainsi dire, raclé ; la terre s'est éboulée, la végétation est devenue rare ; la pierre âpre et nue, à peine tachetée çà et là de maigres buissons, usurpe l'espace et couvre les trois quarts de l'horizon. Pourtant^ on peut se faire une idée de ce qu'il était, en suivant les côtes encore intactes de la Méditerranée, entre Toulon et Hyères, entre

4S6 Ul flCULPTURB BR «RÈCB.

Naples et Amalfi; seulement, il faut se représenter un del plus bleu, un air plus transparent, des formes de montagnes plus nettes et plus harmonieuses. Il semble qu'en ce pays il n'y ait point fl'hiver. Les chênes-lièges, les oliviers, les orangerSy les citronniers, les cyprès, fontj^ dans les creux et sur les flancs des gorges^ un éternel paysage d'été ; ils descendent jusqu'au bord delà mer ; en février, à certains endroits, des oranges qui se détachent de leur tige tombent dans le flot. Point de brume, presque point de pluie ; l'air est tiède ; le soleil bon et doux. L'homme n'est pas forcé, comme dans nos climats du Nord, de se défendre contre Tinclémence des choses à force d'inventions compliquées et d'employer le gaz, les poêles, l'habit double, triple et quadruple, les trottoirs, les balayeurs et le reste,pour rendre habitable le cloaque de boue froide dans lequel, sans sa police et son industrie, il barboterait. Il n'a pas besoin d'inventer des salles de spectacle et des décors d'opéra ; il n'a qu'à regarder autour de lui; la nature les lui fournit plus beaux que ne ferait son art. A Hyères, en janvier, je voyais le so^ Jeil se lever derrière une île; la lumière croissait, emplissait l'air ; tout d'un coup, au sommet d'un roc, une flamme jaillissait; le grand ciel de cristal élargissait sa voûte sur la plaine immense de la mer, sur les innombrables petits flots, sur le bleu

tk RACB* 137

puissant de Teau uniforme, où s'allongeait un ruisseau d'or; le soir, les montagnes lointaines prenaient des teintes de mauve^ de lilas, de rose-thé. En été, l'illumination du soleil épanche dans l'air et sur la mer une telle splendeur, que les sens et l'imagination comblés se croient transportés dans un triomphe et dans une gloire ; tous les flots pétillent; Teau prend des tons de pierres précieuses, turquoises, améthystes, saphirs, lapis-lazulis, onduleux et mouvants sous la blancheur universelle et immaculée du ciel. C'est dans cette inondation de clarté qu'il faut imaginer les côtes de la Grèce, comme des aiguières et des vasques de marbre jetées çà et là au milieu de l'azur.

Rien d'étonnant si Ton trouve dans le caractère grec ce fonds de gaieté et de verve, ce besoin de bonheur vif et sensible que nous rencontrons encore aujourd'hui chez les Napolitains, et en général dans les populations méridionales (1).

({) V Ces races sont vives, sereines, légères. Linfirme « n'y est pas abattu : il voit doucement venir la mort : (1 tout sourit autour de lui. Là est le secret de ceUe « gaieté divine des poèmes homériques et de Platon : le « récit de la mort de Socrate, dans le Phédon, montre à « peine une teinte de tristesse. La vie, c'est donner sa « fleur, puis son fruit ; quoi de plus ? Si, comme on peut « le soutenir, la préoccupation de la mort est le trait le

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et les tendances qu'elle établit en lui à demeure sont justement les aptitudes et les tendances que journellement elle satisfait. Quelques vers d'Aris*

(c Tant son bien en elle-même et dans les dons que les

(c dieux lui ont faits. La pastorale à la façon de Théo-

« crite fut dans les pays helléniques une vérité ; la

« Grèce se plut toujours à ce petit genre de poésie fin et

«c aimable, Tundes plus caractéristiques de sa littéra-

« ture, miroir de sa propre vie, presque partout ailleurs

« niais et factice. La belle humeur, la joie de vivre,

t sont les choses grecques par excellence. Cette race a

« toujours vingt ans : pour elle, indulgere genio n'est pas

« la pesante ivresse derAnglais,.le grossier ébattement

« du Français ; c'est tout simplement penser que la na-

« ture est bonne, qu'on peut et qu'on doit y céder. Pour

ce le Grec, en effet, la nature est une conseillère d'élé-

a gance, une maltresse de droiture et de vertu. La

« concupiscence, cette idée que la nature nous induit

« à mal faire, est un non-sens pour lui. Le goût de la

« parure, qui distingue le palîcare et qui se montre avec

t( tant d'innocence dans la jeune Grecque, n'est pas la

« pompeuse vanité du barbare, la sotte prétention de la

« bourgeoise, bouffie de son ridicule orgueil de parve-

« nue ; c'est le sentiment pur et fin de naïfs jouvenceaux,

«se sentant fils légitimes des vrais inventeurs de la

«beauté. » {Saint Paulj par Ernest Renan, p. 202.) —

Un de mes amis, qui a longtemps voyagé en Grèce, me

raconte que souvent les conducteurs de chevaux et les

guides cueillent une belle plante, la portent délicatement

à la main toute la journée, la posent à l'abri le soir au

moment de la couchée, et la reprennent le lendemain

ppur s'en délecter encore.

140 LA, 8GULPTURB EN GBÈCE.

tophane voas peindront cette sensualité si frarche, si légère et si brillante. Il s*agit de paysans athéniens qui célèbrent le retour de la paix. <( Quelle joie, quelle joie de déposer le casque « et de laisser là fromages et oignons ! Ce que « j'aime, ce n'est pas à combattre, c'est à boire c( avec des amis et des camarades, à voir pétiller « dans le feu les branchages secs coupés en été, « à faire rôtir des pois chiches sur les charbons, « à faire griller les faines, à caresser la jeune (( Thratta pendant que ma femme est au bain. Il (( n'y a rien de plus agréable, quand les semailles <c sont faites et quand le dieu les arrose, que de « causer ainsi avec le voisin : Dis-moi, Comar- « chidès, qu'allons-nous faire? Il me plairait « assez de boire, pendant que Zeus féconde la « glèbe. Allons, femme, fais sécher trois chénix a de fèves, mêles-y du froment, choisis parmi (( les figues ; il n'y a pas moyen aujourd'hui « d'ébourgeonner la vigne ni de casser les motce tes, la terre est trop mouillée. Qu'on apporte (( de chez moi la grive et deux pinsons. Il y avait « encore au logis du colostre et quatre morceaux « de lièvre. Enfant, apportes-en trois pour nous (( et donnes-en un à mon père ; demande à Jlchi- « nadès des myrtes avec leurs fruits; et qu'en « môme temps quelqu'un aille crier de la route « à Charinadès de venir boire avec nous pendant

c< que le dieu nous aide et fait pousser nos récol- « tes.... vénérable et royale déesse, ô Paix, (( souveraine des cœurs, souveraine des noces, « reçois notre sacrifice.... fais abonder toutes les (( bonnes choses sur notre marché, les belles « têtes d'ail, les concombres précoces, les pom- « mes, les grenades; qu'on y voie affluer les (( Béotiens chargés d'oies, de canards, de pi- (( geons, de mauviettes; que les anguilles du lac « Copaîs y viennent par paniers, et qu'empressés, a serrés à l'envi pour les acheter, tout autour « d'elles, nous luttions avec Morychos, Téléas (c et les autres gourmands... Cours vite au festin, « Dicœopolis..., le prêtre de Dionysos t'invite; a hâte-toi, on t'attend ; tout est prêt, tables, lits, « coussins, couronnes, parfums, friandises de « dessert. Les courtisanes sont arrivées, et,avec (( elles, pâtisseries , gâteaux , belles danseuses, a toutes les délices. » Je coupe court à la citation, qui devient trop vive; la sensualité antique et la sensualité méridionale ont des gestes bien osés et des mots bien précis.

Une pareille disposition d'esprit conduit l'homme à prendre la vie comme une partie de plaisir. Entre les mains du Grec>les idées et les institutions les plus graves deviennent riantes; ses dieux sont (( les dieux heureux qui ne meurent pas » . Ils vivent sur les sommets de l'Olympe « que les

a vents n'ébranlent point, qui ne sont jamais a mouillés par la pluie, d'où la neige n'approche c< point, où s'ouvre l'éther sans nuages, où court « agilement la blanche lumière. » Là, dans un palais éblouissant, assis sur des trônes d'or, ils boivent le nectar et mangent l'ambroisie, pendant que les Muses « chantent avec leurs belles « voix x>. Un festin étemel en pleine lumière, voilà le ciel pour le Grec ; parlant, la plus belle vie est celle qui ressemble le plus à cette vie des dieux. Chez Homère, l'homme heureux est celui qui peut « jouir de sa jeunesse florissante et « atteindre au seuil de la vieillesse x> . Les cérémonies religieuses sont un banquet joyeux,dnns lequel les dieux sont contents, parce qu'ils ont leur part de vin et de viande. Les fêtes les plus augustes sont des représentations d'opéra. La tragédie, la comédie, les chœurs de danse, les jeux gymniques sont une partie du culte. Ils n'imaginent pas que, pour honorer les dieux, il faille se mortifier, jeûner, prier avec tremblement, se prosterner en déplorant ses fautes ; mais qu'il faut prendre part à leur joie, leur donner le spectacle des plus beaux corps nus, parer pour eux la cité, élever l'homme jusqu'à eux, en le tirant pour un instant de sa condition mortelle, par le concours de toutes les magnificences que l'art et la poésie peuvent assembler. Pour eux, cet

« enthousiasme » est la piété, et, après avoir débordé par la tragédie du côté des émotions grandioses et solennelles, il s'épanche encore dans la comédie du côté des bouffonneries folles et de la licence voluptueuse. Il faut avoir lu Lysistrata^ la Pète des Thesmophories dans Aristophane, pour imaginer ces emportements de la vie animale, pour comprendre qu'on célébrait publiquement les Dionysiaques, qu'on dansait la cordace sur le théâtre, qu'à Corinthe mille courtisanes desservaient le temple d'Aphrodite, et que la religion consacrait tout le scandale, tout le vertige d'une kermesse et d'un carnaval.

Us ont porté la vie sociale aussi légèrement que la vie religieuse. Le Romain conquiert pour acquérir; il exploite les peuples vaincus comme une métairie, en homme d'administration et d'affaires, avec méthode, à demeure; TAthénien navigue, débarque, combat, sans rien fonder, irrégulièrement, selon l'impulsion du moment, par besoin d'action, par élan d'imagination, par esprit d'entreprise, par désir de gloire, pour avoir le plaisir d'être le premier parmi les Grecs. Avec l'argent de ses alliés, le peuple embellit sa ville, commande à ses artistes des temples, des théâtres, des statues, des décorations, des processions, jouit tous les jours et par tous les sens de la fortune publique. Aristophane l'amuse avec

144 Là. SCULPTURE EN GRÈCE.

la caricature de sa politique et de ses magistrats. On lui donne gratis son entrée au théâtre : à la fin des Dionysiaques on lui distribue l'argent qui reste en caisse sur les contributions des alliés. Bientôt il se fait payer pour juger dans les dicastéries^ pour assister aux assemblées publiques. Tout est pour lui ; il oblige les riches à lui fournir à leurs frais des chœurs, des acteurs, des représentations et les plus beaux spectacles. Si pauvre qu'il soit, il a ses bains, ses gymnases défrayés par le Trésor, aussi agréables que ceux des chevaliers (1). A la fin il ne veut plus prendre de peine, il loue des mercenaires pour faire la guerre à sa place; s'il s'occupe de politique, c'est pour en causer; il écoute ses orateurs en dilettante et assiste à leurs débats, à leurs récriminations, à leurs assauts d'éloquence, comme à un combat de coqs. Il juge des talents et applaudit aux coups bien portés. Sa grande affaire est d'avoir des fêtes bien entendues; il a décrété la peine de mort contre quiconque proposerait de détourner pour la guerre une partie de l'argent qui leur est destiné. Ses généraux sont pour la montre : « Hors un seul que vous envoyez à la « guerre, dit Démosthènes, les autres décorent <c vos fêtes à la suite des sacrificateurs. » Quand

(i) Xénophon, La Répubhque d* Athènes.

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il faut équiper et faire partir la flolte, on n*agit pas, ou l'on n'agit que trop tard; au contraire, pour les processions et les représentations publiques, tout est prévu, ordonné, exactement accompli comme il faut et à l'heure dite. Peu à peu, sous Tascendant de la sensualité primitive, rÉtat s'est réduit à une entreprise de spectacles, chargée de fournir des plaisirs poétiques à des gens de goût.

Pareillement enfin, dans la philosophie et la science, ils n'ont voulu cueillir que la fleur des choses. Ils n'ont point eu l'abnégation du savant moderne qui emploie tout son génie à éclaircir un point d'érudition obscur, qui observe dix ans de suite une espèce animale, qui multiplie et vérifie incessamment ses expériences, qui, confiné volontairement dans un labeur ingrat, passe sa vie à lailler patiemment deux ou trois pierres pour un éditice immense, dont il ne verra pas l'achèvement, mais qui servira aux générations futures. Ici, la philosophie est une conversation; elle naît dans les gymnases, sous les portiques, sous des allées de platanes ; le mattre parle en se prome*' liant, et on le suit. Tous s'élancent du premier coup aux plus hautes conclusions ; c'est un plaisir que d'avoir des vues d'ensemble; ils en jouissent et ne songent que médiocrement à construire une bonne route solide; leurs preuves se rédui^

sent le plus souvent à des vraisemblances. En somme, ce sont des spéculatifs qui aiment à voyager sur les sommets des choses, à parcourir en trois pas, comme les dieux d'Homère, une vaste région nouvelle, à embrasser le monde entier d'un seul regard. Un système est une sorte d'opéra sublime, l'opéra des esprits compréhensifs et curieux. De Thaïes à Proclus, leur philosophie s'est déroulée, comme leur tragédie^ autour de trente ou quarante thèmes principaux, à travers une infinité de variations, d'amplifications et de mélanges. L'imagination philosophique a manié les idées et les hypothèses, comme l'imagination mythologique maniait les légendes et les dieux.

Si de leur œuvre nous passons à leurs procédés, nous verrons reparaître le même tour d'esprit. Ils sont sophistes autant que philosophes ; ils exercent leur intelligence pour l'exercer. Une subtile distinction, une longue a,nalyse raffinée, un argument captieux et difficile à débrouiller, les attire et les retient. Ils s'amusent et s'attardent dans la dialectique, les arguties et le paradoxe (1); ils

(1) Voyez les procédés logiques de Platon et d'Aristote, notamment les preuves de Timmortalité de l'âme dans le Phédon, — Dans toute cette philosophie, les facultés sont supérieures à l'œuvre. Aristote avait écrit un traité sur les problèmes homériques, à Texeniple de ces rbé-

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ne sont pas aussi sérieux qu'il le faudrait; s'ils entreprennent une recherche, ce n'est point seulement en vue de l'acquis définitif et fixe; ils n'aiment point la vérité uniquement, absolument, avec oubli et mépris du reste. Elle est un gibier qu'ils prennent souvent dans leur chasse ; mais, à les voir raisonner, on sent bien vite que, sans se l'avouer, ils préfèrent au gibier la chasse, la chasse avec ses adresses, ses ruses, ses circuits, son élan, et ce sentiment d'action libre, voyageuse et victorieuse qu'elle met dans les nerfs et l'imagination du chasseur. « Grecs ! Grecs ! disait à Selon un prêtre égyptien, vous êtes des w enfants! » En effet, ils ont joué avec la vie, avec toutes les choses graves de la vie, avec la religion et les dieux, avec la politique et l'État^ avec la philosophie et la vérité.

leurs qui examinaient si, lorsqu'Aphrodite est blessée par Diomëde, la blessure est à la maiu droite ou à la main gauche.

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couleurs, d^événements, bref, d'éléments et de détails si bien reliés entre eux, par des attaches intimes, que leur organisation fasse une chose •vivante» et surpasse dans le monde imaginaire l'harmonie profonde du monde réel. — Besoin de clarté, sentiment de la mesure, haine du vague et de l'abstrait, dédain du monstrueux et de l'énorme, goût pour les contours arrêtés et précis, voilà ce qui le conduit à enfermer ses conceptions dans une forme aisément perceptible à l'imagination et aux sens, partant, à faire des œuvres que toute race et tout siècle puissent comprendre, et qui, étant humaines, soient éternelles. — Amour et culte de la vie présente, sentiment de la force humaine, besoin de sérénité et d'allégresse, voilà ce qui le porte à éviter la peinture de l'infirmité physique et de la maladie morale, à représenter la santé de l'âme et la perfection du corps, à soutenir la beauté acquise de l'expression par la beauté foncière dn sujet. — Ce sont là les traits distinctifs de tout leur art. Un regard jeté sur leur littérature, comparée à celle de l'Orient, du moyen âge et des temps modernes, une lecture d'Homère, comparé à la Divine Comédie^ à Faust ou aux épopées indiennes, une élude de leur prose, comparée à toute autre prose de tout autre siècle ou de tout autre pays, vous en convaincrait bien vite. Auprès de

15f LA SCULPrVBE EN GRÈCE.

leur style littéraire, tout style est emphatique, lourd, inexact et forcé; auprès de leurs types moraux, tout type est excessif, triste et malsain; auprès de leurs cadres poétiques et oratoires, tout cadre qui ne leur a pas été emprunté est disproportionné, mal attaché, disloqué par l'œuvre qu'il contient.

Mais l'espace nous manque, et, entre cent exemples, nous ne pouvons en choisir qu'un.

Considérons ce qui se voit avec les yeux et ce qui frappe d'abord les regards, lorsqu'on entre dans la ville,je veux dire le temple. — D'ordinaire, il est sur une hauteur qui est l'acropole, sur un soubassement de roches comme à Syracuse, ou sur une petite montagne qui fut, comme à Athènes, le premier lieu de refuge et l'emplacement originel de la cité. On le voit de toute la plaine et des collines voisines ; les vaisseaux le saluent de loin en approchant du port. II se détache tout entier nettement dans Tair limpide (1). Il n'est point, comme les cathédrales du moyen âge, serré, étouffe par les files des maisons, dissimulé, à demi caché, inaccessible à l'œil, sauf dans ses détails et ses parties hautes. Sa base, ses flancs, toute sa masse et toutes ses proportions apparais-

{\) Voyez les restaurations, accompagnées de Mémoires, de MM. Tetaz, Paccard, Boitte et Garnier.

LA RAGB. 151

sent d'un seul coup. On n'est pas obligé de ^ deviner Tensemble d'après un morceau; son emplacement le proportionne aux sens de Thomme. — Pour qu'il ne manque rien à la netteté de rimpression, ils lui donnent des dimensions moyennes ou petites. Parmi les temples grecs, il n'y en a que deux ou trois aussi graniis que la Madeleine. Rien de semblable aux énormes monuments de l'Inde, de Babylone et de l'Egypte^ aux palais superposés et entassés, aux dédales d'avenues, d'enceintes, de salles, de colosses dont la multitude finit par jeter l'esprit dans le trouble et Téblouissement. Rien de semblable aux gigantesques cathédrales qui abritaient sous leurs nefs toute la population d'une cité, que l'œil, même si elles étaient sur une hauteur, ne pourrait pas embrasser tout entières, dont les profils échappent, et dont l'harmonie totale ne peut être sentie que sur un plan. Le temple| grec n'est pas un lieu d'assemblée, mais l'habi-j tation particulière d'un dieu, un reliquaire pour, son effigie, l'ostensoir de marbre qui enferme une statue unique. A cent pas de l'enceinte sa- ' crée qui l'entoure, on saisit la direction et l'accord de ses principales lignes. — D'ailleurs, elles sont si simples qu'il suffit d'un regard pour en comprendre l'ensemble. Rien de compliqué, de bizarre, de tourmenté dans cet édifice; c'est un

iSt LA SCULPTURE EH GRÈCE.

rectangle bordé par un péristyle de colonnes ; trois ou quatre formes élémentaires de la géométrie en font tous les frais, et la symétrie de l'ordonnance les accuse, en les répétant et en les opposant. Le couronnement du fronton, la cannelure des fûts, le tailloir du chapiteau, tous les accessoires et tous les détails viennent encore manifester en plus haut relief le caractère propre de chaque membre, et la diversité de la polychromie achève de marquer et de préciser toutes ces valeurs.

Dans ces différents traits vous avez reconnu le besoin fondamental des formes délimitées et claires. Une série d'autres caractères va nous montrer la finesse de leur tact et la délicatesse exquise de leurs perceptions. — Il y a un hen entre toutes les formes et toutes les dimensions d'un temple,comme entre tous les organes d*un corps vivant, et ils ont trouvé ce lien ; ils ont fixé le module architectural, qui, d'après le diamètre d'une colonne, détermine sa hauteur, par suite, son ordre, par suite sa base, son chapiteau, par suite, la distance des colonnes et Téconomie générale de l'édifice. Ils ont modifié de parti pris la rectitude grossière des formes mathématiques, ils les ont appropriées aux exigences secrètes de l'œil, ils ont renflé (1) la colonne par

(i) Entasis.

une courbe savante aux deux tiers de sa hauteur, ils ont bombé toutes les lignes horizontales et incliné vers le centre toutes les lignes verticales du Parthénon; ils se sont dégagés des entraves de la symétrie mécanique ; ils ont donné des ailes inégales à leurs Propylées, des niveaux différents aux deux sanctuaires de leur Erecthéion ; ils ont entre-croisé, varié, infléchi leurs planset leurs angles^demanière à communiquer à la géométrie architecturale la grâce, la diversité, rimprévu, la souplesse fuyante de la vie, et, sans amoindrir l'effet de ses masses, ils ont brodé sur sa surface la plus élégante trame d'ornements peints et sculptés. En tout cela, rien n'égale l'originalité de leur goût, si ce n'est sa justesse; ils ont réuni deux qualités qui semblent s'exclure, l'extrême richesse et l'extrême sobriété. Nos sens modernes n'y atteignent point; nous ne parvenons qu'à demi et par degrés à deviner combien leur invention était parfaite. II a fallu l'exhumation de Pompéi pour nous faire soupçonner Tharmonie et la vivacité charmantes de la décoration dont ils revêtaient leurs uurs, et c'est de nos jours qu'un architecte anglais a mesuré Timperceptible inflexion des horizontales renflées et des perpendiculaires convergentes qui donnent à leur plus beau temple sa suprême beauté. Nous sommes devant eux comme un auditeur ordinaire devant un musicien né et élevé

pour la musique ; son jeu adesdélicatesses d'exécution, des puretés de sons, des plénitudes d'accords, des finesses d'intention, des réussites d'expression que l'autre, médiocrement doué et mal préparé, ne saisit qu'en gros et de loin en loin. Nous n'en gai*- Jons qu'une impression totale, et cette impression, conforme au génie de la race, est justement celle d'une fête heureuse et fortifiante. — La créature architecturale est ici saine, viable par elle-même ; elle n'a pas besoin, comme la cathédrale gothique, d'entretenir à ses pieds une colonie de maçons qui réparent incessamment sa ruine incessante ; elle n'emprunte pas l'appui de ses voûtes à des contreforts extérieurs ; il ne lui faut pas une ar> mature de fer pour soutenir le prodigieux échafaudage de ses clochers ouvragés et découpés, pour accrocher à ses murailles sa merveilleuse dentelle compliquée, son fragile filigrane de pierre. Elle n'est point l'œuvre de l'imagination surexcitée, mais de la raison lucide. Elle est faite pour durer par elle-même et sans secours. Presque tous les temples de la Grèce seraient encore entiers, si la brutalité ou le fanatisme de l'homme n'étaient intervenus pour les détruire. Ceux de Pœstum sont debout après vingt-trois siècles ; c'est l'explosion d'un magasin de poudre qui a coupé en deux le Parthénon. Livré à lui seul, le temple grec demeure et subsiste ; on s'en aperçoit à sa forte

assiette; sa masse le consolide du lieu de le charger. Nous sentons l'équilibre stable de ses divers membres ; car l'architecte a manifesté la structure interne par les dehors visibles^ et les lignes qui flattent l'œil de leurs proportions harmonieuses sont justement les lignes qui contentent l'intelligence par des promesses d'éternité (1). Ajoutez à cet air de force Tair d'aisance et d'élégance ; l'édifice grec ne songe pas seulement à durer comme l'édifice égyptien. Il n'est pas accablé sous le poids de sa matière, comme un Atlas obstiné et trapu ; il se développe, se déploie, se dresse comme un beau corps d'athlète en qui la vigueur s'accorde avec la finesse et la sérénité. Considérez encore sa parure, les boucliers d'or qui éloilent son architrave, les acrotères d'or, les têtes de lion qui luisent en plein soleil, les filets d'or et parfois les émaux qui serpentent sur ses chapiteaux, le revêtement de vermillon, de minium, de bleu, d'ocrepâle, de vert, de tous les tons vifs ou sourds qui, reliés et opposés comme à Pompéi, donnent à l'œil la sensation de la franche et saine joie méridionale. Comptez enfin les bas-reliefs, les statues des frontons, des

(i)Lipe à ce propos IdL Philosophie de Varchitecture en Grèce, par M. E. Boutmy, ouvrage d'un esprit très exact, très consciencieux et très délicat.

151 lA 8CULPTUBB EN GHÈCB.

métopes et de la frise, surtout Teffigie colossale de la cella intérieure, toutes les sculptures de marbre, d'ivoire et d'or, tous ces corps héroïques ou divins qui mettent sous les yeux de Thomoie les images accomplies de la force virile, de la perfection athlétique, de la vertu militante, de la noblesse simple, de la sérénité inaltérable, et vous aurez une première idée de leur génie et de leur art.

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