DE LA NOTION DES SUBSTANCES
Le principe d'où je suis parti est de la dernière évidence: les êlres hors de nous ne peuvent se manifester à nous que comme des causes, soit comme des causes de phénomènes, tels que les sensations et les intuitions, soit comme des causes prohibitives, s'opposant à un exercice de notre volonté prévu et déterminé d'avance. Ce n'est que dans ce dernier cas que peut naître la notion de la matière.
La matière, c'est l'agrégation des causes qui arrêtent nos mouvements volontaires. Il est clair que sa propriété caractéristique, l'impénétrabilité, ne peut être conçue que quand on a déjà l'étendue, que Ton sait y produire des mouvements, et que ces mouvements sont arrêtés dans telles et telles portions de cette étendue, et non dans les autres; car c'est précisément la propriété de faire obstacle à un tel mouvement que nous nommons impénétrabilité. Or, tout ce qui est hors de nous n'étant connu que comme des causes, reste complètement inconnu dans sa nature. Mais on en peut connaître les rapports :
1° Avec les phénomènes, ou bien l'impossibilité de passer au travers. Ce rapport est celui de causalité, dont nous
n'avons la notion que parce que nous l'avons primitivement perçue entre deux phénomènes, savoir: L'émesthèse, et la sensation musculaire.
2° Avec d'autres causes. Ce sont là les rapports mutuels des noumènes ou causes, que nous pouvons connaître, mais seulement quand nous en avons acquis la notion en percevant ces rapports entre des phénomènes ; car les phénomènes étant seuls perçus immédiatement, et les noumènes ne se manifestant à nous que par les phénomènes qu'ils produisent, il est clair qu'on ne peut comparer que des phénomènes et percevoir primitivement des rapports qu'entre des phénomènes. Toutes les qualités premières que nous savons exister réellement dans les corps, ne sont donc que des rapports entre les noumènes résistants, dont chaque corps est conçu renfermer un nombre indéfini ; et ces rapports sont de telle nature qu'il y a nécessairement des phénomènes entre lesquels ils existent aussi, et où nous les avons primitivement perçus'pour en acquérir la notion.
En examinant a posteriori toutes les qualités premières des corps, on trouve, en effet, qu'elles ne sont que cela.
C'est là le principe fondamental de toute psychologie, où l'on peut être conséquent sans admettre l'idéalisme à la manière de Kant; car, si l'on pouvait connaître autrement une qualité première des corps, il faudrait qu'à la sensation produite par ce corps, se joignît une perception immédiate de cette qualité. Dès lors, autant vaut se borner à la théorie de Reid, telle qu'elle est. Il ne sert de rien de modifier cette théorie, pour y laisser une perception unmédiaie ûes qualités des corps qui accompagne la sensation; car alors, si l'on est conséquent, on reconnaît bientôt que cette loi de notre esprit, qui fait que nous joignons l'idée de cette qualité à celle du corps que produit la sensation, est une
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forme subjective, une loi ou catégorie de notre entendement; et il est impossible d'échapper aux conséquences que Kant a tirées de ce point de vue.
Si vous me demandez maintenant d'où vient l'inhérence des couleurs, par exemple, avec les corps, tandis qu'il n'y a point entre eux et les sensations, qui ne nous sont point données comme les intuitions, d'étendue phénoménale, je vous montrerai aisément que cette inhérence, pour les intuitions seulement, est une suite nécessaire de ma manière de voir en psychologie ; et je vous prierai d'accorder à ce qui suit un nouveau degré d'attenlion.
Tant qu'il n'y a pas eu de véritable résistance, c'està-dire d'obstacle à un mouvement projeté et prédéterminé, qu'on a déjà produit ailleurs sans rencontrer d'obstacle, la seule différence qui puisse exister entre les sensations et les intuitions est la forme d'étendue ou de composition, par juxtaposition continue, propre aux intuitions; en sorte que les sensations sont à cet égard des phénomènes simples, isolés, elles intuitions des phénomènes complexes, décomposables indéfiniment en intuitions partielles de plus en plus petites. Du reste, tout est égal ; les sensations provenant de mouvements excités dans différents points de l'organe nerveux sont les unes hors des autres , comme le sont les intuitions et les parties d'intuitions; les unes et les autres sont également hors du moi, d'une extériorité phénoménale, et pour la même raison. Lorsque l'excitation vient à cesser, les intuitions disparaissent comme les sensations. Il n'en peut de même rester que des images; et quand ces images elles-mêmes cessent d'être présentes, il n'en reste rien du tout. Mais quand il y a eu résistance, en donnant à ce mot le sens, plus restreint que le vôtre, dans lequel je m'en sers, tout change. La résistance, comme je la consi-
dère, ne peut avoir lieu que quand on meut à volonté une intuition clans un ensemble d'intuitions fixes. Tant qu'on n'est arrêté que dans un point, il n'y a qu'une cause, résistance inétendue, qui n'en est pas moins localisée sous ce point de l'étendue phénoménale, de l'étendue colorée, par exemple, sorte de localisation que je nomme, comme vous savez, substration. Si l'on est arrêté à d'autres points disjoints et séparés, il y a d'autres substrations de causes prohibitives encore inétendues. Mais quand, parcourant l'intervalle avec l'intuition mobile de la main, par exemple, on est continûment arrêté, on a une suite continue de causes prohibitives qui empruntent leur relation de juxtaposition continue de celle des parties correspondantes de l'intuition. Cette suite de causes résistantes, que je nomme configuration, constitue la connaissance que nous avons d'un corps.