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DANS LES NATIONS ET LES INDIVIDUS

Il n'est point d'étude, peut-être, qui mérite plus d'intéresser les philosophes que celle des circonstances où cette faculté (celle de percevoir des rapports) acquiert un haut degré de perfection, soit chez les individus, soit chez les nations entières. L'ancienne Grèce a surpassé tous les pays et tous les Ages, relativement aux perceptions comparatives qui se rapportent aux beaux-arts ; les sentiments qu'elles produisent étaient portés chez ce peuple plein ^'imagination et de sensibilité au plus haut degré d'énergie. Les Romains sentirent mieux les rapports moraux ; mais l'esclavage, le sang des gladiateurs répandu dans les jeux publics, les vaincus livrés dans l'arène à la férocité des animaux amenés à grands frais des déserts pour ces spectacles barbares, prouvent assez combien leurs perceptions relatives

à la morale étaient encore imparfaites. C'est sous les premiers empereurs romains que des hommes d'abord obscurs et méprisés, bientôt persécutés avec fureur, s'élevèrent à ces perceptions sublimes qui identifient l'homme même avec ses ennemis. Les sentiments qu'elles ne pouvaient manquer de produire donnèrent naissance à cet enthousiasme de vertu, à ce courage inébranlable qui triomphèrent de tous les obstacles* Le respect pour l'infortune, les devoirs du vainqueur envers les vaincus, qu'il apprit enfin à regarder comme des hommes, détruisirent l'esclavage en Europe et posèrent les premiers principes du droit des gens. Quelque obscurcie qu'ait été cette lumière dans les siècles de barbarie , elle a sauvé le genre humain de la perte totale de toute civilisation ; et nous voyons aujourd'hui son heureuse influence se répandre sur les peuples les plus éclairés et lutter contre les passions furieuses de l'homme livré à lui-même.

A l'égard des perceptions comparatives dont se composent les sciences abstraites, et qui président aux connaissances déduites de l'observation des faits, nul peuple ne peut être comparé à ceux de l'Europe moderne. Il n'a fallu que trois siècles pour élever l'intelligence humaine à cette hauteur dont elle n'avait jamais approché. En observant ce phénomène inouï jusqu'alors dans l'histoire des progrès de l'entendement, on voit aisément que la découverte de nouveaux faits y a moins contribué peut-être que l'art d'apercevoir les rapports qui les lient aux conséquences qui en résultent, et aux causes qui leur donnent naissance. On savait, avant Newton, que les planètes décrivaient des ellipses ; on connaissait les lois de leur mouvement découvertes par Kepler ; on savait avant Lavoisier que les métaux augmentaient de poids dans la calcination. Il s'agissait d'apercevoir

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les rapports qui existent entre ces faits, et tout l'ensemble des théories que leur génie a créées. On n'a point assez examiné les causes des progrès de l'esprit humain ; elles se trouvent souvent dans les erreurs auxquelles il a été livré. Les peuples qui ont commencé par s'occuper des sciences où l'on pouvait faire les plus importantes découvertes, en ont fait d'abord quelques-unes; ils ont obtenu tous les résultats où pouvait les conduire le peu de perfection qu'avait alors acquis la faculté d'apercevoir des rapports. Ces découvertes, se bornant à quelques vérités incontestables mêlées d'erreurs alors inévitables, ont été adoptées parleurs descendants privés des perceptions nécessaires pour en augmenter la masse. On s'est accoutumé à croire que les ancêtres avaient connu tout ce qu'il était possible à l'homme de connaître ; il n'y a eu ni discussion, ni impulsion donnée à l'esprit humain. L'homme naturellement porté à s'éloigner des idées abstraites pour s'attacher à des idées plus sensibles, plus familières, et dont les applications utiles sont plus palpables, s'est attaché aux résultats déjà obtenus, ne s'est pas même donné la peine d'étudier les théories qui y avaient conduit, et, se livrant à une sorte d'apathie, a fini par laisser se perdre ces théories elles-mêmes.

Tel est l'état de rétrogradation de l'esprit humain où semblent être tombés les Chinois, les Indiens, qui ne comprennent plus les théories qui ont conduit aux méthodes dont ils se servent, par exemple, pour certains calculs géométriques et astronomiques. Au contraire, quand on s'est occupé, pendant des siècles , de conceptions chimériques, mais très-abstraites, que ces idées se sont mêlées à des opinions accréditées et revêtues des plus grands motifs qui puissent vaincre la répugnance qu'inspirent à l'homme naturellement les abstractions trop éloignées de ses besoins

présents, il a dû, dans les discussions qui naissent à chaque pas dans une pareille carrière, épuiser toutes les combinaisons d'idées abstraites, s'accoutumer à percevoir entre elles tous les rapports dont elles sont susceptibles, et, en marchant dans la route des erreurs, se préparer des ailes pour voler dans celle des vérités.

Dans un tel état de choses, il ne pouvait manquer de naître enfin un Bacon, un Descartes, dont les écrits encore pleins de vestiges de ce qui avait jusqu'alors occupé ce qu'on appelait de profonds raisonneurs, des génies supérieurs, montrassent au genre humain ce qu'on pouvait attendre d'un emploi mieux dirigé des mêmes facultés. Instruits à l'école des maîtres qu'ils osaient combattre, ils pouvaient tourner contre eux cette aptitude à apercevoir les rapports des conceptions abstraites. Ils trouvaient dans des hommes qui l'avaient acquise comme eux dans des recherches inutiles, puériles, même ridicules, des lecteurs en état de les comprendre. Quel enthousiasme ne durentils pas inspirer ! quelle impulsion ils durent donner à l'esprit humain! La lutte qu'ils eurent à soutenir contre les partisans des quiddités, des essences réelles, etc., vint augmenter cette impulsion ; leur triomphe n'était pas douteux ; mais que d'avantages il devait produire, qu'on n'eût jamais obtenus de recherches commencées sans un meilleur plan ! A des esprits préparés par des chimères à sentir toute la beauté de la vérité, se joignaient toutes les passions qui donnent à l'homme une grande énergie. Le contraste des idées dont on s'était jusqu'alors occupé , et de celles qu'on découvrait, le succès de cette entreprise inouïe de renverser l'édifice des systèmes appuyés sur des siècles de respect, donnait à l'homme le sentiment de ses forces, lui apprenait à secouer le joug des opinions qu'il avait

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adoptées avant de pouvoir juger lui-même. De là, ces progrès si rapides et si étonnants ; car telle est la position où l'Europe s'est trouvée au sortir des ténèbres de la Scholastique. Oui, je ne crains pas de le dire, celui qui aura étudié les causes qui poussent notre intelligence aux plus grandes découvertes, plaindra ceux qui sont nés dans ces siècles où l'on donnait le nom de sciences aux rêveries de quelques auteurs enveloppant la futilité de leurs travaux dans des obscurités presque impénétrables ; il rougira de ce qu'était, il y a peu de temps encore, l'esprit humain; mais il s'applaudira d'être né à l'instant où les ténèbres dont on venait de sortir donnaient un plus grand éclat à la lumière dont on était éclairé. Il verra surtout que l'instant où une science est parvenue au point de perfection où il n'y a plus qu'à étudier ce qui a déjà été fait, est l'instant de sa décadence ; que dès qu'il ne s'agit plus que d'appliquer des formules toutes faites, on est tenté de les employer sans les comprendre; qu'on devient bientôt semblable aux marins qui se servent des procédés de calculs découverts par nos grands astronomes ; qu'on est exposé à perdre insensiblement l'habitude de raisonner, pour la remplacer par une routine aveugle, et à oublier les théories mêmes sur lesquelles elle repose, ce qui détruit toute espérance de progrès ultérieurs ; qu'enfin, le seul écueil que nous devions redouter est précisément ce degré de perfection dans les systèmes désignes qui nous décharge du soin de penser, en remplaçant la combinaison raisonnée des idées parla combinaison mécanique des signes. L'algèbre aurait détruit les mathématiques si elle possédait ce prétendu avantage au point que l'ont cru les métaphysiciens modernes. Heureusement qu'elle ne dispense pas de raisonner, ni quand il s'agit de mettre chaque question en équation, ni quand il est

question d'appliquer la solution où elle a conduit. Cette langue ne doit être qu'un moyen d'exprimer ses idées avec plus de précision et de clarté; on doit faire tous les efforts possibles pour engager ceux qui s'en servent à s'attacher à ces idées, à joindre à chaque phrase de cet admirabje langage toutes les idées qu'elle exprime, et à suivre dans chaque transformation les déductions intellectuelles sur lesquelles elle est fondée.

La marche de l'esprit humain chez les individus n'est pas moins digne d'attention que chez les nations. N'offrez jamais que des vérités à votre élève, et il n'apprendra jamais à les distinguer de l'erreur ; il ne sentira point au premier faux raisonnement qu'il entendra en quoi consiste sa. fausseté; il sera infailliblement dupe de celui qu'on lui présentera sous les formes auxquelles.il est accoutumé. Ce n'est qu'en analysant des raisonnements spécieux, en discutant des opinions dénuées de fondement, que l'on acquiert ce tact du vrai qui distingue si éminemment certains hommes. Nous ne pouvons rien connaître que par son opposé; et le sentiment pénible que nous éprouvons en voyant une fausseté accréditée , est une des sources les plus fécondes des sentiments d'enthousiasme que nous inspire la vue de la vérité, et de l'énergie dont nous avons besoin pour l'étudier et l'adopter avec transport. Je ne crains pas de l'avouer : c'est aux opinions que je combats dans cet ouvrage que je dois presque tout ce qui peut s'y trouver de vrai. En voyant un système bien lié, mais où l'on sent qu'il manque quelque chose aux bases sur lesquelles il repose, on se sent entraîné à examiner ces bases; on s'efforce d'en trouver de plus solides; on les lie par tous les rapports qu'elles peuvent offrir, par toutes les déductions auxquelles elles peuvent conduire,

et en ne cherchant qu'à combattre des erreurs, on est étonné d'avoir fait de nouveaux pas dans la carrière de la vérité.

Un autre écueil de l'instruction consistée n'offrir à celui dflnt on veut former l'entendement, que les rapports les plus faciles à saisir, en rétablissant entre le principe et la conséquence toutes les vérités intermédiaires. S'il n'était question que d'arriver à cette conséquence, ce serait la marche la plus facile ; mais il ne s'agit pas tant de faire adopter les déductions déjà faites que de rendre l'esprit capable d'en faire de nouvelles. 11 est avantageux sans doute, quand on est parvenu à un résultat, de rétablir les intermédiaires que le génie avait franchis ; c'est alors qu'on s'assure de ne s'être point égaré, qu'on sent l'évidence dans tout son jour. C'est là aussi une de nos facultés intellectuelles, et il n'en est aucune qu'il ne faille cultiver; mais, quoi qu'on en dise, cette marche lente et gênée ne fut jamais celle des inventeurs. Un enfant à qui l'on aurait enseigné les éléments des mathématiques, comme ils sont présentés dans la Langue des Calculs, s'accoutumerait à n'apercevoir des rapports qu'entre des idées qui se louchent. Comment pourrait-il jamais faire ces pas immenses qui ont immortalisé les Newton, les Euler, les Lagrange, et apercevoir de, nouveaux rapports entre des idées si éloignées que nul ne les a encore liées par la perception de ces rapports? Si le propre du génie est de franchira cet égard d'immenses intervalles, n'est-ce pas l'étouffer que de ne lui permettre de passer jamais d'une idée qu'à l'idée la plus voisine? Autant il aurait été étonnant à huit ans, autant il sera borné à trente. Heureusement que cette erreur de Condillac n'a pas été assez généralement adoptée, pour influer sur l'enseignement des sciences exactes, et l'on peut croire, d'après sa

propre expérience, que sa méthode aurait produit des effets bien opposés à ceux qu'il en espérait.

Au reste, l'excès contraire serait encore plus dangereux ; et si l'on accoutume une fois l'enfant à lier par habitude des idées entre lesquelles il n'aperçoit point les rapports qui doivent seuls établir cette liaison, les déductions les plus absurdes lui offriront bientôt des caractères tout semblables à ceux que lui ont présentés les vérités qu'il a apprises sans les comprendre ; et il perdra la faculté de juger par lui-même et avec connaissance de cause.

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